Source: The Conversation – in French – By Vincent Aubert, Maître de conférences, Institut catholique de Lille (ICL)

L’ESSENTIEL
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Les polémiques sont nombreuses autour du terme « racisé », mais elles cachent un désaccord plus profond, portant sur la compréhension du racisme.
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L’enjeu, derrière le mot, porte donc sur la place que les phénomènes raciaux occupent, ou non, dans l’organisation de la société.
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Cette question est un enjeu académique et politique majeur qui mériterait plus de travaux de recherche et moins de positions caricaturales.
La controverse sur le terme « racisé » resurgit régulièrement dans les médias, avec son lot de confusions et de malentendus. Mais s’agit-il véritablement d’une querelle terminologique ?
Nous voudrions montrer que le terme « racisé » est aujourd’hui l’otage d’une controverse qui ne le concerne pas, qui porte sur la place à donner au racisme et aux autres phénomènes raciaux dans notre compréhension de la société et dans laquelle chaque camp tend à caricaturer la position adverse.
« Racisé » enferme-t-il ceux qu’il désigne ?
Commençons par nous intéresser à la critique du terme « racisé » qui s’est à nouveau fait entendre récemment dans la presse sous la plume du sociologue Stéphane Beaud et de l’historien Gérard Noiriel : ce terme « enfermerait » les personnes auxquelles il est appliqué.
Cette critique nous semble manquer sa cible car, à lui seul, le terme « racisé » n’enferme pas plus qu’un autre terme pouvant servir à qualifier des personnes comme « cardiaque » ou « député ». En effet, ces termes ne font que nommer certaines caractéristiques que des personnes possèdent bel et bien, par exemple, être malade du cœur ou, en reprenant ici un des sens possibles du terme « racisé », être victime de racisme.
En revanche, ce qui peut enfermer ces personnes, c’est, non pas ces termes ou le simple fait qu’ils soient utilisés pour les qualifier, mais l’importance trop grande que l’on donne aux caractéristiques auxquelles ils renvoient.
Si vous étiez cardiaque, vous pourriez par exemple vous sentir enfermé par quelqu’un qui ramènerait tout votre comportement, votre expérience ou votre condition, à votre maladie du cœur ou bien qui ne vous consulterait qu’en tant que personne atteinte de cette maladie. Indépendamment de votre éventuel sentiment d’enfermement, on pourrait également lui reprocher de vous enfermer dans un sens qui vous considère de manière réductrice, en négligeant certaines de vos autres caractéristiques pertinentes.
Il en est de même si cette personne se focalisait, non pas sur votre maladie du cœur, mais sur l’une des caractéristiques qui feraient de vous une personne racisée, et le problème ne serait donc pas qu’elle vous qualifie de « personne racisée », mais qu’elle donne trop d’importance à cette caractéristique. Telle nous semble être la véritable cible de cette critique, qui reproche au terme « racisé » de contribuer, lorsqu’il qualifie des personnes, « à l’écrasement des autres éléments structurant leur personnalité ».
Idem lorsque cette critique déplore le fait que des citoyens soient « regardés d’abord à travers » les caractéristiques qui font d’eux des personnes racisées et, de manière plus caricaturale, qu’on en fasse « la clé unique de lecture de leur action » ou bien « une grille de lecture unique de la société ».
Pour nous, cette critique du terme « racisé » gagne à être comprise comme une critique de l’importance excessive que certains accorderaient à ces caractéristiques et, à travers elles, aux phénomènes raciaux qui existent dans nos sociétés. Il s’agit du moins d’une formulation charitable, car la critique à tendance à mettre en scène un adversaire qui ne retiendrait que cette grille de lecture, un « homme de paille », une représentation caricaturale et déraisonnable de la position adverse.
Penser les phénomènes raciaux ne requiert pas d’utiliser le terme « racisé »
Intéressons-nous à présent aux défenses du terme « racisé » qui se sont exprimées en réponse à cette critique. Prennent-elles en otage ce terme d’une manière similaire, en se préoccupant ultimement de l’importance accordée aux phénomènes raciaux et en mettant en scène un adversaire tout aussi caricatural ?
Ce serait le cas si elles accusaient les critiques du terme « racisé » de faire complètement l’impasse sur les phénomènes raciaux dont le racisme, voire d’interdire de les penser. Et, en effet, ces défenses les accusent « d’éviter précisément de nommer ce qui continue de se jouer », d’« appauvrir l’analyse » et de « s’aveugler sur la réalité » et même « d’interdire de penser la race ». En somme, l’homme de paille symétrique alors qu’il est tout à fait possible de penser les phénomènes raciaux sans avoir recours au terme « racisé ». Après tout, comment faisait-on avant que ce terme ne connaisse un certain engouement et comment fait-on dans les langues dans lesquelles il ne possède pas d’équivalent ?
Au lieu d’utiliser « racisé », on peut en effet penser les phénomènes raciaux en faisant intervenir directement les expressions qui correspondent aux trois principaux sens de ce terme : « victime de racisme », « non-blanc » et « considéré par certains comme appartenant à une prétendue race ». Procéder de la sorte ou bien utiliser le terme « racisé » dans un de ces sens constitue autant de possibilités concurrentes.
Mais qu’on adopte le terme « racisé » ou qu’on lui préfère une autre expression, la polémique resurgirait sans doute à l’identique. Car la question du mot à choisir est distincte de celle de l’importance à accorder aux phénomènes raciaux dans l’explication du monde social, même si les polémiques les confondent en permanence. On pourrait abandonner « racisé » sans faire disparaître pour autant le désaccord qu’il cristallise : la querelle de vocabulaire ne fait que masquer une controverse de fond.
Sortir le mot de la polémique
Ainsi, le terme « racisé » nous semble pris en otage par une controverse qui ne le concerne pas. Cette situation est regrettable à plus d’un titre.
D’abord, parce que le terme « racisé » est chargé d’enjeux qu’il ne possède pas et qui expliquent largement les passions qu’il suscite. C’est en général le cas lorsque les débats terminologiques ou définitionnels s’enflamment, comme on le voit, par exemple aujourd’hui, concernant la définition du racisme et de l’islamophobie, celle du handicap ou bien encore celle du terme « femme ». À chaque fois, des affirmations sur l’existence de certaines choses, sur leurs liens de causalité ou bien sur leur valeur morale sont considérées à tort comme étant indissociables de tel terme ou de telle définition.
Ensuite, parce que le débat que mérite véritablement le terme « racisé » n’a pas suffisamment lieu. En ce qui concerne la recherche, il nous faut des mots pour parler des choses et, si certains peuvent utilement remplacer des périphrases, ils peuvent aussi être source de confusion. Par exemple, et c’est le cas avec « racisé », lorsqu’ils ressemblent à d’autres mots (« race ») ou qu’ils sont utilisés dans plusieurs sens. L’enjeu est de disposer des ressources linguistiques qui favorisent au mieux la réflexion sur les questions empiriques et morales soulevées par les phénomènes raciaux.
Enfin, et c’est sans doute la raison la plus importante, parce que la question de savoir quelle importance accorder aux phénomènes raciaux dans l’explication du monde social est une question académique et publique majeure. Elle mérite d’être discutée sans caricatures, sans procès d’intention et sans que l’usage ou le rejet du terme « racisé » ne fasse obstacle à la discussion ou ne serve de motif d’anathème.
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Vincent Aubert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Derrière les polémiques autour du terme « racisé », une opposition sur le poids du racisme dans notre société – https://theconversation.com/derriere-les-polemiques-autour-du-terme-racise-une-opposition-sur-le-poids-du-racisme-dans-notre-societe-284979
