Source: The Conversation – France (in French) – By Kevin Parthenay, Professeur des Universités en science politique, membre de l’Institut Universitaire de France (IUF), Université de Tours
Le retour de Donald Trump au pouvoir aura un impact profond sur l’Amérique latine, son premier mandat ayant été marqué par un interventionnisme constant dans la région et sa promesse de « Make America Great Again » semblant tenir les États du continent à l’écart de ses projets.
Le « disruptor in chief » – surnom attribué à Donald Trump en raison de sa politique controversée et non conventionnelle sur la scène internationale (entre autres) – sera de retour à la Maison Blanche le 20 janvier prochain pour entamer un second mandat présidentiel.
Les résultats à peine tombés, un certain nombre de questions et d’inquiétudes émergent déjà en Amérique latine. S’il est difficile de dégager un scénario unique pour l’ensemble du continent, il est possible d’identifier quatre effets majeurs du retour au pouvoir de Trump pour la région.
Le retour des États-Unis dans les affaires sud-américaines
Si le mépris et la brutalité verbale dont fait preuve Donald Trump à l’égard du reste du continent américain peuvent créer l’illusion d’un désintérêt politique, son agenda converge en réalité avec de nombreuses problématiques latino-américaines. Entre autres, la migration, dont il fait un cheval de bataille depuis son premier mandat ; la sécurité (liée à la question de la drogue) ; ou encore les relations économiques et commerciales, notamment en lien avec la rivalité sino-étatsunienne.
Par ailleurs, le dossier du Venezuela, avec la récente réélection frauduleuse de Nicolas Maduro, n’est toujours pas réglé. Lors de son premier mandat, Donald Trump avait menacé d’intervenir militairement pour renverser le président vénézuélien.
Bruce Murray/Shutterstock
La verve qui le conduit aujourd’hui à dire qu’il mettra un terme à la guerre en Ukraine en 24h pourrait se traduire dans ce dossier par un interventionnisme similaire à celui dont il avait fait preuve entre 2017 et 2021. Un constat qui vaut d’ailleurs pour toutes les autres crises pouvant survenir sur le continent.
L’annonce de la nomination au poste de Secrétaire d’État de Marco Rubio, sénateur de Floride et fils d’immigrants cubains, ne fait qu’accentuer cette idée d’un retour des États-Unis dans les affaires latino-américaines.
Risque d’une polarisation accrue entre les États latino-américains
Cette réélection offre un soutien de poids à l’essor des forces conservatrices. À cet égard, si les chefs d’État en exercice tels que l’Argentin Javier Milei, le Salvadorien Nayib Bukele, l’Équatorien Daniel Noboa ou le Paraguayen Santiago Peña peuvent désormais compter sur un allié puissant, c’est aussi le cas de certaines forces politiques de droite se trouvant actuellement dans l’opposition.
C’est essentiellement le cas du bolsonarisme, mouvement politique d’extrême droite brésilien hérité de la présidence de Jair Bolsonaro (2019-2023).
Shealah Craighead/Flickr
Ce « front conservateur », parfois populiste et/ou autoritaire, s’oppose frontalement à la gauche dite pragmatique (représentée par des figures telles que Petro en Colombie, Boric au Chili ou Lula au Brésil) et à la gauche radicale (Arce en Bolivie, Maduro au Venezuela, Diaz-Canel à Cuba et Ortega au Nicaragua).
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La polarisation politico-idéologique opposant ces deux camps limite la capacité des États du continent à faire converger leurs intérêts, à trouver des effets de levier à travers la coopération régionale et faire porter leur voix sur la scène internationale.
« Périphérisation » du continent à l’échelle globale
Un nouveau mandat Trump risque, tout d’abord, de brider le leadership continental du Brésil. Depuis son retour au pouvoir en 2023 (après deux mandats exercés entre 2003 et 2011), le président Lula veut repositionner le Brésil sur la scène internationale. Assurant cette année la présidence tournante des BRICS+ et organisant le G20 à Rio (17-18 novembre prochains) ainsi que la COP 30 à Belém (2025), le président brésilien ambitionne de faire du pays un pivot dans un ordre mondial en pleine recomposition.
Devenir le trait d’union entre deux « mondes » conférerait effectivement un poids international indéniable au Brésil. Mais le retour à la Maison Blanche de Donald Trump affaiblit un peu plus l’ordre mondial libéral déjà fragilisé que le Brésil tentait de connecter avec un ordre alternatif en gestation.
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Ensuite, les attaques probables de Trump contre le multilatéralisme priveront les États latino-américains d’un de leurs leviers majeurs d’influence internationale.
Depuis la fin du XIXe siècle, ces derniers ont cherché à gagner en influence via la coopération multilatérale, de sorte que les États de la région sont dotés d’une longue expérience et expertise en la matière. Toutefois, cette capacité d’influence s’évanouit dès lors que le terrain sur lequel elle se déploie s’effondre.
Le premier mandat de Trump avait déjà fait beaucoup de tort : sortie des accords de Paris, de l’Unesco et de l’accord sur le nucléaire iranien. Des attaques similaires contre la coopération multilatérale priveraient l’Amérique latine, lors des quatre prochaines années au moins, de cet outil privilégié d’influence internationale.
(Re) faire de l’Amérique latine le terrain privilégié de la rivalité sino-étatsunienne
La présence chinoise en Amérique latine s’étend depuis maintenant plus de vingt ans. Toutefois, la « guerre commerciale » et l’idée d’une rivalité sino-étatsunienne, largement instrumentalisée et promue par Trump, avait fait du continent le terrain d’expression de cette rivalité géopolitique.
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Les droites libérales et conservatrices seraient rangées derrière les États-Unis tandis que les gauches progressistes et radicales soutiendraient la Chine. De ce schéma volontairement simplifié a découlé, lors du premier mandat, une tendance à l’instrumentalisation politique des États du continent, préjudiciable pour la qualité démocratique, mais également pour le développement soutenable des économies et des sociétés latino-américaines.
Ce deuxième mandat de Trump et l’extension continue par Pékin des nouvelles routes de la soie dans la région – récemment marquée par les débats sur l’adhésion du Brésil, finalement réfutée par le conseiller diplomatique de Lula, Celso Amorim – préfigurent la réactivation d’un tel scénario.
Face à ces différents constats, plusieurs points de vigilance sont à souligner pour les quatre années de ce second mandat de Trump.
Autres facteurs à prendre en compte
Premièrement, l’entourage du président : lors du premier mandat, la ligne dure de l’interventionnisme des États-Unis avait été dictée par une poignée de conseillers très proches de Trump. Son conseiller à la sécurité nationale John Bolton, Elliott Abrams, chef d’orchestre des basses œuvres étatsuniennes sur le continent à la fin des années 1980, ainsi que Marco Rubio, sénateur de Floride, qui avait réussi à le convaincre d’adopter une ligne dure concernant le Venezuela, déjà cité, futur secrétaire d’État. Il faudra suivre de près quelles seront, au-delà de Rubio, les personnalités qui aiguilleront le président dans sa relation avec l’Amérique latine…
Ensuite, la relation que l’administration Trump entretiendra avec le Brésil et le Mexique, les deux puissances moyennes du continent.
La relation avec le Mexique reste hautement incertaine à ce stade dans la mesure où la présidente Claudia Sheinbaum vient d’entrer en fonctions. Toutefois, la continuité est l’option la plus crédible : les deux pays sont réciproquement premiers partenaires commerciaux et donc obligés de s’entendre. Toutefois, la présidente Sheinbaum devra faire preuve de leadership et de capacités transactionnelles face à Trump pour ne pas perdre ses marges de manœuvre dans une possible renégociation de l’accord États-Unis-Mexique-Canada (USMCA).
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Concernant le Brésil, le pragmatisme prévaudra très probablement sur le plan économique. Mais Lula sera politiquement affaibli en interne par un effet « booster » offert aux bolsonaristes pour une éventuelle réélection dès 2026, malgré l’inéligibilité de Jair Bolsonaro prévue jusqu’en 2030.
Sur la scène extérieure, face à la fragmentation du G20 et à la consolidation des BRICS+ en un forum « alternatif », Lula devra soit jouer ouvertement contre les États-Unis et le G7 en misant sur les Suds (quitte à s’exposer aux critiques liées au caractère non démocratique rattaché à certaines de ces puissances), soit chercher des compromis qui affecteront sa légitimité et celle du Brésil au sein des Suds eux-mêmes.
Troisièmement, la politique migratoire de Trump pourrait rapidement refroidir les relations entre Washington et un certain nombre de pays, dont le Mexique et les États centre-américains, et constituerait une source de déstabilisation interne pour ces derniers.
Lors de sa première présidence, Trump avait délégué au Mexique la gestion de sa frontière sud. Le pays avait alors été contraint d’endosser un leadership régional sur la question au risque de voir ses relations commerciales avec les États-Unis se dégrader. Trump avait également fait de certains pays centre-américains, à l’instar du Guatemala, des « États tiers-sûrs » à partir desquels les demandes d’asile pourraient être examinées hors du territoire étatsunien.
Ces deux composantes de sa politique migratoire, en parallèle d’expulsions massives – poursuivies sous le mandat Biden –, ont engendré des difficultés majeures d’ordre politique, économique et humanitaire en Amérique latine. D’ores et déjà, les annonces de suppression des TPS (temporary protected statuts), DACA (Consideration of Deferred Action for Childhood Arrivals) et du programme « parole » (pour les exilés vénézuéliens) préfigurent le retour de ces tensions.
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Quatrièmement, en mettant l’accent sur l’autosuffisance des États-Unis et en renforçant le dollar, Donald Trump pourrait provoquer des fluctuations de taux de change qui se répercuteraient sur les monnaies latino-américaines, rendant les importations plus chères et générant des pressions inflationnistes dans différents pays.
La situation économique fragile de nombreux États dans la région, à l’issue d’une nouvelle « décennie perdue », pourrait ainsi continuer à se détériorer. Certains pays sont déjà au bord du gouffre, en particulier l’Argentine. D’une telle situation peuvent autant naître de nouvelles incitations à diversifier les relations économiques et commerciales que d’importantes protestations sociales et crises politiques.
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Enfin, les relations entre l’Union européenne et l’Amérique latine pourraient évoluer. Les États latino-américains et européens peuvent retrouver un intérêt commun de coopération stratégique dans le registre de la diversification et d’une nouvelle conception partagée de la vulnérabilité.
Si le dernier sommet UE-CELAC s’était conclu avec des résultats en demi-teinte, aujourd’hui les Européens redoutent l’isolement et cherchent depuis quelques années déjà de nouveaux alliés. De la même manière, les États latino-américains peuvent être amenés à chercher des soutiens en Europe pour compenser l’arrêt potentiel des soutiens étatsuniens.
Dans cette configuration, pourrait émerger une motivation commune pour forger une nouvelle association stratégique – comme l’a souhaité l’UE en 2023 ; ce projet avait suscité le scepticisme côté latino-américain. La donne va-t-elle changer à présent ?
Kevin Parthenay a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).
– ref. Trump 2.0 : l’Amérique latine face au retour du « disruptor in chief » – https://theconversation.com/trump-2-0-lamerique-latine-face-au-retour-du-disruptor-in-chief-243203
