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Cartographier les îles au Moyen Âge, un outil d’expression politique ?

Cartographier les îles au Moyen Âge, un outil d’expression politique ?

Source: The Conversation – in French – By Vannina Marchi van Cauwelaert, Maître de conférences en histoire médiévale, Université de Corse Pascal-Paoli

Les îles méditerranéennes sur l’atlas catalan. Fourni par l’auteur

En occident, le Moyen Âge voit fleurir les cartes marines richement ornementées. Mais à côté de ces cartes d’apparat, les archives notariées révèlent l’existence de cartes nautiques destinées aux marins, qui décrivaient les côtes en énumérant les ports, les distances et les principales difficultés et obstacles à contourner. Situées au croisement des routes et constituant des escales essentielles à la navigation, les îles de Méditerranée occupent une place centrale dans ces représentations de l’espace maritime.


Les derniers siècles du Moyen Âge voient la naissance de la cartographie nautique occidentale. Des milliers de cartes marines, produites dans les principaux ports de Méditerranée occidentale (Pise, Gênes, Venise, Majorque) sont ainsi conservées dans les principales bibliothèques européennes. Apparues au XIIIe siècle, en même temps que la boussole et les progrès de la navigation hauturière, ces cartes cumulaient le savoir empirique des marins, qui pratiquaient la navigation à l’estime, les connaissances géographiques des lettrés, et le savoir-faire des artistes peintres.

Aux XIVe et XVe siècles, de plus en plus richement décorées, de nombreuses cartes marines vinrent agrémenter les bibliothèques royales et princières. Produit en 1375 par le juif majorquin Abraham Cresques, cartographe du roi d’Aragon Pierre le Cérémonieux, l’Atlas catalan est l’une des plus belles illustrations de cette culture géographique médiévale.

Cependant, à côté de ces cartes d’apparat, les archives notariées révèlent l’existence de cartes nautiques dont l’usage peut être mis en relation avec les « portulans », sorte de routiers destinés aux marins, qui décrivaient les côtes en énumérant les ports, les distances et les principales difficultés et obstacles à contourner.

Les îles méditerranéennes sur l’atlas catalan.
Fourni par l’auteur

Situées au croisement des routes et constituant des escales essentielles à la navigation, les îles de Méditerranée occupent une place centrale dans ces représentations de l’espace maritime. L’étude des cartes marines ouvre ainsi la question des représentations médiévales des îles. Dans cette perspective, nous nous intéresserons plus particulièrement à l’espace tyrrhénien, en centrant l’analyse sur l’archipel corso-sarde.

La Corse et la Sardaigne sur les cartes marines aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècle

Corse et Sardaigne sur la carte pisane.
Fourni par l’auteur

La Carte pisane (fin XIIIᵉ siècle) constitue la première représentation connue de la Corse et de la Sardaigne. Inscrits perpendiculairement aux lignes de côtes, les toponymes nous renseignent sur les principaux débouchés maritimes des deux îles. En rouge figurent les véritables ports tandis qu’en noir sont inscrites les escales secondaires.

Trois ports sont donc identifiés : Bonifacio situé à l’extrême sud de la Corse, et à seulement une dizaine de kilomètres du nord de la Sardaigne ; Oristano, au centre ouest de la Sardaigne ; Cagliari au sud-est de la Sardaigne.

Verrou stratégique de la navigation en Tyrrhénienne, le port pisan de Bonifacio fut conquis par les Génois, en 1195. Comme le souligne le chroniqueur corse Giovanni della Grossa (1388-1464), la prise de Bonifacio visait à renforcer la domination génoise dans le nord de la Sardaigne.

Bouches de Bonifacio.
Fourni par l’auteur

Un important fonds notarié, datant du XIIIe siècle, révèle que l’aire commerciale de la ville s’étendait sur les deux îles. Bonifacio était ainsi au centre d’un commerce triangulaire reliant Gênes à la Corse et à la Sardaigne. Les marchands génois achetaient les produits de l’agriculture insulaire (céréales, peaux) et vendaient les productions de l’artisanat italien (draps, céramiques).

Dessin de la destruction du Bonifacio pisan dans les Annales de Gênes, BnF.
Fourni par l’auteur

En outre, en raison de sa position stratégique, Bonifacio était l’un des centres de la corso-piraterie méditerranéenne. En Sardaigne, Oristano et Cagliari constituaient les deux débouchés portuaires de la riche plaine du Campidano. La production céréalière de cette plaine, supérieure aux besoins d’une île caractérisée par un sous-peuplement chronique, alimentaient les échanges avec Gênes, Pise et Barcelone.

Relief de la Sardaigne.
Fourni par l’auteur

En 1297, la création du royaume de Sardaigne et de Corse par le pape Boniface VIII, et son inféodation au souverain Jacques II d’Aragon, dotaient les îles d’une nouvelle unité politique. Cependant, si la conquête de la Sardaigne débuta en 1323, elle ne s’acheva qu’en 1409, tandis que la Corse ne devint jamais aragonaise. Au XIVe siècle, le détroit corso-sarde se mua en espace de guerre entre Gênes et la Couronne d’Aragon, pour la domination des îles et de la mer. L’évolution des représentations cartographiques de la Corse et de la Sardaigne pourrait en être le lointain reflet.

Plaine du Campidano.
Fourni par l’auteur

Sur la carte d’Angelino Dulcert, produite à Majorque en 1339, les bannières semblent indiquer une frontière théorique entre d’un côté une Corse génoise et de l’autre une Sardaigne aragonaise, ce qui vient contredire la notion juridique de Regnum Sardiniae et Corsicae.

À l’opposé des revendications royales aragonaises, le cartographe, d’origine génoise, considérait que la Corse relevait du domaine de Gênes, en raison de sa domination commerciale. L’on note par ailleurs que les toponymes sont plus nombreux pour la Corse que pour la Sardaigne, pour laquelle ne sont mentionnés que les principaux ports : Alghero, Bosa, Oristano et Cagliari. Cette perception politico-économique des îles ressort également de l’analyse des toponymes qui figurent sur l’Atlas catalan. Nous notons en effet l’absence du port de Bonifacio, ce qui tranche avec l’immense érudition dont témoigne cet atlas.

Plutôt qu’un oubli, dans la mesure où nous savons que Cresques s’était appuyé sur la carte de Dulcert, l’on serait tenté d’y voir l’expression d’un choix : celui de représenter une « route catalane des îles ». Ainsi, dans le nord de la Sardaigne figure Longosardo (Santa Teresa di Gallura), port catalan situé en face de Bonifacio, mais pas Castelgenovese (Castelsardo), principal port génois du nord de l’île qui figurait sur une carte génoise antérieure. Sur la côte occidentale de la Corse, apparaît pour la première fois la mention de Cinarca, forteresse éponyme des seigneurs corses alliés au roi d’Aragon. Surplombant la mer, cette fortification permettait de contrôler la navigation le long des côtes occidentales de la Corse, voie de passage entre l’Italie, la Provence et le Maghreb. Elle fut au centre d’une activité de course, menée, au nom du roi, par les seigneurs cinarchesi contre les intérêts génois dans l’île.

Siite de l’ancienne fortification de Cinarca dominant la mer.
Fourni par l’auteur

En 1375, Arrigo della Rocca, paré du titre de lieutenant du roi Pierre le Cérémonieux, se fit proclamer comte de Corse, Cinarca devint ainsi le cœur politique et militaire du « royaume de Corse » aragonais. En raison des lacunes archivistiques et de l’absence de fouilles archéologiques, son rôle économique demeure plus difficile à saisir. Enfin, il est à noter qu’à la différence de Dulcert, Cresques n’appose aucune bannière sur les deux îles, ce qui pourrait témoigner des incertitudes liées à la guerre.

Insulaires et premières cartes régionales des îles au XVᵉ siècle

Après plusieurs décennies de guerre, le milieu du XVe siècle vit l’établissement d’une paix durable entre Gênes et la Couronne d’Aragon, ce qui permit la naissance de la Corse génoise et la consolidation de la Sardaigne aragonaise. Cette évolution politique fut contemporaine de nouvelles représentations cartographiques des îles, issues du modèle des Insulaires.

En Corse, ces premières cartes régionales révèlent un intérêt nouveau pour l’hinterland (arrière-pays), ce qui soulève la question des liens entre cartographie et domination politique. Réalisée à Naples en 1511, la carte de la Corse du cartographe génois Vesconte Maggiolo est une belle illustration de cette évolution des représentations.

Afin de figurer le territoire, le cartographe a été contraint de déformer les contours de l’île. Aux informations côtières déjà présentes sur les cartes marines, s’ajoutent de nombreuses vignettes de villes, de fortifications seigneuriales et d’habitats villageois. La mémoire du vice-roi de Corse, Vincentello d’Istria, décapité devant le palais public de Gênes en avril 1434, semble évoquée à travers la figuration de ses anciens châteaux dominant la Serra d’Istria : Buturetu. La victoire définitive de Gênes contre les « tyrans » corses et aragonais est toutefois rappelée par les bannières brandies fièrement sur les villes littorales : Bastia, Ajaccio et Bonifacio.

Tour de Buturetu dominant le golfe du Valincu, Casone, Monterosso et Istria.
Fourni par l’auteur

L’évolution de la cartographie des îles dans les derniers siècles du Moyen Âge semble traduire un changement dans leur représentation. D’abord conçues comme des escales essentielles le long des routes maritimes, les îles devinrent peu à peu des territoires convoités, dont la conquête était perçue comme la clé de la domination économique et politique de la mer.



Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 4 au 14 octobre 2024), et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « océan de savoirs ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

Vannina Marchi van Cauwelaert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Cartographier les îles au Moyen Âge, un outil d’expression politique ? – https://theconversation.com/cartographier-les-iles-au-moyen-age-un-outil-dexpression-politique-238542

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