Source: United Nations – in French 2
Headline: « On n’est jamais bien que chez soi » : le cri du coeur des déplacés en Haïti
4 novembre 2026
Par Gema Cortes (ONU Haïti)
Paix et sécurité
Dans la capitale haïtienne Port-au-Prince, une école qui accueillait autrefois des centaines d’élèves abrite aujourd’hui des milliers de personnes déplacées par la violence. Parmi elles, un ancien enseignant, déterminé à offrir à ses enfants un avenir qui dépasse les murs de la salle de classe devenue leur foyer.
Michel est assis près de l’entrée d’une ancienne salle de classe et regarde passer les gens dans le couloir animé. Une femme porte un seau d’eau. D’autres reviennent avec de la nourriture ou s’arrêtent pour discuter avec leurs voisins. Des enfants se faufilent entre les adultes et leurs voix résonnent à travers tout le bâtiment.
Pour cet homme de 44 ans, c’est ici que se trouve son foyer, pour l’instant. Il partage la salle avec son épouse, Islande, leurs trois enfants et une trentaine d’autres personnes, elles aussi ayant été contraintes de fuir leur domicile.
Interrogé sur l’avenir, Michel répond : « Notre objectif, c’est d’être relogés. On n’est jamais bien que chez soi ».
Autrefois, les voix d’environ 500 élèves remplissaient l’école. Depuis 2024, elle sert d’abri à près de 3 000 personnes déplacées par la violence dans la capitale haïtienne.
Ses couloirs sont devenus des espaces de vie partagés. Des résidents vendent de petits articles pour gagner un peu d’argent, des femmes font la queue aux réservoirs d’eau, et les repas sont préparés dans des cuisines communes. La vie quotidienne continue, mais l’intimité est rare et l’avenir reste incertain.
« La vie ici est difficile », confie Michel. « Nous sommes reconnaissants d’avoir un endroit sûr où rester, mais ce n’est pas la vie que nous avions prévue pour nos enfants. »
© OCHA/ Gema Cortes Michel et sa femme, Islande, ont trouvé refuge dans une ancienne école à Port-au-Prince, en Haïti.
Une vie interrompue
Avant le déplacement, Michel était enseignant et son épouse tenait un petit commerce. Ensemble, leurs revenus permettaient de subvenir aux besoins de leurs enfants. Puis, des hommes armés ont attaqué leur quartier, pillant et incendiant les maisons.
« Nous n’avons sauvé que nos vies », raconte-t-il.
Debout à ses côtés, son épouse écoute en silence, le visage marqué par le chagrin. Elle aussi a perdu son gagne-pain. Les revenus qui faisaient vivre la famille ont disparu, la laissant dépendante de l’aide et des rares occasions qui se présentent.
La famille a fui à plusieurs reprises avant d’arriver à l’école. Ce qu’elle croyait être un refuge temporaire est devenu son foyer pour une durée indéterminée.
Deux de leurs enfants vont à l’école. Le plus jeune, âgé de cinq ans, n’a pas encore commencé. Pour ce père, le déplacement a rendu incertaine jusqu’à l’éducation de ses propres enfants.
Dans une autre salle de classe, une association locale réunit des enfants pour une séance de soutien psychosocial. Face aux pressions de la vie en communauté, ce moment leur offre le temps et l’espace pour jouer, participer et recevoir de l’attention.
© OCHA/ Gema Cortes Une organisation locale apporte un soutien psychosocial aux enfants déplacés dans une ancienne salle de classe à Port-au-Prince.
Un repas par jour, au jour le jour
Dans la cuisine commune, d’immenses marmites de riz et de sauce mijotent pendant que les résidents préparent le repas. Plus de 500 kilos de riz sont en cours de cuisson, mais pour beaucoup, ce sera le seul repas de la journée.
La famille de Michel a reçu une aide alimentaire et financière.
« Sans cette aide, nous ne survivrions pas », dit-il. « Mais nous devons aussi trouver un moyen de gagner à nouveau de l’argent. Nous ne pouvons pas dépendre de l’aide indéfiniment. »
La famille de Michel fait partie des près de 1,5 million de personnes déplacées, soit environ 12 % de la population haïtienne.
C’est une crise d’ampleur nationale. Derrière les chiffres, il y a des familles qui s’efforcent de maintenir leurs enfants à l’école, de trouver du travail et de retrouver un endroit sûr où vivre. Plus de 1 600 écoles ont fermé l’année scolaire dernière en raison de la violence.
Les organisations humanitaires continuent de fournir de la nourriture, des abris, des soins de santé, de l’eau potable, des services d’assainissement, une protection et un soutien psychosocial, malgré des conditions opérationnelles difficiles. Mais les ressources ne suffisent pas à couvrir les besoins. Le Plan de besoins et de réponse humanitaires pour Haïti, qui s’élève à 880 millions de dollars et vise à venir en aide à 4,2 millions de personnes, n’est financé qu’à 49 %.
Pour les familles qui vivent ici, l’aide d’urgence reste indispensable, tout comme l’espoir de ne plus en avoir besoin un jour.
© OCHA/ Gema Cortes Le président du site de déplacement, Pierre, s’entretient avec un jeune résident.
Un métier, un revenu, une voie d’avenir
Pierre est le président du site de déplacés. Ils l’ont choisi pour porter leur voix. Il s’interroge souvent sur l’avenir des jeunes. Il souhaite que les enfants aillent à l’école et que les jeunes adultes aient la possibilité d’apprendre un métier.
« On dit toujours que l’avenir d’un pays repose sur sa jeunesse », explique Pierre. « Si l’on met en place un programme de réinsertion sociale pour nos jeunes, ils trouveront un petit métier, que ce soit dans la réfrigération, le carrelage ou la plomberie. Avec ça, ils croiront en eux ».
Il pense en particulier à ceux qui ont refusé la violence. « Nous avons aussi des jeunes qui ont tourné le dos, qui ne veulent pas porter une arme. Eux aussi ont besoin d’une assistance pour apprendre un petit métier manuel, pour pouvoir se réinsérer », insiste-t-il. « Si ces jeunes ne trouvent pas d’aide, dans les années à venir, on ne sait jamais. Eux aussi ont le sentiment d’être délaissés, laissés pour compte ».
L’aide humanitaire seule ne suffira pas. Les communautés haïtiennes ont besoin d’un soutien qui aille au-delà des secours d’urgence : des quartiers plus sûrs, l’accès aux services de base et de réelles possibilités de gagner leur vie.
Dans la cour, des jeunes circulent entre les salles de classe, discutent et se rassemblent en petits groupes. À bien des égards, leur vie reste en suspens, mais leurs ambitions n’ont pas disparu.
« Je rêve de rouvrir mon salon de manucure », confie Francia, 23 ans. « Rendre les femmes belles, c’est ce que j’aime, et j’espère faire de cette passion un nouveau départ ».
