Source: The Conversation – in French – By Carine Duteil, Maître de Conférences en linguistique et sciences de l’information & de la communication, Université de Limoges
L’ESSENTIEL
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Nommer ne consiste pas seulement à identifier, mais aussi à adopter un point de vue.
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Comment les désignations successives des auteurs présumés de l’incendie de Limoges, le 17 octobre 2026, ont-elles orienté la lecture des faits ?
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L’analyse d’un corpus de discours médiatiques permet d’interroger les processus de circulation et de transformation des discours publics.
« Hordes de sauvages », « base arrière », « camps d’entraînement terroristes » : depuis l’incendie de l’hôtel de ville de Limoges, survenu le 17 octobre 2026 en marge de mobilisations sociales, les désignations des auteurs présumés des violences et les accusations concernant leur organisation se multiplient.
Plusieurs responsables politiques mettent en cause l’ultragauche et désignent le plateau de Millevaches, territoire rural du Limousin, comme un possible lieu de repli ou de préparation des violences.
À partir de déclarations publiques et d’articles de presse publiés entre le 17 et le 27 octobre, observons comment les mots employés et leur circulation contribuent à transformer un événement local en symbole d’une menace politique plus générale.
Nommer les violences, désigner leurs auteurs
« Émeutiers », « casseurs », « assaillants », « militants d’ultragauche » : ces désignations ne sont pas interchangeables. Les trois premières renvoient aux actes ou aux rôles attribués aux protagonistes ; la dernière introduit une appartenance politique, réelle ou supposée. Comme l’a montré Paul Siblot dans ses travaux sur la nomination, nommer ne consiste pas seulement à identifier, mais aussi à adopter un point de vue. Chaque terme oriente ainsi l’interprétation de l’événement.
Dans un communiqué du 17 octobre, le maire de Limoges, Guillaume Guérin, évoque des individus « issus ou manipulés par l’ultragauche ». Le « ou » distingue deux possibilités, l’appartenance et l’influence, tout en conservant la même explication politique. Le lendemain, dans le Monde, il affirme : « L’ultragauche a organisé la logistique. » L’attribution de responsabilité dans l’organisation des violences devient ainsi explicite.
La presse ne reprend cependant pas toujours ces qualifications à son compte. La Montagne, dans son édition du 22 octobre, s’interroge : « Était-ce vraiment une opération coordonnée ? », « Le plateau de Millevaches, base arrière de l’”ultragauche” ? » Le journal souligne également que « les militants comme les assaillants n’étaient pas tous reconnaissables ». La forme interrogative marque une distance énonciative, tout en contribuant à faire circuler les hypothèses discutées.
De la « horde » à la « guerre civile » : les mots de la menace
Au-delà de la désignation des protagonistes, la condamnation des violences mobilise un lexique particulièrement chargé. Le préfet de la Haute-Vienne évoque des comportements relevant de la « sauvagerie » et de la « barbarie », tandis que le maire de Limoges Guillaume Guérin parle de « hordes de sauvages ».
La distinction importe : qualifier des comportements de « sauvages » ne revient pas exactement à désigner leurs auteurs comme des « sauvages ». Le terme « horde » suggère une masse humaine indifférenciée et menaçante, tandis que « sauvages » réactive une opposition ancienne entre civilisation et barbarie. Ces désignations ne sont pas seulement présentes dans les discours politiques : elles peuvent aussi être prises en charge par la narration journalistique. Le Figaro emploie ainsi les expressions « meute » et « horde violente »
D’autres désignations empruntent au vocabulaire militaire. Un représentant du syndicat Alliance parle de « groupes paramilitaires », tandis qu’un pompier décrit des scènes de « guerre » et de « guérilla urbaine ».
À ces images s’ajoutent celles de la maladie et de sa propagation. En 2022, l’ancien député Jean-Baptiste Moreau décrivait une « ultragauche néofasciste » susceptible de « s’enkyster », de « parasiter » et de « métastaser » sur le plateau « tel un cancer », selon des propos rappelés par le Figaro le 21 octobre 2026. Le maire de Cannes David Lisnard dénonce, quant à lui, ceux qui laissent « cette gangrène prospérer ».
Ces images ne prennent toutefois pas le même sens selon les situations d’énonciation : le vocabulaire guerrier peut traduire l’expérience d’un secouriste ou suggérer, dans un discours politique, une menace organisée.
Cette représentation de la menace prend une autre dimension lorsque Guillaume Guérin, dans un entretien accordé à Die Zeit le 22 octobre, dont une traduction est rapportée par Facto !, estime que « le terme de “guérilla” est peut-être même insuffisant » et évoque « plutôt une guerre civile ». Or, une guérilla désigne une forme de combat, tandis qu’une guerre civile suppose un conflit armé interne d’une tout autre ampleur. Cette reformulation change l’échelle à laquelle l’événement est interprété.
Le plateau de Millevaches, territoire de la menace ?
Le 21 octobre, le Figaro présente le plateau de Millevaches comme une « base arrière » de l’ultragauche. Bartolomé Lenoir, député de la Creuse, affirme :
« Ils se planquent sur le plateau de Millevaches, et c’est une base arrière. C’est une évidence. »
« Se planquent » suggère la dissimulation ; « base arrière » transforme un espace rural en infrastructure combattante supposée. « C’est une évidence » présente comme acquis ce qui reste à démontrer.
Dans un autre article du Figaro, Guillaume Guérin parle d’un « élevage de l’ultragauche ». La métaphore suggère que le territoire serait non seulement un lieu de repli, mais aussi un espace de formation et de développement de la menace.
Dès mars 2023, le Populaire du Centre s’interrogeait : « Le plateau de Millevaches, base arrière de l’ultragauche : fantasme ou réalité ? ». Cette reprise d’une désignation ancienne illustre la mémoire discursive, notion développée par Sophie Moirand pour décrire la réactivation de formulations et de représentations antérieures.
Sa répétition ne suffit pourtant pas à la valider. Le Figaro du 21 octobre précisait qu’aucun lien avec le plateau n’était alors établi pour un suspect interpellé. Le 26 octobre, Valeurs actuelles rapporte que deux personnes mises en examen ont des attaches avec le secteur. Ces éléments nouveaux ne démontrent ni l’existence de camps d’entraînement terroristes ni une responsabilité collective des milieux militants locaux.
La territorialisation des soupçons est contestée. Dans une tribune publiée le 23 octobre dans le Monde, des élus du plateau dénoncent les « amalgames » et les « caricatures » visant leur territoire.
« Camps d’entraînement terroristes » : affirmer et présupposer
La désignation du plateau comme « base arrière » prend une portée supplémentaire lorsque David Lisnard affirme, le 19 octobre, sur TF1 : « Il y a des camps d’entraînement terroristes sur le plateau des Millevaches. » Le lendemain, sur RTL, il demande : « Comment on peut accepter d’avoir des camps qui sont des camps d’entraînement terroristes […] ? »
Ces formulations illustrent la prise en charge énonciative étudiée par Alain Rabatel. « Il y a » pose l’existence des camps comme un fait. La question du lendemain la présuppose : elle porte sur leur tolérance par les autorités, non sur leur réalité.
Le terme « terroristes » opère un changement de qualification supplémentaire. Pour le justifier, David Lisnard propose sa propre définition : « C’est imposer sa volonté politique par la terreur. » Cette définition politique ne se confond cependant pas avec une qualification judiciaire.
Les médias ne sont pas de simples relais de ces déclarations. Le 20 octobre, Libération titre que David Lisnard « fantasme » sur des camps d’entraînement dans le Limousin. Ce verbe constitue lui-même une qualification évaluative, qui conteste l’accusation.
Le 21 octobre, TF1 Info examine ces affirmations. Le 24 octobre, le Monde rapporte qu’aucun camp d’entraînement n’a été détecté sur le plateau. Les mises en examen du 23 octobre ne retiennent pas de qualification terroriste.
La force affirmative d’une accusation ne doit donc pas être confondue avec sa valeur de preuve. Le rapprochement entre « base arrière » et « camps d’entraînement » construit néanmoins un scénario dans lequel le plateau serait le lieu de la préparation et Limoges celui du passage à l’acte.
L’analyse des discours ne remplace pas l’enquête sur les faits : elle examine comment les événements sont désignés et interprétés, parfois avant même que les responsabilités soient établies. Ainsi, dans le cas du plateau de Millevaches, la réactivation d’une réputation ancienne peut rendre certaines accusations plausibles. Mais cette plausibilité discursive ne saurait tenir lieu de preuve.
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Carine Duteil ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Incendie de Limoges : de l’« émeutier » au « terroriste », comment les mots construisent une menace politique – https://theconversation.com/incendie-de-limoges-de-l-emeutier-au-terroriste-comment-les-mots-construisent-une-menace-politique-295565
Original source: https://submissions.mil-osi.com/2026/11/07/incendie-de-limoges-de-l-emeutier-au-terroriste-comment-les-mots-construisent-une-menace-politique-295565/
