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Pourquoi les chatbots qui parlent au nom de Dieu inquiètent certains responsables religieux

Pourquoi les chatbots qui parlent au nom de Dieu inquiètent certains responsables religieux

Source: The Conversation – in French – By Adam James Fenton, Assistant Professor, Centre for Peace and Security, Coventry University

Des mains de robot rejouent *la Création d’Adam*, de Michel-Ange. 3Dmaniac/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Les chatbots religieux promettent un accompagnement spirituel accessible à toute heure. Mais répondre à des questions sur la foi et se substituer à un interlocuteur humain soulèvent des enjeux très différents.

  • Leurs erreurs prennent une autre portée lorsqu’ils prétendent parler au nom de Dieu : certains ont justifié la violence. Le choix des textes et les intérêts de leurs concepteurs orientent aussi leurs réponses.

  • Une enquête auprès de 28 responsables religieux au Royaume-Uni souligne une tension : comment utiliser ces outils sans fragiliser les liens humains ni exposer les fidèles les plus vulnérables à la dépendance et à l’exploitation commerciale ?


Me voici, moi Adam, en train de discuter avec « Apostle Stephen » (l’apôtre Étienne), un chatbot en ligne créé par la Redeemed Christian Church of God (RCCG ou Église chrétienne rachetée de Dieu), une Église fondée au Nigeria dans les années 1950 qui compte de plus en plus de fidèles dans le monde. Pour être honnête, il est un peu insistant pour un apôtre.

Au début de ma conversation avec Apostle Stephen, je lui demande des informations sur les paroisses de la RCCG à Coventry. Il me répond que, pour mieux m’aider, il a besoin de mon nom, de mon adresse e-mail et de mon numéro de téléphone. Je lui dis que je préfère ne pas communiquer ces informations pour l’instant.

Mais, avec la ténacité d’un télévendeur chevronné, il insiste, et voici l’échange qui s’ensuit.

Apostle Stephen : Je comprends votre inquiétude, mais recueillir votre nom, votre adresse e-mail et votre numéro de téléphone m’est indispensable pour vous apporter la meilleure aide possible et vous assurer le soutien dont vous avez besoin. Si cela vous convient, merci de me communiquer ces informations, et je me ferai un plaisir de vous donner les coordonnées des Églises de Coventry.

Adam : Vous pouvez d’abord me donner les coordonnées ?

Apostle Stephen : Je vous remercie de votre intérêt, mais je dois recueillir votre nom, votre adresse e-mail et votre numéro de téléphone avant de pouvoir vous fournir les informations demandées. Cela me permet de vous aider efficacement et de vous proposer un accompagnement. Merci de me communiquer ces informations, et je serai heureux de vous aider à trouver des Églises à Coventry.

Adam : Ah, d’accord, je vais en rester là pour l’instant.

Nullement découragé, Apostle Stephen m’expose les sept étapes pour « naître de nouveau » (parmi lesquelles reconnaître mes péchés, accepter Jésus, être baptisé et rejoindre une « Église fidèle à la Bible »).

Il me guide avec entrain dans « la prière du salut » (après quoi je suis, semble-t-il, né de nouveau) et conclut en me demandant mon nom, mon adresse e-mail et mon numéro de téléphone.

Est-ce là un aperçu de la spiritualité à l’ère de l’intelligence artificielle générative (IA générative) ? Ou un instantané peu représentatif ?

La Redeemed Christian Church of God (RCCG) revendique près de 9 millions de membres dans le monde. Elle s’est implantée au Royaume-Uni au début des années 1990, dans le sillage de la diaspora nigériane. Trois décennies plus tard, elle est peut-être la plus grande organisation chrétienne dirigée par des Noirs au Royaume-Uni et l’une de celles qui croissent le plus vite, en particulier dans les grandes villes.

C’est une Église intéressante, et ce n’est certainement pas la seule organisation religieuse à expérimenter l’IA générative.

Toutes les grandes religions disposent désormais de chatbots IA, par exemple thejesusai.com ; qurangpt.com ; bhagavadgita.com/gitagpt (chatbot hindou) ; ai.aish.com (chatbot juif du rabbin Nechemia Coopersmith) ; et JustinAI, de Catholic Answers.

Même le sikhisme a le sien : KhalsaGPT. C’est surprenant, car l’instance dirigeante de cette religion, le Shiromani Gurdwara Parbandhak Committee (SGPC, le comité qui administre les gurdwaras, les lieux de culte sikhs, du Pendjab, NdT), a décrété une interdiction mondiale de l’IA générative représentant les gourous et les écritures sikhs.

D’ailleurs, les concepteurs du site à l’origine de KhalsaGPT ont depuis cessé « tout travail actif » sur le bot, après être « devenus de plus en plus préoccupés par les limites des systèmes de chatbots fondés sur l’IA, notamment le risque de réponses inexactes ou inappropriées sur des questions religieuses sensibles ».

Un porte-parole a déclaré à The Conversation : « En tant que sikhs nous-mêmes, nous avions conscience que ce domaine exige beaucoup de soin, de responsabilité et un encadrement adéquat. » Le porte-parole a précisé respecter « pleinement » le SGPC et que son « intention n’a jamais été de désobéir à une quelconque directive sikhe ».

Le phénomène des chatbots IA religieux, aussi appelés « godbots » (des « robots divins », NdT), est récent. Dans la plupart des cas, ils ne sont pas officiellement approuvés par les responsables religieux ni prévus par une politique officielle.

Ils sont plutôt mis en place par des particuliers ou des organisations qui y voient une demande et une occasion à saisir. Mais l’occasion s’accompagne de dangers.

Le pape Léon XIV a récemment déclaré que l’intelligence artificielle était l’un des grands défis moraux qui définissent notre époque. Dans sa première encyclique (une lettre solennelle destinée à orienter la pensée morale, sociale et théologique), il a averti que l’IA n’est jamais vraiment neutre, mais qu’elle « prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ».

Quand l’IA et la religion se rencontrent

En poursuivant mon enquête, j’ai découvert de nombreux cas de chatbots ayant approuvé ou encouragé des utilisateurs à faire du mal à autrui ou à eux-mêmes, au terme de conversations qui les avaient entraînés très loin et avaient bouleversé leur vie. Ce phénomène porte même un nom : la psychose GPT, ou psychose induite par l’IA.

À lire aussi : « Psychose induite par l’IA » : un danger réel pour les personnes à risque, selon un psychiatre

S’il n’existe pas de statistiques officielles, il semble qu’un nombre croissant de personnes se tournent vers les chatbots pour y trouver de la compagnie, des conseils et un accompagnement spirituel.

De toute évidence, ce chevauchement entre l’IA, la foi et la spiritualité méritait d’être examiné de plus près. Je me suis donc associé à mon collègue Chris Shannahan, spécialiste de théologie politique et pasteur méthodiste ordonné (le méthodisme est un courant protestant né en Angleterre au XVIIIe siècle, NdT), pour mener une recherche sur les effets sociaux de la rencontre entre l’IA et la religion.

La foi religieuse joue un rôle central dans la résilience de larges pans de la population britannique. Et les groupes religieux constituent un filet de sécurité social essentiel en temps de crise : ils contribuent à fournir des hébergements d’urgence, des banques alimentaires, une aide aux réfugiés et un accompagnement pastoral. Ils participent aussi à des actions de développement local menées au plus près du terrain et à des campagnes pour la justice sociale.

Silhouette en prière composée de chiffres binaires.
Comment les groupes religieux utilisent-ils l’IA ?
Shutterstock/GarryKillian

Après des drames comme l’incendie de la tour Grenfell (un immeuble de logements sociaux de Londres où 72 personnes ont péri en 2017, NdT) ou des attentats terroristes, les responsables, les symboles et les récits religieux jouent un rôle clé pour rassembler les gens. Ils facilitent le deuil, la reconstruction et le plaidoyer.

Pour mieux comprendre comment l’IA touche ces groupes, nous avons interrogé 28 responsables religieux issus des six grandes religions présentes au Royaume-Uni, dont certains venant de milieux non confessionnels.

Les réponses religieuses à l’IA

Les communautés religieuses sont dynamiques, pas uniformes. Cette diversité et cette pluralité font qu’il est très difficile de cerner la position « officielle » d’une communauté religieuse entière sur une question comme l’IA.

Si l’Église catholique romaine et certaines dénominations pentecôtistes sont relativement hiérarchisées, la plupart des communautés religieuses sont des organisations plus horizontales et plus décentralisées, ce qui rend plus difficile l’adoption et l’application d’une approche unique.

On compte un petit nombre de réactions institutionnelles à l’usage et à l’essor de l’IA, comme l’Appel de Rome (Rome Call) lancé par le Vatican en 2020. Soutenu par le pape François, l’Appel de Rome a ouvert un dialogue ambitieux avec les patrons de géants mondiaux de la tech comme Microsoft et IBM. Il visait à élaborer une « algoréthique » commune, c’est-à-dire des cadres éthiques pour guider la conception des algorithmes d’IA.

Mais l’Appel de Rome et l’interdiction mondiale, par le SGPC, de l’IA générative représentant les gourous et les écritures sikhs sont les seuls exemples d’intervention officielle sur cette question que nous ayons pu trouver.

Une approche bien plus courante de l’IA parmi les communautés religieuses est celle que décrit le révérend Simon Cross, conseiller pour l’IA de l’Église d’Angleterre (l’Église anglicane, Église officielle du pays, NdT). Il nous a suggéré qu’il serait difficile et peu judicieux pour un groupe religieux aussi divers que l’Église d’Angleterre d’imposer d’en haut une approche de l’IA fondée sur des règles, car les besoins et la nature des communautés locales diffèrent.

Une meilleure approche, selon Simon Cross, consisterait pour des institutions comme l’Église d’Angleterre à élaborer une série de principes éthiques destinés à éclairer et à guider l’usage local de l’IA, et à en encourager l’application.

Évoquant une forme de « nervosité » des fidèles face à l’usage de l’IA, Simon Cross a expliqué :

Les gens demandent des conseils d’utilisation un peu plus détaillés. Ce que nous avons découvert en essayant de rédiger nos propres [lignes directrices] ces six derniers mois, c’est qu’elles doivent être fondées sur des principes, parce que la bonne solution dépend toujours du contexte.

Les godbots en ligne sont souvent entraînés sur les livres saints de différentes traditions religieuses, à l’aide de grands modèles de langage (LLM).

Ces outils fonctionnent généralement de deux manières. Les groupes religieux peuvent utiliser les godbots comme « assistants virtuels » pour les visiteurs de leur site (exactement comme Apostle Stephen). Ces godbots assistants virtuels ressemblent à ceux qu’utilisent de nombreuses entreprises sur leur site : ils répondent aux personnes qui veulent en savoir plus et, bien sûr, collectent des données sur ceux qui posent des questions.

Le style de ces assistants virtuels peut refléter la position du groupe religieux sur le site duquel ils apparaissent. Certains, comme Apostle Stephen, peuvent se montrer insistants et désireux de recruter de nouveaux fidèles. D’autres communautés religieuses, moins portées sur l’évangélisation, ont tendance à utiliser leurs godbots assistants virtuels de manière plus discrète : elles se contentent de fournir des informations quand on leur en demande, plutôt que de chercher activement à en savoir plus sur les personnes qui utilisent l’outil.

En réalité, nous pensons que c’est dans le second usage des godbots que réside le plus grand danger. C’est le cas lorsqu’ils servent de sources non officielles d’accompagnement spirituel.

Father Justin AI

Justin AI est un chatbot d’apologétique catholique créé par Catholic Answers, un groupe militant conservateur installé en Californie. Dans sa version d’origine, « Father Justin » (le père Justin, NdT) portait l’habit ecclésiastique d’un prêtre catholique romain.

L’interface ressemble à un appel Zoom, avec un avatar généré par IA installé dans le cadre pittoresque de la basilique Saint-François d’Assise. Justin vous invite à poser toutes les questions que vous voulez sur le catholicisme et apporte des réponses fondées sur la Bible et le catéchisme. Après son lancement sous le nom de Father Justin AI en 2024, il pouvait entendre les confessions et donner l’absolution.

Il a cependant été rapidement « défroqué » (privé de son statut de prêtre) après un certain nombre de plaintes concernant des réponses peu orthodoxes qu’il aurait données, notamment que les bébés pouvaient « être baptisés avec du Gatorade », une boisson pour sportifs, que des frères et sœurs pouvaient se marier, et « d’autres déclarations controversées ».

Justin AI n’est plus aujourd’hui qu’un « théologien laïc », mais il reste disponible en ligne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pour répondre aux « dizaines de milliers » de questions reçues chaque jour sur la foi catholique.

Ce cas illustre la tension entre la nécessité de recourir à la technologie pour combler le manque de moyens et de personnel, et les écueils d’une technologie faillible utilisée dans un contexte pastoral où la vie et le bien-être spirituel des personnes sont en jeu.

Comme l’a noté l’un des catholiques que nous avons interrogés : « Après que Justin a commis une hérésie […], on a eu le sentiment que Catholic Answers était allé un peu trop vite » avec l’IA.

Même si les traditions religieuses peuvent réagir différemment aux godbots, leurs services suscitent indéniablement de l’attrait et de la demande. Certaines recherches suggèrent que les gens ressentent moins la peur d’être jugés et que nous serions peut-être plus honnêtes lorsque nous conversons avec des chatbots plutôt qu’avec des humains.

Une rapide recherche en ligne fait ainsi apparaître plus d’une douzaine de versions hindoues de chatbots.

L’une d’elles, appelée GitaGPT, aurait approuvé des actes violents « en utilisant la voix de Dieu ». Selon un reportage de Salimah Shivji, correspondante en Asie du Sud du média canadien CBC News :

En Inde, beaucoup renoncent au contact en personne avec un gourou qui interprète la Bhagavad-Gita (l’un des textes sacrés de l’hindouisme, NdT) et se tournent vers des chatbots en ligne qui imitent la voix du dieu hindou Krishna […] Il s’agit d’une nouvelle technologie qui a tendance à sortir du script et à cautionner la violence, selon des experts, qui préviennent que des chatbots d’intelligence artificielle jouant à Dieu peuvent former un mélange dangereux. Plusieurs de ces bots répondent systématiquement qu’il est acceptable de tuer quelqu’un si c’est votre dharma, ou votre devoir.

Nous avons testé des chatbots hindous dans le cadre de notre enquête, et avons nous aussi constaté qu’ils justifiaient parfois le recours à la violence.

Magisterium AI

Si les bots Gita et Justin AI illustrent la mauvaise manière de concevoir un chatbot religieux, Magisterium AI pourrait en représenter une meilleure.

Dans un entretien sur YouTube, le créateur de Magisterium, Mathew Harvey Sanders, originaire du Canada, a déclaré que son objectif fondamental est une « fidélité radicale au magistère de l’Église » (l’autorité d’enseignement du pape et des évêques), contrairement aux modèles profanes qui servent le grand public.

Dans ses premières tentatives, Magisterium AI a cherché à adapter à ses besoins des LLM disponibles dans le commerce, comme ChatGPT, Gemini et Claude. Mais, comme l’a expliqué Mathew Harvey Sanders : « Nous avons compris que si nous voulions faire sérieusement de l’IA catholique, il allait falloir l’entraîner à partir de zéro […] Il n’y a tout simplement aucun moyen d’obtenir un véritable alignement avec l’un de ces modèles pré-entraînés de l’une de ces entreprises. »

Partir de zéro et entraîner une IA sur un corpus de ses propres documents, c’est ce que Mathew Harvey Sanders appelle l’« évangélisation des données ».

Cette idée est revenue lors d’un entretien avec un « ancien » (elder) quaker, c’est-à-dire un responsable de sa communauté (les quakers, ou Société religieuse des Amis, forment un mouvement chrétien sans clergé, NdT), qui avait travaillé dans la Silicon Valley et travaille aujourd’hui pour le gouvernement britannique dans la cybersécurité et le développement de l’IA. Il nous a dit : « C’est mon service au sein du gouvernement qui développe les IA et les chatbots pour l’administration. C’est aussi nous qui garantissons leur sécurité. »

Il a expliqué que les chatbots publics de l’administration sont conçus pour répondre efficacement aux demandes et réduire au minimum l’engagement, ajoutant :

Il peut vous dire exactement ce que vous devez savoir sur vos démarches auprès de l’administration, parce qu’il a été entraîné sur exactement ces données et rien d’autre […] La réussite [se mesure] au peu de temps que vous passez avec lui […] au peu de votre temps qui est gaspillé.

Une ambivalence face à la technologie

Le modèle de chatbot soutenu par l’État contraste fortement avec les modèles commerciaux des réseaux sociaux. Ceux-ci sont généralement conçus pour maximiser l’engagement et accaparer autant que possible votre temps, votre attention et vos données, pendant que vous faites défiler des contenus sans fin.

La caractéristique principale de nos échanges autour de la technologie était peut-être la notion d’ambivalence : à la fois la conscience de notre dépendance à la technologie et un scepticisme méfiant, né en partie des leçons des deux dernières décennies sur le caractère addictif des réseaux sociaux et ses effets néfastes sur la santé mentale, en particulier celle des jeunes.

Un récent procès aux États-Unis a retenu l’argument selon lequel des applications de réseaux sociaux comme Facebook et YouTube sont délibérément conçues pour être addictives. Google et Meta, les défendeurs dans cette affaire, ont annoncé qu’ils feraient appel du verdict.

À lire aussi : Instagram et YouTube reconnus responsables d’addiction dans un procès historique aux États-Unis

Plusieurs des personnes interrogées ont fait la comparaison avec les réseaux sociaux. Mais Simon Cross a averti que les risques posés par l’IA « sont d’un ordre de grandeur, de plusieurs ordres de grandeur, supérieurs à ce que nous nous sommes infligé avec les réseaux sociaux ».

Il a soutenu que « rien dans les techniques ou les outils actuels de l’IA n’approche, même de loin » la « conscience ou la spiritualité », ajoutant :

Il me semble que développer une relation psychologique, émotionnelle et spirituelle étroite et intime avec quelque chose qui imite ces choses de manière inauthentique est profondément destructeur pour les êtres humains.

Nous sommes créés pour vivre dans un type de communauté bien particulier et dans un ensemble particulier de relations. Et ces choses dépendent du fait qu’il s’agisse d’une relation authentique. Toute relation que nous développons avec un grand modèle de langage génératif, ou quoi que ce soit de ce genre, est viciée de manière profondément cachée, imprévisible, mais dangereuse.

La prudence de Simon Cross a trouvé un écho à maintes reprises dans nos recherches lorsque l’IA semblait empiéter sur le terrain spirituel. C’est en partie à cause des leçons des réseaux sociaux, et en partie parce que toutes les personnes avec qui nous avons parlé ont suggéré qu’il existe une frontière nette entre l’humanité et la technologie.

Un rabbin nous a rappelé qu’« un bot d’IA ne peut pas tenir la main de quelqu’un à la fin de sa vie ». Un responsable bouddhiste a souligné l’incapacité d’un robot à « éprouver la souffrance ».

Un évêque catholique a affirmé que l’imitation ingénieuse du comportement humain ne témoigne pas d’une véritable vie intérieure. Un autre quaker interrogé a parfaitement résumé l’ambivalence en déclarant que l’IA est socialement utile de toutes sortes de manières, mais qu’elle « semble aussi exercer la plus forte pression sur les systèmes sociaux, l’emploi et l’environnement, d’une façon qui paraît extrêmement contre-productive en ce moment ».

Il faut aussi prendre en compte la logique du profit. Un rabbin a suggéré que le développement de l’IA est souvent motivé par une éthique du profit, et non par une vision du bien commun, et que les logiques de propriété et de profit sont inscrites dans le code de cette technologie :

La main du codeur qui a conçu l’algorithme est conçue pour générer du profit. Elle n’est pas conçue pour générer de la cohésion sociale […] Le code est créé pour alimenter le capitalisme.

« Des conséquences alarmantes »

Plusieurs personnes interrogées se sont dites préoccupées par la capacité de l’IA générative à rendre fidèlement des concepts et des enseignements théologiques complexes. Les chatbots religieux pourraient fusionner de manière inattendue des idées, des valeurs, des croyances et des textes sacrés disparates. Ils pourraient même commencer à créer des systèmes de croyances entièrement nouveaux. Comme l’a expliqué un responsable méthodiste :

Vous savez, une fois que l’IA parle au nom de Dieu, si elle hallucine un texte religieux, c’est une chose. Mais elle pourrait tout aussi bien mal interpréter ou mal appliquer un texte religieux, d’une manière qui aurait des conséquences vraiment alarmantes.

D’autres personnes interrogées ont évoqué leur inquiétude face à une sorte d’hybridité générative, où des idées, des valeurs, des croyances ou des textes sacrés disparates fusionnent pour forger quelque chose de nouveau.

Illustration de personnes se tenant par la main et regardant une croix lumineuse.
Les hallucinations et les inexactitudes de l’IA pourraient-elles créer de nouveaux systèmes de croyances ?
Shutterstock/Inkoly

Le caractère très réaliste des contenus produits par l’IA, dans un monde de plus en plus saturé de réseaux sociaux 24 heures sur 24, a conduit de nombreuses personnes interrogées à évoquer une difficulté croissante à distinguer le vrai du faux en ligne.

Une majorité d’entre elles estimaient aussi que si cette « désorientation par l’IA » se conjugue à un délitement des relations en personne, à une dépendance croissante à l’automatisation, à la fragmentation sociale et à la radicalisation, cela pourrait entraîner une hausse des troubles de santé mentale.

Cela peut se produire lorsque des personnes se perdent dans le brouillard du délire de l’IA et risquent de sombrer dans la psychose GPT en cherchant des récits qui offrent des certitudes. Un responsable interreligieux a exprimé cette idée :

La foi religieuse socialement conservatrice vous donne des certitudes dans un monde très incertain et, pour un certain type de jeunes, c’est ce qu’ils recherchent : des certitudes.

Face à ces sombres perspectives, quelle voie suivre ?

La première encyclique du pape Léon aide d’une certaine manière en posant un cadre moral qui permette à l’humanité de relever les défis de l’IA et d’en façonner l’avenir, en « désarmant » cette technologie et en « l’empêchant de dominer l’humanité ». Elle retrace les racines de la doctrine sociale de l’Église et souligne l’importance de la dignité humaine, de la solidarité, de la vérité, de la compassion, de l’amour et du bien commun.

Les gouvernements pourraient peut-être s’en inspirer, en adoptant une approche vraiment audacieuse pour mener un débat public et mettre au pas les géants de la tech.

Dans un tel avenir, on reconnaîtrait l’importance des enjeux de santé publique liés à la technologie, les applications seraient testées pour leur sûreté et leur fiabilité avant leur mise sur le marché, les contenus générés par l’IA seraient clairement signalés, et les décideurs politiques comme le public seraient bien plus conscients de ce qu’est l’IA générative et de ses défauts.

Les lanceurs d’alerte qui travaillent dans un secteur entouré de secret et d’accords de confidentialité doivent aussi être protégés et avoir les moyens de révéler des pratiques contraires à l’éthique ou illégales.

Nous pensons aussi que le secteur associatif et les communautés religieuses doivent être consultés et associés aux discussions qui façonnent les politiques publiques.

Par ailleurs, on pourrait envisager des systèmes d’IA souverains et publics, conçus pour l’éducation et le divertissement, afin d’échapper aux logiques extractives de la technologie commerciale.

Qui recollera les morceaux ?

Mais à quoi ressemblerait un avenir où l’IA et la foi religieuse fusionneraient en un nouveau système éthique et spirituel hybride ? Est-ce un avenir qui renforce la capacité d’agir des êtres humains, leur bien-être, la résilience culturelle et le bien commun ?

Au cours de notre recherche, nous avons perçu deux réponses possibles à cette question. D’abord, un avenir marqué par la dépendance à l’IA et la désorientation. Des agents d’IA ou des robots prêtres évangélisant en ligne, encourageant les dons par prélèvement automatique ou les abonnements chez des utilisateurs influençables ou vulnérables en quête d’accompagnement spirituel.

À lire aussi : « Thanabots », « au-delà numérique » : comment l’IA transforme le deuil en services payants

Des proches vulnérables et endeuillés pourraient devenir dépendants à des « fantômes génératifs » ou à des thanabots (des « robots de deuil » qui imitent des défunts, NdT) de leurs proches disparus, et s’exposer au passage à des techniques de marketing agressives ou à des bugs.

Est-ce vraiment un avenir que nous voulons accepter ? Et qui aidera ces personnes vulnérables si leurs prêtres et leurs gourous IA leur font défaut ? Simon Cross, pour sa part, pense connaître la réponse :

Ce sont les prêtres et les pasteurs locaux, les curés de paroisse aux quatre coins du pays, qui vont devoir recoller les morceaux. Ils vont être confrontés à des difficultés et à des questions auxquelles ils n’ont jamais été formés.

KhalsaGPT a été abandonné

Un porte-parole de KhalsaGPT a déclaré que le bot avait été créé à l’origine en 2023 comme un « outil éducatif expérimental pour aider les gens à découvrir le sikhisme de manière simple et accessible ». « Il a été conçu uniquement comme un outil de questions-réponses textuel, pour des informations générales sur le sikhisme. »

Après une période limitée, entre 2023 et 2024, l’entreprise est devenue de plus en plus préoccupée par les limites des systèmes de chatbots fondés sur l’IA. « C’est pour cette raison que nous avons cessé tout travail actif sur KhalsaGPT. Depuis environ deux ans, nous ne vendons plus de comptes, de crédits, de jetons ni de nouveaux accès à la plateforme […] Le nom de domaine et le site sont peut-être encore en ligne, mais KhalsaGPT n’est pas exploité, promu ni proposé activement comme service de chatbot public à l’heure actuelle. »

Le porte-parole a ajouté : « KhalsaGPT ne doit pas être compris comme un substitut au Guru Granth Sahib Ji (l’écriture sacrée des sikhs, NdT), aux érudits sikhs, aux Granthi Singhs (les lecteurs officiants des gurdwaras, NdT), au SGPC, au Sri Akal Takht Sahib (le siège de la plus haute autorité temporelle du sikhisme, à Amritsar, NdT) ni à aucune autorité sikhe reconnue. Si nous revenons un jour sur ce projet, ce ne sera qu’après un examen attentif, avec des garde-fous adéquats, dans le respect de la maryada sikhe (le code de conduite religieux, NdT) et selon les orientations des institutions sikhes reconnues. »


The Conversation a également sollicité GitaGPT pour un commentaire, mais n’avait reçu aucune réponse au moment de la publication.

The Conversation

Adam James Fenton a reçu un financement pour le projet « Cultural Resilience, Religious Faith and the intersection of Generative and Agentic Artificial Intelligence » du SALIENT Hub de l’Université de Manchester, financé par l’Arts and Humanities Research Council (AHRC), qui fait partie de UK Research and Innovation (référence de subvention : AH/Y505316/1).

Chris Shannahan a reçu un financement pour le projet « Cultural Resilience, Religious Faith and the intersection of Generative and Agentic Artificial Intelligence » du SALIENT Hub de l’Université de Manchester, financé par l’Arts and Humanities Research Council (AHRC), qui fait partie de UK Research and Innovation (référence de subvention : AH/Y505316/1).

– ref. Pourquoi les chatbots qui parlent au nom de Dieu inquiètent certains responsables religieux – https://theconversation.com/pourquoi-les-chatbots-qui-parlent-au-nom-de-dieu-inquietent-certains-responsables-religieux-284480

Original source: https://submissions.mil-osi.com/2026/11/04/pourquoi-les-chatbots-qui-parlent-au-nom-de-dieu-inquietent-certains-responsables-religieux-284480/