Source: The Conversation – in French – By Robert Chaouad, Adjunct assistant professor, City University of New York
Longtemps acquis aux Démocrates, le vote des travailleurs syndiqués est aujourd’hui incertain. Or il pourrait décider de l’issue de l’élection présidentielle dans les États clés du Midwest…
Pour espérer remporter l’élection présidentielle, Kamala Harris devra convaincre et mobiliser massivement les syndicats et leurs adhérents, en particulier dans les États clés du Nord du pays (Wisconsin, Michigan, Pennsylvanie) et du Nevada, qui comptent la plus forte densité de salariés syndiqués du pays : c’est le cas d’au moins 12 % des travailleurs dans ces États.
Si le taux de syndicalisation des salariés américains a fortement décliné ces dernières décennies, passant de 20 % en 1983 à 10 % aujourd’hui (soit 14,4 millions de personnes), les travailleurs syndiqués demeurent une force électorale significative dans de nombreux États de la Rust Belt (ceinture de la rouille), cette région industrielle du nord-est du pays ainsi surnommé car les usines qui ont longtemps fait sa richesse sont désormais souvent abandonnées. Or, même si la candidate démocrate a reçu le soutien des plus grandes centrales syndicales du pays, des doutes subsistent quant au comportement électoral des travailleurs syndiqués eux-mêmes.
Leur loyauté électorale est devenue plus qu’incertaine, certains n’hésitant plus, comme en 2016, à rompre ouvertement avec les consignes de leur organisation. Ce sont ces divergences internes qui ont conduit le syndicat des chauffeurs routiers, Teamsters, ou encore celui des sapeurs-pompiers, International Association of Fire Fighters, à n’appeler à voter pour aucun candidat lors de l’élection présidentielle de novembre 2024.
Ces décisions, et les conditions dans lesquelles elles ont été prises, illustrent l’hétérogénéité des organisations syndicales, autant que les difficultés du Parti démocrate à convaincre certains segments de l’électorat des travailleurs syndiqués, de plus en plus attiré par le discours populiste de Donald Trump. Si les travailleurs syndiqués soutiennent traditionnellement le Parti démocrate, et si Kamala Harris est toujours créditée par les enquêtes d’opinion d’une large avance auprès des travailleurs syndiqués et de leur famille, l’écart avec Donald Trump, pour ce groupe électoral, rappelle davantage l’élection présidentielle de 2016 que celle de 2020.
Le Parti démocrate et les syndicats, une relation contrariée
L’histoire récente de la relation entre le Parti démocrate et les syndicats (Union en anglais) est l’histoire d’un découplage plus que d’une rupture totale, entre une organisation politique accusée d’avoir abandonné la classe ouvrière au profit du monde des affaires, et des organisations de protection des salariés soumises à une déconnexion croissante entre les décisions des leaders syndicaux et leur base.
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Depuis les années 1990, les candidats démocrates ont fait face à une certaine désaffection de la part des travailleurs syndiqués, qui ne s’est pas traduite immédiatement dans les urnes, mais plutôt dans l’état d’esprit des salariés. L’engagement des administrations Clinton en faveur des traités de libre-échange a joué un rôle déterminant. Ces traités, incarnés notamment par l’ALENA, l’Accord de libre-échange nord-américain, entré en vigueur en 1994, ont souvent été perçus comme contraires aux intérêts des ouvriers et responsables des délocalisations d’entreprises vers les pays du Sud. Cette désaffection des syndicats envers le Parti démocrate aura culminé lors de l’élection présidentielle de 2016.
Cette élection aura vu de nombreux travailleurs blancs, syndiqués, remiser leur loyauté partisane traditionnelle et exprimer leur mécontentement en votant pour Donald Trump, candidat républicain qui promettait de renégocier l’ALENA et de ramener les emplois sur le sol américain. Si peu de syndicats avaient officiellement soutenu Trump en 2016, en revanche, de nombreux travailleurs syndiqués avaient rompu pour l’occasion avec les consignes pro-démocrates de leurs syndicats.
Certains ont vite déchanté face aux politiques pro-business et anti-syndicat de l’administration Trump… mais pas tous.
La stratégie trumpiste en direction des salariés : vote identitaire contre vote de classe
De fait, la rhétorique trumpiste ne visait pas les membres de la classe ouvrière dans leur condition sociale ou professionnelle (« ouvriers/ouvrières syndiqués »), mais s’adressait à leur identité culturelle en activant des discours autour du prétendu « déclassement social des hommes Blancs ».
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En promouvant un vote identitaire au détriment d’un vote de classe, Donald Trump avait réussi, en 2016, à capter une plus grande part de l’électorat des travailleurs syndiqués que Mitt Romney, candidat républicain malheureux à l’élection présidentielle 2012. 64 % des électeurs syndiqués avaient alors voté pour le candidat démocrate, le président sortant Barack Obama, et 30 % pour Romney, soit un écart de 34 points. En 2016, environ 55 % des électeurs syndiqués ont voté pour Hillary Clinton et 38 % pour Trump, soit une marge de seulement 16 points en faveur de la candidate démocrate. Une avance confortable, certes, mais en retrait de près de 18 points par rapport à l’élection de 2012.
En 2016, cet électorat syndiqué « hommes blancs » avait néanmoins fourni à Trump les quelques milliers de voix qui ont participé à sa victoire dans des États clés comme le Wisconsin, le Michigan et la Pennsylvanie, et donc à son accession à la Maison Blanche.
Le discours trumpiste produira-t-il à nouveau un effet sur les travailleurs syndiqués dans les États clés, et influencera-t-il leur vote comme en 2016 et 2020 ? Nul ne peut le prédire aujourd’hui.
Le succès de Joe Biden auprès des travailleurs syndiqués
Si le Parti démocrate continue de recueillir le vote d’une majorité de travailleurs syndiqués, l’écart de vote de cette catégorie de la population entre les deux partis s’est fortement réduit dans les États clés formant le Blue Wall des démocrates (Wisconsin, Michigan, Pennsylvanie).
C’est dans cet écart réduit que se sont jouées les élections présidentielles de 2016 et de 2020. Lors de celle de 2020, le vote des salariés syndiqués en faveur de Joe Biden avait légèrement augmenté par rapport à celui pour Hillary Clinton en 2016 (60 %), tandis que Trump maintenait son score. Selon une étude du Center for American Progress Action Fund, publiée en juillet 2024, les résultats des élections de mi-mandat 2022 ont conforté la tendance initiée en 2020.
Outre le rejet relatif que peut susciter Donald Trump, deux facteurs peuvent aider à expliquer l’augmentation récente du vote des salariés syndiqués en faveur des Démocrates.
Le premier facteur d’explication est lié à la personnalité et à la trajectoire personnelle du président Biden. En 2020, il s’était présenté comme le défenseur des classes populaires et moyennes, en insistant sur ses propres origines sociales (il a été élevé dans les quartiers populaires de Scranton, Pennsylvanie) et sur son attachement au mouvement syndical et à son rôle dans la construction de la classe moyenne américaine. Signe de l’importance accordée au Labor Union par Biden, il est le premier président en exercice à s’être rendu en personne à une grève de salariés. Le 26 septembre 2023, il s’est déplacé à Belleville, dans le Michigan, auprès des salariés en grève du syndicat United Auto Workers (UAW), et les avait assurés de son soutien. Mégaphone à la main, il leur avait déclaré qu’ils « méritaient une augmentation de salaire significative », avant d’ajouter, au sujet des dirigeants du Big Three (General Motors, Ford, Stellantis/ex-Chrysler) « nous les avons sauvés, il est temps qu’ils s’activent en notre faveur ».
Deuxièmement, durant les trois premières années de sa présidence, Biden et son administration ont adopté de nombreuses actions en faveur de la protection des droits des ouvriers et des syndicats.
Le renouveau des politiques industrielles initié durant son mandat à travers l’adoption de grands plans de financement des infrastructures et du développement d’une économie plus écologique (Bipartisan Infrastructure Law en 2021 et Inflation Reduction Act en 2022), aura aidé à relancer l’activité économique industrielle, tout en promouvant la syndicalisation des salariés et en assurant aux syndicats qu’une partie des contrats publics découlant de ces politiques devaient revenir à des employés syndiqués.
En avril 2021, le président Biden a également créé, par décret présidentiel, la White House Task Force on Worker Organizing and Empowerment, présidée par la vice-présidente, Kamala Harris, dont l’objectif était d’aider les travailleurs à s’organiser et à être en meilleure position pour négocier avec leur employeur. Enfin, Biden a défait de nombreuses actions anti-syndicats initiées par l’administration Trump, en nommant par exemple au National Labor Relations Board de nombreux membres favorables aux droits des salariés et aux syndicats, en remplacement de ceux nommés par Trump.
Élection présidentielle 2024 : pour quelques milliers de voix…
Le vote syndical, sans être suffisant pour gagner une élection présidentielle, est néanmoins nécessaire et crucial pour la candidate démocrate, à la tête d’une coalition politique hétéroclite dont il faudra mobiliser chaque groupe et chaque électeur.
Dans quatre États clés – Wisconsin, Michigan, Pennsylvanie et Nevada –, la victoire se jouera à quelques milliers de voix et l’électorat des travailleurs syndiqués en fera partie. Quelques milliers de votes le 5 novembre 2024, cela correspondra à quelques pourcents de participation en plus ou en moins de la part de l’électorat démocrate traditionnel, et à quelques pourcents de votes syndiqués en faveur ou en défaveur de la candidate démocrate. C’est la raison pour laquelle l’administration Biden avait pris très au sérieux la grève des dockers initiée par l’International Longshoremen’s Association, le 1er octobre, au point de faire pression sur United States Maritime Alliance (USMX, organisation représentant les compagnies de transport de conteneurs) pour une résolution rapide du conflit social. Cette grève, qui n’aura finalement duré que trois jours, aurait pu infléchir le cours de l’élection présidentielle si elle avait dû se prolonger et affecter la vie quotidienne de millions d’Américains en raison de la hausse des prix, des pénuries alimentaires et de médicaments, etc., qu’elle aurait pu engendrer.
En 2020, Joe Biden avait réussi à ramener dans le giron démocrate une majorité plus importante de travailleurs syndiqués. Pour l’élection de 2024, reste à savoir si Kamala Harris pourra capitaliser sur l’héritage de Joe Biden, le plus pro-Union des présidents américains comme il aime à se définir, et si les politiques pro-syndicat mise en œuvre par son administration paieront en retour…
Robert Chaouad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les travailleurs syndiqués, un électorat indispensable pour Kamala Harris, mais pas acquis d’avance – https://theconversation.com/les-travailleurs-syndiques-un-electorat-indispensable-pour-kamala-harris-mais-pas-acquis-davance-240634
