Post

Le paléoart : redonner vie par l’image aux animaux disparus

Le paléoart : redonner vie par l’image aux animaux disparus

Source: The Conversation – France (in French) – By Pascal Neige, Professeur de paléontologie, Université de Bourgogne

Dans sa _Duria Antiquior_, le géologue anglais Henry De la Beche donne à voir des animaux depuis longtemps disparus, et en particulier une des premières représentations scientifiques de l’ammonite. Henry De la Beche/Wikimedia Commons

Lorsque les paléontologues découvrent le fossile d’un animal disparu, comment reconstituer ce à quoi il ressemblait de son vivant ? C’est le but du paléoart, une démarche qui demande à la fois beaucoup de rigueur scientifique, ainsi qu’une certaine imagination. Les ammonites, ces mollusques emblématiques, ont ainsi plusieurs fois changé de visage au cours de l’histoire des sciences.


Un squelette de dinosaure, même complet, ne dit pas tout sur le dinosaure lui-même ! Sa silhouette ou sa couleur de peau sont des caractéristiques inaccessibles par l’observation seule du fossile. Pour retrouver leur véritable nature d’organisme, il est nécessaire de les « restaurer », d’en produire des représentations proches de la réalité. Si cela est relativement simple pour les fossiles qui possèdent des équivalents actuels proches, la question devient épineuse pour ceux qui n’en possèdent pas.

La paléontologie s’intéresse à l’histoire de la biodiversité. Elle s’appuie sur la découverte de fossiles (des restes d’organismes) pour tirer des informations générales sur l’histoire de la vie et des informations particulières sur les organismes qui peuplaient notre planète il y a des millions d’années. Parmi les plus emblématiques figurent les dinosaures, les ammonites ou les trilobites… Mais les fossiles sont des versions incomplètes des organismes, car le plus souvent seules leurs parties minéralisées (coquilles, os, dents, carapaces…) sont préservées.

La restauration des organismes fossiles n’est pas seulement une affaire de paléontologue. Au fil du temps, elle est devenue une activité à la frontière entre art et science : nous désignons aujourd’hui par le terme paléoart la production d’œuvres qui illustrent la vie passée à partir d’une base scientifique. Ces œuvres peuvent prendre la forme d’une image (une peinture, une lithographie, un fichier 3D) ou d’un objet (une sculpture). Si les premières œuvres ont parfois été le fait de paléontologues eux-mêmes artistes, celles plus récentes sont le plus souvent des productions d’artistes à part entière.

Les ammonites, drôles de serpents de pierre

Le cas de la restauration des ammonites est emblématique, car empreint de croyances, de ressemblances superficielles ou de véritables analyses scientifiques. Leur nom même, ammonite, proposé par le naturaliste français Jean-Guillaume Bruguière en 1789 vient d’une référence à la divinité gréco-égyptienne Ammon souvent représentée avec des cornes de béliers enroulées, comme le sont leurs coquilles.

Nous savons aujourd’hui que les ammonites sont des céphalopodes (des mollusques) peuplant les océans de -400 à -65 millions d’années. Leurs coquilles sont abondantes dans les roches sédimentaires contrairement aux restes de leurs parties molles (tentacules, organes, poche à encre) extrêmement rares, de sorte qu’il demeure difficile de restaurer l’animal ammonite ! Par exemple, aucun fossile de tentacules d’ammonite, des structures anatomiques présentes chez tous les céphalopodes, n’a pour le moment été retrouvé.

Un « serpent de pierre », sculpté au Moyen-Âge à partir d’une ammonite fossilisée.
Micktherocktapper/Wikimedia, CC BY-SA

On trouve les premières restaurations d’ammonites dès le Moyen-Âge. La légende veut qu’elles fussent des serpents transformés en pierre par Sainte Hilda, abbesse de la première abbaye de Whitby en Angleterre. S’en suivit une production d’œuvres, des « serpents de pierre » associant un fossile (une véritable coquille d’ammonite) et une tête de serpent sculptée à son extrémité. Dès le Moyen-Âge ces œuvres étaient vendues aux touristes !

Reconstituer en partant des animaux actuels

Le Duria Antiquior (en français Un Dorset plus ancien) est une œuvre majeure, peinte par le paléontologue britannique Henry Thomas De la Beche (1796-1855) qui représente une scène de vie au Jurassique dans le Dorset, en Angleterre. Il s’agit de la plus ancienne restauration connue d’un paysage fossile composée d’animaux, dont des ammonites, et de plantes. La restauration est fondée sur les fossiles connus à l’époque et en particulier ceux découverts par Mary Anning, une célèbre paléontologue autodidacte.

Duria Antiquior, lithographie à partir de l’œuvre de Henry Thomas De la Beche (1830). Certaines ammonites sont restaurées et flottent à la surface (à droite de l’image), d’autres sont figurées sous la forme de fossiles posés sur le fond marin (en bas à gauche).
George Johann Scharf/Wikimedia, CC BY

On remarque à la droite de l’œuvre, au-dessus d’un féroce reptile marin, une restauration étonnante d’ammonites, car munie de sortes de tentacules en forme de voiles hors de l’eau. Cette restauration est directement liée à un animal actuel connu depuis l’antiquité faisant partie lui aussi des céphalopodes : l’argonaute. Ce poulpe pélagique possède une coquille très fragile qui n’existe que chez les femelles et qui ressemble superficiellement à celle des ammonites. Mais celle de l’argonaute est creuse alors que celle des ammonites possède des cloisons internes. L’idée (fausse) que les bras membraneux de l’argonaute puissent servir de voile pour se déplacer à la surface de l’eau provient d’Aristote. Dans son Duria Antiquior, de la Beche restaure les ammonites explicitement selon cette interprétation erronée.

Comment trouver les plus proches cousins de l’ammonite ?

Viendront ensuite des restaurations proches des nautiles actuels. Avec la connaissance de plus en plus précise de ce céphalopode, il est apparu évident que la coquille des ammonites était plus proche du nautile que de l’argonaute, notamment par la présence de cloisons internes. Dans ces restaurations, l’ammonite est dotée de nombreux tentacules, tout comme le nautile, et d’une structure dorsale située juste au-dessus des yeux nommée capuchon. Elle est positionnée au fond de l’océan, comme peuvent l’être les nautiles d’aujourd’hui.

Restauration d’une ammonite en s’inspirant du nautile, par un paléoartiste contemporain.
Nobu Tamura/Wikimedia, CC BY-SA

En 1993, les paléontologues américains David Jacobs et Neil Landman publient un article scientifique qui précise les relations de parentés des ammonites au sein des céphalopodes : elles sont plus proches des coléoides (les seiches, calmars ou poulpes) que des nautiles. En conséquence, il sera préférable de restaurer les ammonites en s’inspirant des coléoides. Retour à la case départ (les reconstitutions de De la Beche dès 1830), mais cette fois-ci en utilisant une gamme large de coléoides actuels, pas seulement l’argonaute…

Aujourd’hui, plusieurs restaurations d’ammonites sont explicitement construites en référence aux coléoides. Celle de Rhaeboceras, une ammonite qui vivait dans les océans il y a environ 70 millions d’années, est majeure, car elle propose pour la première fois la restauration argumentée des bras autour de la bouche. Cette restauration s’appuie sur trois éléments : d’une part, la découverte d’éléments fossilisés exceptionnels (des crochets de tentacules), d’autre part, une méthode scientifique qui utilise les relations de parentés des espèces fossiles et des espèces actuelles proches pour retrouver les caractères inconnus des premières et enfin des interprétations artistiques, la couleur de la coquille par exemple. Le résultat est saisissant et nous permet d’observer cette ammonite comme si nous l’avions devant les yeux lors d’une plongée dans les océans.

En mêlant science et art, le paléoart s’impose de plus en plus comme un support indispensable dans l’analyse des formes de vie fossiles, à la fois pour inspirer les scientifiques, mais aussi pour faire rêver le public, toujours enthousiaste à la vue de ces créatures extraordinaires aujourd’hui disparues.



Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 4 au 14 octobre 2024), et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « océan de savoirs ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

Pascal Neige ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le paléoart : redonner vie par l’image aux animaux disparus – https://theconversation.com/le-paleoart-redonner-vie-par-limage-aux-animaux-disparus-236158

MIL OSI – Global Reports