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En Autriche, l’extrême droite en tête… mais pas encore au pouvoir

En Autriche, l’extrême droite en tête… mais pas encore au pouvoir

Source: The Conversation – France (in French) – By Benjamin Rojtman-Guiraud, Doctorant en Science politique, Université de Lorraine

Après des années de progression dans les urnes, le FPÖ a gagné les législatives de dimanche dernier. Pour autant, il n’obtiendra probablement pas la chancellerie, notamment à cause de la radicalité de son leader. Reste à savoir s’il participera ou non à la prochaine coalition.


Herbert Kickl. Retenons bien ce nom. Ce politicien professionnel âgé de 55 ans, ancien ministre de l’intérieur (2017-2019) devenu chef du FPÖ en 2021, est l’homme qui aura permis à ce parti d’extrême droite, pour la première fois de son histoire, de remporter des élections législatives. Avec 29,2 % des suffrages, le FPÖ s’est placé en tête lors des élections de dimanche dernier, devançant ses principaux adversaires que sont l’ÖVP (chrétiens démocrates), le SPÖ (socialistes), NEOS (libéraux) et les Grünen (Verts) qui ont obtenu respectivement 26,5 %, 21 %, 9 % et 8 %.

Même si ce résultat était annoncé depuis de longs mois au regard des sondages qui plaçaient systématiquement le FPÖ en tête, le parti présidé par Herbert Kickl a provoqué dimanche dernier un véritable séisme politique. Mais si le FPÖ a remporté ces élections, rien ne certifie pour autant qu’il arrivera à récupérer le poste de chancelier, ni même qu’il participera à la prochaine coalition.

Un vainqueur embarrassant

L’ensemble des cadres des principaux partis ont jusqu’à présent refusé toute alliance et coalition avec le FPÖ version Herbert Kickl. Par rapport à son prédécesseur, Norbert Hofer, Herbert Kickl a opéré une radicalisation de son mouvement politique, n’hésitant pas durant cette campagne à défendre la thématique de la « remigration » durant ses nombreux meetings électoraux. Au soir des élections du 29 septembre dernier, le secrétaire général de l’ÖVP, Christian Stocker, a réitéré sa volonté de ne pas travailler avec le FPÖ de Herbert Kickl : « C’était ainsi hier, ça l’est également aujourd’hui et cela le sera aussi demain. »

Il n’empêche : des militants et certains responsables au sein de l’ÖVP plaident pour une coalition avec le FPÖ afin de minimiser les pertes à l’occasion des prochaines élections au niveau régional qui se profilent en Autriche, à savoir les élections régionales dans le Vorarlberg et en Styrie qui se dérouleront respectivement les 13 octobre et 24 novembre prochain.

Notons à cet égard, et ce n’est pas négligeable, que si l’ÖVP a déclaré publiquement ne pas vouloir travailler avec Herbert Kickl, il n’a jamais dit clairement ne pas vouloir travailler avec le FPÖ, une nuance qui pourra avoir son importance au moment des tractations politiques entre les partis. Herbert Kickl est jugé trop radical par le chancelier ÖVP dans ses prises de position s’agissant notamment de l’identité nationale, de la question migratoire ou de son euroscepticisme poussé à l’extrême.

De son côté, un autre personnage politique important en Autriche, le président fédéral Alexander Van der Bellen, chargé d’après la Constitution de nommer le chancelier, a déclaré qu’il souhaitait s’entretenir avec l’ensemble des formations politiques autrichiennes en vue de la constitution du prochain gouvernement. Dans ce cadre, il a tenu à affirmer publiquement son attachement au respect des « piliers fondamentaux de notre démocratie libérale ». En outre, arguant de la préservation des dits piliers, le président Van der Bellen pourrait très bien faire une entorse à la tradition politique autrichienne et charger l’un des candidats perdants de former un gouvernement.

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D’après les observateurs avisés de la vie politique autrichienne, deux scénarios semblent se dessiner à l’heure actuelle : une coalition FPÖ/ÖVP avec un chancelier qui serait issu des rangs de l’ÖVP ; ou une coalition tripartite, laquelle constituerait une première en Autriche. Celle-ci exclurait le FPÖ et serait donc composée uniquement de formations n’étant pas arrivées en tête des législatives.

L’option logique de la coalition FPÖ/ÖVP

Une coalition FPÖ/ÖVP ne serait pas une première en Autriche après les expériences passées ; les deux partis ont déjà dirigé conjointement le pays, la dernière fois de 2017 à 2019. Notons que, par le passé, ÖVP et FPÖ avaient déjà gouverné ensemble en 2000-2003 et 2003-2005.

Au regard des résultats et des positionnements idéologiques, cette coalition serait sans doute la plus logique, malgré les réserves des cadres de l’ÖVP. On peut en effet retrouver des convergences programmatiques entre ces deux formations, par exemple dans des domaines tels que l’économie où les deux formations politiques ont plaidé ces derniers mois pour une meilleure maîtrise des comptes publics et affirmé que chaque dépense engagée devait bénéficier aux Autrichiens, ou bien sûr en ce qui concerne les thématiques régaliennes comme la sécurité, l’immigration ou la politique identitaire.

En revanche, sur l’Union européenne, le FPÖ adopte un positionnement bien plus eurosceptique que son potentiel partenaire conservateur. Reste à savoir maintenant si le chancelier actuel Karl Nehammer, issu de l’ÖVP, et le leader charismatique et non moins clivant du FPÖ Herbert Kickl pourraient cohabiter au sein d’un même gouvernement, ou si l’un des deux devra se sacrifier sur l’autel du pouvoir…

Si une telle coalition voyait le jour, l’ÖVP récupèrerait donc la chancellerie au détriment du FPÖ, même si pour l’heure, et comme l’a redit Herbert Kickl au soir du scrutin, il est bel et bien candidat à la fonction suprême et ne souhaite pas y renoncer.

Une coalition tripartite, oui mais laquelle ?

« Koalition der Verlierer » (coalition des perdants) : c’est le terme que l’on voit fleurir depuis quelques jours dans la presse autrichienne pour évoquer le second scénario possible pour la constitution du prochain gouvernement.

Ce scénario constituerait un autre séisme politique en Autriche après le résultat historique du FPÖ. Car une telle coalition verrait pour la première fois trois partis s’allier et, surtout, le parti arrivé en tête être « exclu » du pouvoir.

Dans cette configuration, on pourrait imaginer deux coalitions tripartites : ÖVP/SPÖ/NEOS ou ÖVP/SPÖ/Grüne. Dans les deux cas, ces trois partis auraient une majorité absolue pour gouverner l’Autriche, mais on se rapprocherait davantage d’une coalition dite de compromis entre trois formations éloignées sur bon nombre de positions politiques.

Une coalition tripartite serait-elle vraiment viable et, surtout, durable dans le temps ? Le simple fait de former un « bouclier anti-Kickl et anti-FPÖ » permettrait-il d’assurer qu’elle s’inscrive dans la durée ? Il est permis d’en douter.

Un parti normalisé

Cantonner le vote au FPÖ à un simple vote de protestation (« tous pourris ») ou, au contraire, à un vote d’adhésion absolue à l’ensemble de son programme serait commettre une grave erreur. Si le parti a pu par le passé capitaliser sur ces deux types d’électorats, il n’en demeure pas moins qu’il s’est dernièrement montré en mesure d’élargir encore plus son socle électoral.

La première explication de son score résulte dans sa capacité à récupérer des voix aux dépens de son principal concurrent lors de ces élections, à savoir l’ÖVP. L’expert politique Peter Filzmaier estime à près de 443 000 (sur un peu moins de 5 millions de votants) le nombre d’électeurs qui en 2019 avaient voté pour l’ÖVP et qui ont, cette fois, préféré voter en faveur de la formation présidée par Herbert Kickl.

Le fait est que le FPÖ a su attirer les déçus de la coalition entre conservateurs et Verts (au pouvoir de 2019 à dimanche dernier) dans des domaines qui sont ses chevaux de bataille tels que l’immigration, l’insécurité et la défense de la souveraineté autrichienne face à l’UE. Il a également réussi à faire venir à lui un certain nombre des abstentionnistes de 2019. Plus de 250 000 électeurs s’étant abstenus il y a cinq ans se seraient ainsi portés sur le FPÖ dimanche dernier.

Enfin, et c’est la preuve que la stratégie de respectabilité entreprise par le FPÖ depuis des décennies semble porter ses fruits, le parti exerce désormais un attrait sur différentes classes d’âge et différents profils sociologiques, ne se contentant plus, comme ce fut longtemps le cas, de compter essentiellement sur les jeunes hommes non diplômés. Il est ainsi le premier parti parmi les électeurs âgés de 35 à 59 ans, avec 37 % des voix dans cette tranche d’âge. Chez les femmes, le FPÖ a également réussi à gagner du terrain et a nettement amélioré ses scores par rapport aux élections précédentes. Un signe de sa normalisation, qui infuse dans toutes les strates de la société. La force du FPÖ a été durant cette campagne et depuis l’avènement de Herbert Kickl d’alterner des discours en certaines circonstances, radicaux et, en d’autres, plus modérés. Un jeu d’équilibriste qui a permis au FPÖ de se hisser à la première place dimanche dernier.

Au niveau des Länder, une fois de plus, le FPÖ est arrivé en tête en Carinthie, qui a longtemps constitué le bastion et le laboratoire idéologique du parti, avec 38,65 % des voix devançant le SPÖ (23,14 %) et l’ÖVP (20,83 %).

Le FPÖ au cœur du jeu

Les jours et les semaines qui arrivent s’annoncent décisifs pour le destin de l’Autriche.

Le FPÖ, dont le succès est notamment considéré comme « une menace » par Oskar Deutsch, le président de la communauté juive autrichienne, parviendra-t-il à placer pour la première fois l’un des siens à la chancellerie, ou se heurtera-t-il au « Front anti-Kickl » ? En tout état de cause, il se trouve à présent en plein cœur de la vie politique autrichienne. Si pour l’heure, la place est aux négociations entre les partis, nul ne peut prévoir l’avenir et qui sait quelle attitude adopteront les conservateurs de l’ÖVP vis-à-vis du FPÖ. Gouverner avec Kickl ou sans Kickl ? Avec un chancelier FPÖ ou ÖVP ? Telles sont les questions que vont devoir se poser les différents responsables de l’ÖVP, le tout en gardant à l’esprit que les élections régionales arriveront vite…

Benjamin Rojtman-Guiraud est Directeur de cabinet du Maire de Pont-à-Mousson (54) et conseiller municipal d’opposition à Maxéville (54).

ref. En Autriche, l’extrême droite en tête… mais pas encore au pouvoir – https://theconversation.com/en-autriche-lextreme-droite-en-tete-mais-pas-encore-au-pouvoir-240253

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