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Le défi du verdissement de la politique monétaire des banques centrales

Le défi du verdissement de la politique monétaire des banques centrales

Source: The Conversation – in French – By Philippe Rozin, Maître de conférences en finance, laboratoire LUMEN, Université de Lille

Le dollar est surnommé le billet vert, quand bien même la politique monétaire ne prend pas toujours en compte les contraintes écologiques Dragon Claws/Shutterstock

La politique monétaire doit-elle intégrer à ses objectifs une dimension écologique ? Et le peut-elle ? Le débat oppose les banquiers centraux. Si des marges de manœuvre existent incontestablement, il ne faut pas en attendre de miracles.


La politique mondiale des banques centrales a toujours fait l’objet de très nombreux débats. On s’interroge notamment beaucoup sur l’efficience de leurs politiques monétaires, ces politiques qui s’articulent, pour l’essentiel, sur le mandat et les missions de ces établissements institutionnels fondamentaux qui ont démontré toute leur nécessité durant les vagues de crises qui ont secoué l’Europe et le monde.

Alors que la politique monétaire non-conventionnelle conduite au lendemain de la crise financière globalisée a été efficace pour atténuer les effets de la crise, le retour récent aux politiques conventionnelles des taux a fait ses preuves pour corriger l’inflation post-Covid-19. Mais devant la menace toujours plus présente d’un basculement climatique généralisé, certains économistes commencent néanmoins à discuter la portée des missions traditionnelles des banques centrales eu égard aux transformations du monde actuel.

La décarbonation, un objectif viable ?

L’urgence climatique est en effet un des points pivots de cette discussion et plus précisément, les questions existentielles liées aux défis climatiques, aux problèmes de destruction massive des écosystèmes et à la conduite des politiques de croissance et d’inflation qui toutes mettent en exergue la possibilité de renouveler le mandat des banques centrales. Il s’agirait ainsi d’élargir ces mandats afin d’intégrer la question de la transition écologique, rompant ainsi avec leur politique monétaire traditionnelle) – une politique inchangée depuis plus d’un siècle maintenant.

Mais est-il réellement viable d’inclure des objectifs de décarbonation ou de protections des milieux naturels dans leurs mandats ? N’est-ce pas là introduire des distorsions problématiques qui affecteraient la conduite de leurs missions traditionnelles de lutte contre l’inflation ? Y a-t-il même un risque de politiser la banque centrale et de remettre en question son caractère indépendant ? Les réponses à ces questions sont loin d’être unanimes.

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La banque centrale d’Angleterre à l’avant-garde

La banque d’Angleterre (BOE) a été particulièrement avant-gardiste dans sa volonté d’élargir le cadre de ses missions à des objectifs de réduction de l’impact du changement climatique, contrairement au gouverneur de la banque centrale américaine, resté arc-bouté sur le mandat et les missions traditionnelles dévolues à la Fed. Ainsi, Andrew Bailey s’est notamment singularisé par des déclarations très volontaires. Son discours, prononcé en 2021, suggère que les effets du changement climatique sont importants pour la politique monétaire et l’emploi.

Il s’agit avant tout de décarboner le bilan de la banque centrale et de promouvoir un portefeuille de valeurs considérées comme plus durables. On entend par décarboner la volonté de se séparer des actifs polluants tels que les entreprises d’hydrocarbures ou de chimie industrielle. Il semblerait donc évident que les effets du changement climatique affecteraient de manière certaine les facteurs de risque que la mission de la banque centrale est précisément de juguler.

Très récemment toutefois, ces avancées ont été contrariées par un rétropédalage spectaculaire. L’orientation politique de Bailey va subir en effet un violent coup d’arrêt. Dans la plus récente déclaration officielle sur ses objectifs et ses missions, les objectifs climatiques sont décrits, au mieux, comme secondaires, même si l’on perçoit, sur ces questions, de sérieux tiraillements dans la classe politique britannique.

Ainsi, on en reviendrait à l’idée qu’intégrer des facteurs de développement soutenable ou de réduction d’émission de gaz à effet de serre dans l’atmosphère n’étaient pas réellement du ressort des banques centrales. D’où un sentiment, selon les établissements, de valse-hésitation.

Taux d’intérêt et changement climatique : des liaisons lâches ?

Si le point de vue de M. Powell sur le rôle de la Fed contraste avec celui des grandes banques centrales européennes qui ont intégré les efforts en matière d’économie verte dans leur politique, il tient compte du fait que la politique américaine est en l’espèce, bien plus divisée.

Pour lui, sans décision réellement politique, donc en l’absence d’une législation explicite du Congrès, il serait inapproprié d’utiliser la politique monétaire ou les outils de supervision de la Fed pour promouvoir une économie plus verte ou pour atteindre d’autres objectifs liés au climat. Il soutient ainsi que les décisions relatives aux politiques visant à lutter directement contre le changement climatique devraient être prises par les branches élues du gouvernement et faire l’objet d’une consultation publique puisqu’elle s’exprime à travers les élections. L’un des gouverneurs de la Fed, Christopher Waller, a même déclaré qu’il n’était pas favorable à la publication d’orientations sur la question, car si « le changement climatique est réel […], je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’il pose un risque sérieux » pour la stabilité financière.

Et Andrew Bailey de lui emboiter le pas en disant qu’il ne fonderait pas ses décisions en matière de taux d’intérêt sur la question de savoir s’ils contribuent à atteindre le niveau zéro net

L’écologisation des politiques monétaires : à quel prix ?

Les banques centrales du monde entier sont mandatées pour mener une politique monétaire qui lutte contre l’inflation. Récemment, Jawadi, Rozin et Cheffou ont testé la possibilité d’une « écologisation » de la politique monétaire de la Fed et donc d’une politique monétaire alternative pour faire face à sa mission principale de stabilité des prix tout en prenant en compte le changement climatique.

Cette étude a montré deux résultats intéressants. Premièrement, « l’écologisation » de la politique monétaire américaine par la Fed (donc le fait d’intégrer les indices de changements climatiques dans ses objectifs) semble réalisable, car la prise en compte des facteurs de risque climatique dans la conduite de la politique n’est pas en contradiction avec le mandat principal de stabilité des prix. Cela pourrait générer une prime de risque climatique.

Par conséquent, la mesure du risque climatique liée au risque de transition et au risque physique, en transformant les objectifs d’une banque centrale, et donc la finalité de ses actions, influence forcément ses taux. On entend par risque de transition les risques associés au rythme et à l’ampleur avec lesquels une organisation gère et s’adapte au rythme interne et externe du changement pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et passer aux énergies renouvelables et par risque physiques les risques associés directement au changement climatique.

Rappelons qu’on appelle règle de Taylor celle énoncée par l’économiste John B. Taylor en 1993. Il s’agit d’une formule utilisée en économie pour guider les banques centrales dans la fixation des taux d’intérêt en fonction de deux facteurs principaux : l’inflation et l’écart de production (« output gap »). Une règle de Taylor augmentée permettrait potentiellement de sortir les banques centrales de leurs mandats traditionnels, en fixant leurs taux d’intérêt suivant d’autres considérations que la simple stabilité monétaire et la lutte contre l’inflation.

Croissance et changement climatique compatibles

Deuxièmement, la réaction de la Fed aux nouvelles produites quotidiennement sur les risques physiques et de transition en particulier, et au risque climatique en général, a été plus prononcée depuis la sous-période post-Covid-19. En conséquence, le verdissement de la politique monétaire de la Fed ne va pas à l’encontre de son mandat principal. En particulier, l’information fournie par la mesure du risque climatique de transition et du risque physique semble avoir un impact de plus en plus évident sur la viabilité des prévisions des taux d’intérêt à mettre en œuvre. Et de ce fait, une règle de Taylor verte augmentée offrirait ainsi une meilleure adéquation avec les faits que simple la règle de Taylor conventionnelle. Il reste en effet difficile d’ignorer plus longtemps l’incidence du changement climatique sur la politique des banques centrales. En outre, une focalisation sur le changement climatique ne se ferait pas nécessairement au détriment de la croissance économique.

Cité de l’économie.

Pour autant, l’élargissement des missions des banques centrales à des critères écologiques et climatiques n’est pas aussi évident que cela. En principe, si les banques centrales étaient chargées d’objectifs environnementaux, elles devraient être dotées d’instruments efficaces pour atteindre ces objectifs sans en compromettre d’autres. Bien sûr, les risques financiers et macro-économiques liés au changement climatique sont des questions auxquelles les banques centrales doivent de toute façon faire face. L’hypothèse du statu quo semble de plus en plus intenable.

Une formule magique

La seule mission traditionnelle des banques centrales consistant à préserver la stabilité financière, sans ajouter d’objectifs environnementaux, arguant du fait que ceux-ci feraient implicitement partie de leur mandat, semble peu cohérent au regarde de l’accélération effrayante du changement climatique.

Pour autant, il existe un risque que des pouvoirs trop importants soient accordés à des institutions qui n’ont qu’une responsabilité limitée à l’égard du public. Un consensus relativement large s’est formé pour accorder aux banques centrales leur indépendance institutionnelle, c.-à-d., être libre de toute influence politique. Mais les banques centrales ayant adopté des politiques monétaires non conventionnelles après la crise de 2008, ont été de plus en plus critiquées pour avoir pris des décisions politiques qui, selon ces critiques, vont au-delà de leur mandat.

Par ailleurs, une question profonde de crédibilité ne manque pas de se poser. Comme le souligne Barry Eichengreen, économiste spécialiste du système monétaire très influent de Berkeley, les banques centrales doivent créer la légitimité de leurs actions en communiquant clairement leur évaluation des risques et la justification de leurs actions politiques et si elles ne suivent pas cette voie, il y a un risque non négligeable de perdre leur indépendance. Les mandats des banques centrales se sont élargis, mais il y a des limites liées à la conception même de la politique monétaire.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Le défi du verdissement de la politique monétaire des banques centrales – https://theconversation.com/le-defi-du-verdissement-de-la-politique-monetaire-des-banques-centrales-239767

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