Source: The Conversation – in French – By Guillaume Bataille, Doctorant en économie de l’environnement, Aix-Marseille Université (AMU)
Comment pêcher tout en préservant la ressource en poissons ? Les refuges pour proies, des récifs naturels ou artificiels dans lesquels peuvent se cacher les petits poissons, constituent une piste intéressante. En permettant à certaines espèces d’échapper à leurs prédateurs, ces refuges aident les populations à se reconstituer, ce qui rassure les pêcheurs et les invite à limiter leur pression sur la ressource.
Les habitats marins sont étroitement liés aux ressources en poisson. Les récifs coralliens, par exemple, abritent un tiers des espèces marines. Il existe pourtant une déconnexion entre la gestion des pêches et la préservation de ces habitats. Une étude récente examine les conditions dans lesquelles les refuges pour proies pourraient optimiser l’efficacité économique de l’exploitation d’un écosystème marin.
Les refuges pour proies sont des zones où les proies peuvent échapper à leurs prédateurs naturels. Ils sont généralement accessibles uniquement aux plus petites espèces, les prédateurs, de plus grande taille, étant incapables d’y pénétrer. Ces habitats incluent des milieux naturels tels que les mangroves, les récifs coralliens ou les herbiers marins, mais peuvent également comprendre des structures artificielles, comme les barrières à poissons artisanales ou les filets anti-prédateurs, qui pourraient par exemple être utilisés pour protéger les stocks de coquilles Saint-Jacques contre la prédation intensive des poulpes en Bretagne.
Bien que les biologistes et les mathématiciens s’intéressent depuis longtemps aux écosystèmes marins intégrant un refuge de proies, leurs impacts économiques sur la pêche et/ou la rentabilité du secteur ont été peu explorés.
Un abri contre les prédateurs, mais accessible aux pécheurs
De nombreux exemples de relations proie-prédateur existent dans le milieu marin, tels que celles entre le thon et le maquereau, le cabillaud et le hareng, ou encore le barracuda et le vivaneau. Contrairement aux aires marines protégées, qui interdisent toute forme de pêche, les refuges pour proies offrent une protection contre les prédateurs naturels tout en demeurant accessibles aux pêcheurs.
La présence d’un refuge pour proies modifie les dynamiques des populations au sein de l’écosystème, entraînant des répercussions indirectes sur la façon dont les pêcheurs prennent leurs décisions. Dans un cadre où les pêcheurs sont spécialisés dans la capture de proies, le refuge est économiquement intéressant pour eux puisqu’ils exploitent un stock qui se régénère plus facilement, car moins touché par la prédation.
L’effet sur les prédateurs est en revanche plus complexe. En effet, il y a un effet négatif immédiat pour les prédateurs, car leur accès aux proies est limité. Toutefois, cet effet pourrait être compensé par un potentiel bénéfice à plus long terme : à mesure que la population de proies se régénère, il pourrait y avoir une diffusion hors du refuge, augmentant ainsi le nombre de prédateurs et leurs captures par les pêcheurs.
Un modèle économique basé sur les interactions biologiques
Grâce à des outils mathématiques comme la modélisation ou la théorie des jeux, notre étude montre que les pêcheurs, qu’ils ciblent la proie ou le prédateur, sont indirectement liés entre eux, en raison des interactions biologiques entre les espèces. Chaque pêcheur, en adoptant une stratégie de pêche, influence de manière positive ou négative les autres pêcheurs pêchant d’autres espèces. Par exemple, un pêcheur de poulpes, par son activité, favorise la régénération des stocks de coquilles Saint-Jacques que le poulpe chasse. À l’inverse, un pêcheur de coquilles Saint-Jacques, à travers son activité, impacte négativement l’évolution des prédateurs comme le poulpe.
Le refuge, en réduisant l’intensité des interactions entre les deux espèces – en protégeant une partie du stock de proies des prédateurs – atténue ces effets et encourage les pêcheurs à réduire leur pression de pêche sur les stocks concernés. Ces changements de comportements et de dynamiques des populations provoqués par la présence d’un refuge influencent également l’efficacité économique globale de la pêche.
Une question cruciale est de déterminer sous quelles conditions la création d’un refuge artificiel pourrait bénéficier simultanément à la pêche des proies et des prédateurs. La réponse dépend en grande partie de la manière dont les pêcheurs valorisent leurs futures captures. S’ils se montrent trop impatients pour attendre les bénéfices à long terme du refuge, alors celui-ci ne sera pas globalement désirable. En revanche, s’ils sont suffisamment patients pour permettre au stock de proies de se régénérer, profitant ainsi également aux prédateurs, un bénéfice économique pourrait être tiré de l’implantation d’un refuge pour les proies.
Une inspiration pour des politiques de pêche ?
Cette étude a des implications importantes en matière de politique publique. Elle propose un nouvel outil qui n’impose pas de contraintes directes sur l’activité de pêche, mais qui favorise une autoadaptation des comportements économiques. Un point essentiel est que, si les espèces concernées sont déjà soumises à des réglementations telles que les quotas, le refuge de proies pourrait constituer un complément pour améliorer encore l’efficacité des pêcheries, sans imposer de restrictions supplémentaires.
Ce travail est l’un des premiers à explorer le rôle des refuges pour proies dans l’économie de la pêche. Il ouvre la voie à de nombreuses perspectives basées sur l’approche écosystémique des pêches, une perspective encore peu étudiée. On peut notamment citer le rôle des refuges dans des écosystèmes plus larges, incluant plusieurs types de proies et de prédateurs : si l’on considère que le prédateur a lui-même un prédateur, ou que la proie est à son tour prédateur d’une autre espèce, les effets deviennent plus complexes à analyser.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Les refuges pour proies : une nouvelle méthode de gestion de la pêche – https://theconversation.com/les-refuges-pour-proies-une-nouvelle-methode-de-gestion-de-la-peche-239254
