Source: The Conversation – in French – By Juste Rajaonson, Professeur agrégé, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Le Québec vient de franchir une étape dans sa transition vers une économie circulaire. Son Plan de mise en œuvre 2026-2028 de la Feuille de route gouvernementale en économie circulaire regroupe 175 actions portées par 26 ministères et organismes, pour un potentiel financier de plus de 3,3 milliards de dollars.
L’ambition ? Conserver davantage de valeur dans l’économie québécoise et réduire certaines dépendances aux chaînes d’approvisionnement extérieures. Cela passe notamment par la réparation, le réemploi, le reconditionnement, la remanufacture, le recyclage et la valorisation dans cinq secteurs particulièrement concernés : la construction, le secteur manufacturier, les mines, l’énergie et le bioalimentaire.
Pour y parvenir, le Plan mobilise neuf leviers, allant de la recherche et du financement à la formation, à la réglementation, aux achats publics et à la collaboration. L’objectif est d’agir sur les décisions, les pratiques et les modèles d’affaires des acteurs concernés.
Évidemment, une économie circulaire suppose aussi de revoir notre manière de consommer.
Mais même si nos comportements changent, une question demeure : que deviennent réellement les matières après leur consommation et pourquoi, au Québec, seulement 2,5 % d’entre elles sont réinjectées dans l’économie ?
Une partie de la réponse tient à l’organisation des territoires.
Cet article fait partie de notre série Nos villes d’hier à demain. Le tissu urbain connaît de multiples mutations, avec chacune ses implications culturelles, économiques, sociales et politiques. Pour éclairer ces divers enjeux, The Conversation invite les chercheuses et chercheurs à aborder l’actualité de nos villes.
Le territoire s’est construit autour de l’avant-consommation
Depuis plusieurs décennies, nous avons organisé nos villes, nos régions et les règles qui les gouvernent pour faciliter l’avant-consommation, c’est-à-dire tout ce qui va de l’extraction des ressources à l’achat et à la consommation des biens. Nos villes sont passées d’espaces de production à des espaces de plus en plus tournés vers l’habitat, les services et la consommation. Elles ont ainsi repoussé à leurs marges les fonctions industrielles et logistiques ainsi que de traitement des matières jugées indésirables.
Le zonage, les infrastructures, l’organisation de l’espace et les services publics ont façonné ce faisant des territoires extrêmement performants pour produire, acheminer et distribuer les biens jusqu’aux consommateurs.
À lire aussi :
Nos villes seront-elles à l’avant-garde de la lutte contre le gaspillage ? Il n’en tient qu’à elles !
Et après ? Lorsqu’un produit cesse d’être utilisé, notre système offre encore trop souvent une chaîne beaucoup plus pauvre : collecte, traitement, puis éventuellement élimination, avec pour effet de reporter une partie des coûts et des nuisances sur d’autres territoires.
Dans le Grand Montréal, une part importante des matières éliminées est acheminée vers des lieux d’enfouissement hors du territoire métropolitain. À Québec, une partie des résidus est enfouie à une cinquantaine de kilomètres de la ville. Leur prise en charge mobilise du transport, des infrastructures et de l’espace ailleurs.
C’est cette géographie de l’après-consommation qu’une économie circulaire invite, entre autres, à repenser.
Mieux planifier le territoire pour l’après-consommation
Une économie circulaire exige d’organiser le bouclage des matières entre des usages successifs : les récupérer, les regrouper, les caractériser, les trier, les réparer ou les démonter, les entreposer, les transformer au besoin, puis les réintroduire dans de nouvelles chaînes de valeur.
L’aménagement du territoire devient ainsi une condition importante de son déploiement. Lorsqu’un quartier est aménagé, quelles fonctions permettront demain de réparer et de remettre en circulation les biens qui y seront consommés ? Lorsqu’un secteur industriel est transformé, faut-il préserver des terrains pour la récupération ou le remanufacturage ?
Prenons une poutre issue d’une déconstruction. Elle peut encore avoir de la valeur, mais où la conserver, comment la transporter et jusqu’à quelle distance son réemploi reste-t-il rentable ? Faute de conditions adéquates, elle risque de ne pas être récupérée. Il en va de même pour les textiles, les appareils électroniques et les matières organiques.
À lire aussi :
Gestion des déchets et économie circulaire : le savoir-faire se trouve au Sud
Ces exemples montrent que les obstacles au développement de l’économie circulaire ne se situent pas seulement à l’échelle des entreprises. La disponibilité et le coût du foncier, les règles de zonage, l’accès à des espaces d’entreposage ou de transformation, les distances à parcourir et les infrastructures disponibles font aussi partie des contraintes rencontrées par les projets circulaires.
Le financement et l’accompagnement peuvent aider chaque projet à composer avec ces contraintes. Mais ils ne suffisent pas lorsque les mêmes problèmes de foncier, de zonage, d’entreposage ou de logistique se répètent d’un projet à l’autre. Il ne s’agit alors plus de freins propres aux projets, mais de conditions territoriales à transformer.
Faire une place à l’économie circulaire
La configuration de l’espace et de ses fonctions devient donc une variable économique de la circularité et elle varie d’une filière à l’autre. La réparation des appareils, des vélos ou des vêtements dépend de la proximité des consommateurs. Le réemploi des matériaux de construction exige plutôt de rapprocher chantiers, espaces de tri et d’entreposage et futurs débouchés. Les filières du bois, des métaux ou des matières organiques nécessitent davantage d’espace et des accès logistiques adaptés, alors que le partage, la location ou la réparation légère peuvent s’intégrer aux quartiers centraux.
Or, ce n’est pas cette géographie que l’urbanisme et l’aménagement du territoire ont historiquement cherché à optimiser. Ils ont surtout organisé la ville des usages, c’est-à-dire, où habiter, travailler, commercer et se déplacer, beaucoup moins la ville des matières, soit où elles s’accumulent, sont récupérées, transformées puis remises en circulation.
La ville du futur gagnera à mieux articuler ces deux perspectives.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
Un contexte particulièrement propice
Et le contexte y est aujourd’hui propice. D’abord, parce que jamais nos villes n’ont concentré autant de matières. Au Québec, l’empreinte matérielle atteint 46 tonnes par habitant et, en 2023, 26,3 % de ces matières étaient immobilisées dans les bâtiments, les infrastructures, la machinerie et d’autres biens. Autrement dit, une part croissante de nos ressources futures est déjà là, sous nos yeux et c’est ce que l’on appelle parfois une mine urbaine.
Ensuite, parce que le modèle qui consiste à éloigner ce dont la ville ne veut plus a atteint ses limites. Les controverses entourant l’agrandissement de lieux d’enfouissement, par exemple dans Launaudière en 2025 ou à Blainville la même année, où le projet d’expansion de Stablex prévoit l’enfouissement de 8 millions de m3 supplémentaires de déchets dangereux, rappellent que les matières ne disparaissent pas. Leur élimination mobilise du territoire et reporte une partie de leur prise en charge sur d’autres collectivités. La Communauté métropolitaine de Montréal recommande d’ailleurs de renforcer l’autonomie régionale afin de réduire l’exportation des matières résiduelles hors du Grand Montréal.
Enfin, le nouveau Plan crée une occasion de rapprocher économie circulaire et aménagement du territoire. L’implication du ministère des Affaires municipales et de l’Habitation montre que la circularité commence à dépasser les seuls champs de la gestion des matières résiduelles et de la politique industrielle.
La prochaine étape est d’en faire maintenant un réflexe d’aménagement et de développement territorial.
À lire aussi :
Économie circulaire au Québec : beaucoup d’intentions, peu de transformations
Les règles d’une ville circulaire restent à inventer
Si nous connaissons relativement bien les règles de la ville de l’avant-consommation, celles de la ville de l’après-consommation, elles, sont encore à construire.
Quelles fonctions urbaines faut-il prévoir pour que les matières circulent entre des usages successifs ? À quelle échelle faut-il organiser chaque filière ? Et quelles conditions de densité, d’accessibilité et de disponibilité foncière rendent les activités circulaires viables ?
C’est sur ces questions que portent mes travaux sur l’articulation entre planification urbaine et économie circulaire, à l’ESG-UQAM et au sein du Réseau de recherche en économie circulaire du Québec, avec le soutien du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.
Ces questions déterminent si les activités circulaires pourront réellement changer d’échelle. Créer des conditions territoriales où la circularité devient viable par défaut pourrait bien être la prochaine étape de la transition québécoise.
![]()
Juste Rajaonson a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada et du Réseau de recherche en économie circulaire du Québec.
– ref. Pourquoi l’économie circulaire exige de repenser nos villes et nos territoires ? – https://theconversation.com/pourquoi-leconomie-circulaire-exige-de-repenser-nos-villes-et-nos-territoires-289692
Original source: https://submissions.mil-osi.com/2026/11/06/pourquoi-leconomie-circulaire-exige-de-repenser-nos-villes-et-nos-territoires-289692/
