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États-Unis : la place en trompe-l’œil des vétérans de l’armée dans la campagne

États-Unis : la place en trompe-l’œil des vétérans de l’armée dans la campagne

Source: The Conversation – France (in French) – By Olivier Burtin, Associate Professor of US History and Civilization, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Si un certain nombre de vétérans de l’armée ont rejoint les rangs de l’ultra-droite, il ne faut pas se fier au cliché qui présente tous les anciens combattants comme des fanas d’armes à feu déterminés à soutenir Donald Trump en toutes circonstances. Il s’agit d’un groupe disparate, uni avant tout par la défense des avantages que confère le statut de vétéran.


Dans la campagne électorale en cours aux États-Unis, le rapport des deux candidats à l’armée et, plus encore, aux anciens combattants, est régulièrement scruté par les observateurs et le grand public. Deux épisodes récents en témoignent.

La sélection de Tim Walz comme colistier par Kamala Harris a suscité une vive polémique, les adversaires du gouverneur du Minnesota l’accusant de stolen valor (c’est-à-dire de se prévaloir indument de faits d’armes) en raison de sa décision de quitter la Garde nationale avant un déploiement en Irak au milieu des années 2000. La seconde polémique fit suite à la tentative de Donald Trump de tourner une vidéo promotionnelle au sein du cimetière national d’Arlington, où de telles pratiques sont normalement interdites, lors d’une cérémonie de commémoration marquant le troisième anniversaire de l’attaque suicide à l’aéroport de Kaboul durant le retrait des États-Unis d’Afghanistan à l’été 2021. Un employé du cimetière tenta d’empêcher le tournage, donnant lieu à une brève altercation avec le personnel de Trump.

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La couverture médiatique, brève mais intense, de ces deux épisodes montre que l’héritage des guerres de l’après-11 Septembre est encore vivace outre-Atlantique, et que les vétérans des forces armées continuent d’y bénéficier d’un statut à part.

Tous trumpistes, vraiment ?

Cette observation se vérifie au-delà de l’actualité immédiate. La victoire de Trump en 2016 a mis en lumière la montée en puissance de l’extrême droite aux États-Unis, et notamment la place centrale des vétérans dans ces milieux. Ils occupent par exemple des postes importants dans les milices qui comptent parmi les soutiens les plus fervents du 45e président, comme les Proud Boys ou les Oath Keepers.

Sur les plus de mille personnes arrêtées en lien avec la tentative d’insurrection du 6 janvier 2021, près d’une sur cinq avait un passé militaire, une proportion bien supérieure à la part des vétérans dans la population totale des États-Unis (7 %).

Cette influence disproportionnée a fait l’objet d’une couverture médiatique importante ces dernières années, avec notamment la sortie d’un documentaire, « États-Unis, la guerre intérieure » ainsi que la création d’un groupe, Task Force Butler Institute, qui se donne pour principale mission de « combattre la diffusion d’idées fascistes parmi les vétérans ».




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Derrière les exemples cités, se dessine une image simplifiée, voire caricaturale, des vétérans américains : ils constitueraient un groupe monolithique, bastion du conservatisme, et adulés sans réserve. Aussi séduisante soit-elle, cette représentation ne résiste pas à un examen approfondi de la réalité.

Un groupe disparate

Pour le comprendre, il faut d’abord prendre conscience de la diversité de ce groupe. Il y a aujourd’hui environ 18 millions de vétérans aux États-Unis, sur une population totale de plus de 330 millions de personnes. Les vétérans ont certes majoritairement voté pour Trump en 2016 (61 %) et en 2020 (60 %), mais cela provient avant tout du fait qu’ils sont issus, pour la plupart d’entre eux, de catégories démographiques penchant elles-mêmes déjà fortement à droite, à savoir des hommes blancs plutôt âgés provenant du Midwest et du Sud des États-Unis.

Il n’en reste pas moins que ce groupe a toujours été d’une grande hétérogénéité politique, comme en atteste l’existence d’associations de vétérans marquées à gauche telles que Common Defense ou encore VoteVets. Une étude globale a par ailleurs montré que, contrairement aux idées reçues, les vétérans dans leur ensemble sont moins enclins à soutenir des groupes extrémistes que la population civile.

Comment expliquer, dès lors, le rôle indéniablement important de la faible minorité de vétérans actifs au sein les milieux d’extrême droite ? C’est d’abord le reflet des compétences qu’ils ont acquises durant leur service (utilisation d’armes à feu, commandement de troupes, aptitudes physiques, etc.), et qui les rendent particulièrement précieux aux yeux de groupes paramilitaires. Pour les vétérans qui connaissent des difficultés à se réajuster à la vie civile, voire souffrent de stress post-traumatique, ces organisations peuvent aussi être un moyen de canaliser leur colère et leur aliénation. Enfin, certains peuvent avoir été exposés aux idées d’extrême droite au sein même de l’armée, qui a longtemps été un lieu important de recrutement pour cette mouvance.

Si ces différents facteurs ont fait l’objet d’une couverture médiatique prononcée, on oublie toutefois souvent que la situation socio-économique des vétérans reste globalement favorable.

Un statut synonyme de nombreux avantages concrets

Plusieurs études ont en effet montré que, par rapport à la population civile, les vétérans états-uniens sont légèrement moins susceptibles d’être au chômage, plus susceptibles d’être propriétaire de leur maison, et disposent d’un niveau de revenu supérieur. Cette réalité est d’autant plus surprenante que les vétérans ne correspondent pas complètement à l’image que l’on se fait souvent de la population aisée : leur niveau d’éducation est par exemple légèrement inférieur à celui de la population civile.

Un tel paradoxe s’explique par les nombreuses aides sociales auxquelles ils ont droit. Aux États-Unis, le statut de vétéran ouvre en effet les portes à un ensemble de droits et d’avantages sociaux conséquent. Tout individu ayant accompli au moins 90 jours de service actif et ayant quitté l’armée « à titre honorable » peut prétendre à diverses prestations telles qu’un service d’aide à l’emploi, des prêts immobiliers, des bourses d’études et un système de santé réservé. Le périmètre de ces différentes aides, dont les origines remontent à la période coloniale, n’a eu de cesse de s’élargir. En 2022, Joe Biden a par exemple signé une loi rendant plus facile l’accès au traitement pour les anciens soldats ayant été exposés à des toxines produites par des fosses d’incinération d’ordures sur des bases militaires.

Leur coût total ne cesse par ailleurs d’augmenter : il a presque décuplé depuis l’an 2000 pour atteindre aujourd’hui le montant record de plus de 400 milliards de dollars. Même si ces aides furent initialement créées pour faciliter le retour à la vie civile, elles ont permis aux vétérans d’accumuler au fil du temps des avantages non négligeables, leur facilitant l’accès à plusieurs piliers de la prospérité économique qui sont de plus en plus hors d’atteinte pour le reste de la population, comme la propriété immobilière, les études supérieures et les soins médicaux. Leur position socio-économique relativement favorable témoigne du fait que, aux États-Unis, l’armée en est venue à concurrencer l’école comme moteur de l’ascension sociale.

Ce régime spécial est peu connu du grand public, mais il est essentiel pour comprendre le positionnement des vétérans vis-à-vis de l’extrême droite et dans la vie politique des États-Unis plus généralement. Loin de se réduire à des figures brandissant des drapeaux ou défilant avec leurs médailles lors de cérémonies commémoratives, les vétérans sont des acteurs à part entière du débat national, dont l’activité est centrée sur la défense de leurs aides. Certains de leurs groupements d’intérêts, comme l’American Legion ou les Veterans of Foreign Wars, sont présents à Washington depuis plus d’un siècle.

Une influence en recul ?

Les médias tout comme le grand public s’intéressent cependant très peu à leur travail. Les manifestations de reconnaissance envers les vétérans, omniprésentes dans la société américaine, peuvent créer l’illusion d’un consensus unanime. Pourtant, derrière ces gestes symboliques de respect et de gratitude se cachent souvent des questions plus complexes et plus politiques sur le coût et l’étendue des avantages accordés aux vétérans. Si l’image du héros est valorisée, le débat sur les privilèges associés à ce statut reste ouvert.

Le désintérêt de la population civile envers ces questions s’explique par la forte diminution du nombre d’Américains ayant servi dans l’armée depuis la fin de la conscription en 1973 (près de 45 % de la population adulte et mâle était dans cette situation en 1970, contre seulement 13 % en 2018). On retrouve le même déclin parmi les élus du Congrès (la proportion de vétérans est tombée de plus de 75 % de la Chambre et du Sénat au début des années 1970 à près de 17 % en 2024) et, de façon encore plus frappante, parmi les candidats à la Maison Blanche.

Le dernier président états-unien à avoir été ancien combattant était George H. W. Bush (1989-1993). De 1996 à 2008, les Américains ont chaque fois préféré voter pour un président n’ayant pas effectué de service militaire actif plutôt que pour un vétéran (George W. Bush a servi dans la Garde nationale, mais sans faire l’expérience du combat). Depuis l’élection de 2012, cette tendance s’est encore renforcée, puisqu’aucun des candidats nominés par les deux principaux partis pour la présidence après cette date n’a eu d’expérience militaire.

Citons enfin les nombreux manques de respect de Trump à l’encontre des vétérans durant son mandat – il détourna les profits d’une levée de fonds censée leur être destinée vers sa propre campagne, se moqua des états de service du sénateur de l’Arizona John McCain, pourtant héros de guerre multidécoré, et refusa initialement d’abaisser le drapeau de la Maison Blanche pour marquer les funérailles de ce dernier. Tout cela n’a pas empêché Trump de recevoir plus de dix millions de votes supplémentaires en 2020 par rapport à 2016.

Replacés dans leur contexte, les exemples cités en introduction révèlent donc une évolution majeure des valeurs associées au patriotisme et au service militaire. Ces notions, jadis centrales à toute carrière politique, sont aujourd’hui instrumentalisées par les divisions partisanes. Autrefois gage de légitimité et de respect indispensable, elles ne sont de nos jours qu’un élément parmi d’autres dans le complexe tableau des qualités attendues par les électeurs. Les thèmes liés à la guerre et à l’armée, bien que toujours présents dans le débat public aux États-Unis, n’en sont plus le cœur.

Olivier Burtin a reçu des financements publics pour sa recherche. Il est l’auteur du livre A Nation of Veterans: War, Citizenship, and the Welfare State in Modern America (2022).

ref. États-Unis : la place en trompe-l’œil des vétérans de l’armée dans la campagne – https://theconversation.com/etats-unis-la-place-en-trompe-loeil-des-veterans-de-larmee-dans-la-campagne-241217

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