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Un bateau low tech pour plonger avec les requins

Un bateau low tech pour plonger avec les requins

Source: The Conversation – France (in French) – By Gaël Le Croizier, Chargé de recherche en écologie trophique et écotoxicologie, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Les défis écologiques nous amènent à repenser notre manière d’étudier le milieu marin. Comment concilier recherche et écoresponsabilité ? L’association Des Requins et des Hommes a pour cela lancé sur les mers le Parsifal, un voilier aménagé en mini station de plongée scientifique, low tech et décarbonée. Le projet cherche à lier recherche de terrain, collaborations scientifiques internationales et échanges avec les acteurs locaux de la mer.


Nous sommes en 2011 quand Armelle Jung, biologiste de formation, crée, avec plusieurs collègues et amis juristes et scientifiques, Des Requins et des Hommes, une association qui agirait à l’échelle internationale pour la recherche et la conservation des poissons dits cartilagineux, c’est-à-dire les requins et les raies. De retour en Bretagne après plus d’un an d’expédition à la voile avec son conjoint et ses deux filles, à bord de Parsifal, un voilier rouge de modèle Rêve d’Antilles, qui a fait ses preuves à travers différentes navigations aux quatre coins du monde.

De premiers projets de recherche pour évaluer l’état des populations de poissons-scies en Afrique de l’Ouest et en Indonésie sont initiés. Après plusieurs mois sur place, Armelle réalise que des conteneurs remplis de rostres sont expédiés sur les territoires européens ou américains. Il s’avère qu’en France et ailleurs, des brocanteurs récupèrent ces rostres et les revendent. Un premier projet de lutte contre le trafic d’espèces protégées est mis en place. Dans les limites de la juridiction française, l’association lutte depuis lors contre le trafic de ces rostres, étendu depuis à d’autres pièces comme les mâchoires de requins ou encore les carapaces de tortues, en travaillant avec l’Office français de la biodiversité (OFB) et en collaboration avec le réseau juridique de France Nature Environnement (FNE), pour déposer des plaintes contre les brocanteurs, surtout les récidivistes ayant déjà eu des rappels à la loi.

Une fois remis à flot, le Parsifal constitue une plate-forme de plongée bas carbone pour aller étudier les requins dans leur environnement.
Timon Moreau/Des Requins et des Hommes, Fourni par l’auteur

En 2013, Armelle est amenée à collaborer avec des chercheurs colombiens sur le projet ColShark. Pour ce projet, des requins-renards (Alopias vulpinus) sont marqués avec des balises satellites, pour mieux comprendre leur utilisation de l’espace et ainsi adapter les méthodes de pêche dans les eaux colombiennes afin de limiter les captures accidentelles.

Un contexte environnemental complexe

Les avancées techniques des dernières décennies également permis une augmentation des capacités de pêche, autant dans les distances parcourues et les temps passés en mer que dans les capacités de capture. Cette augmentation de la pression de pêche a mené à un important déclin chez un grand nombre d’espèces marines, notamment les requins et les raies, puisque l’on estime que leur abondance globale a chuté de près de 70 % en moins d’un siècle. Il est maintenant bien connu que ces prédateurs supérieurs ont pour certains d’entre eux un rôle dit « clé de voûte » dans leurs écosystèmes respectifs. Cela signifie qu’aucune autre espèce ne peut exercer leur fonction à leur place en cas d’extinction locale ou générale.

Dans ce contexte, il est capital pour la communauté scientifique de continuer à étudier les écosystèmes, autant à l’échelle locale que globale, afin de pouvoir comprendre les capacités de résilience des espèces et de leurs environnements. Cela aidera à adapter la gestion des pêches en fonction des milieux et répondre aux défis futurs de nourrir les populations humaines de façon pérenne dans les prochaines décennies. La connaissance est la clé de la gestion et de l’exploitation raisonnée des ressources naturelles.

Si certaines connaissances ne peuvent être acquises que par l’utilisation de méthodes lourdes en ressources fossiles, d’autres peuvent être obtenues par des moyens plus sobres comme la voile. Et c’est là que Parsifal entre en scène !

À la recherche du requin-taupe commun !

Le Parsifal est une construction amateur, un voilier de 11,8 m de long. Acheté en Thaïlande il y a plus de 20 ans, il a prouvé sa robustesse au fil des nombreux voyages qu’il a déjà réalisés. Toutefois, dix années à terre lui auront fait du mal : la coque était rongée par la rouille, et le safran, la partie immergée du gouvernail, était complètement grippé. Il a fallu rénover un moteur et faire fabriquer une hélice adaptée. Il aura fallu 3 ans pour remettre ce bateau en état grâce à l’aide de nombreux bénévoles.

Après 3 ans de travail, le Parsifal peut enfin être remis à l’eau.
Timon Moreau/Des Requins et des Hommes, Fourni par l’auteur

Mais depuis le 24 juin 2024, le Parsifal est de nouveau à flot, et a déjà été équipé de récepteurs acoustiques, en partenariat avec InnovaSea, une entreprise australienne, afin de détecter les organismes marqués avec des émetteurs acoustiques par d’autres équipes de recherche, et pouvoir ainsi leur transmettre les données de détection. C’est la première fois qu’un tel dispositif est fixé sur une coque de voilier !

La Parsifal va devenir une nouvelle plate-forme d’étude dans le cadre de Porbeagle, un projet d’étude du requin-taupe commun crée en 2021 par Armelle ainsi que Arthur, Lucas et Paul, alors étudiants en biologie marine. L’objectif est de comprendre la place de la zone du Trégor, dans les Côtes-d’Armor, dans l’écologie de l’espèce, en utilisant des approches non invasives. Le protocole est relativement simple : se mettre à l’eau avec les animaux en respectant un guide de conduite strict pour diminuer l’impact sur leurs comportements, et simplement utiliser des caméras pour récupérer le plus d’images possible de toutes les faces des requins. En utilisant leurs marques individuelles, nous pouvons ensuite identifier les individus et avoir une estimation du nombre de requins présents sur le site chaque année et savoir lesquels reviennent sur site d’une année sur l’autre.

Avec le Parsifal, nous avons mené la première étude comportementale sur le requin-taupe commun.
Timon Moreau/Des Requins et des Hommes, Fourni par l’auteur

Ce projet permet également la première étude comportementale sur cette espèce, qui était jusqu’alors impossible : le requin-taupe commun étant particulièrement discret, la plupart des observations se faisaient dans un contexte de pêche ciblée et il n’avait presque jamais été approché en plongée.

Un premier documentaire est réalisé, Breizh Lamna, à la recherche du requin-taupe. Et trois ans après le début du projet, les premiers résultats sont enfin publiés. Plus de 130 requins ont été identifiés sur la zone en trois ans, uniquement des femelles, et il semblerait que les plus matures d’entre elles reviennent tous les ans, les dernières observations montrant que certaines d’entre elles ont été observées cinq années successives.

Une promesse d’aventures scientifiques low carbon

Le Parsifal permettra d’aller prospecter d’autres sites afin d’étendre la zone d’étude et continuer de mieux comprendre cette espèce. Un voilier permet de rester longtemps en mer avec une autonomie de plusieurs semaines voire mois, et a un impact minime sur l’environnement, dans la continuité de l’aspect non invasif du projet Porbeagle.

À l’heure où la science à la voile se développe, le Parsifal s’intègre dans la lignée d’une nouvelle vision de l’océanographie, plus écoresponsable, dans un contexte de changement climatique actuel et d’extinction globale de la biodiversité.

Maintenant que le Parsifal est à l’eau, l’ambition est également de collaborer avec d’autres équipes de recherche. L’association a pour philosophie de travailler avec les chercheurs et les acteurs locaux sur des projets de recherche et de conservation partout dans le monde. Les récentes collaborations avec le Trinity College (Irlande) et InnovaSea sont prometteurs. Ce navire promet donc d’être le théâtre d’aventures scientifiques et humaines, que nous partagerons au grand public par le biais de web-séries et de documentaires réalisés par le « médiaman » de l’équipe, Timon. La sensibilisation du grand public est en effet un aspect capital pour améliorer les comportements de chacun et adopter le plus possible une façon d’agir durable, de la vie quotidienne à la recherche scientifique.



Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 4 au 14 octobre 2024), et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « océan de savoirs ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

Gaël Le Croizier est membre de l’association Des Requins et Des Hommes. Il a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

ref. Un bateau low tech pour plonger avec les requins – https://theconversation.com/un-bateau-low-tech-pour-plonger-avec-les-requins-239654

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