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Des « gilets jaunes » à la révolte en Martinique : comprendre les mobilisations contre la vie chère

Des « gilets jaunes » à la révolte en Martinique : comprendre les mobilisations contre la vie chère

Source: The Conversation – in French – By Antoine Bernard de Raymond, Sociologue, Directeur de Recherche (INRAE), Agriculture, Alimentation et inégalités sociales, Université de Bordeaux

Depuis plusieurs semaines, un mouvement de révolte contre la vie chère embrase la Martinique. Cette mobilisation a de nombreux points communs avec le mouvement des « gilets jaunes » ou d’autres mobilisations à travers le monde, notamment dans les pays du Sud. Quelles sont leurs caractéristiques ? Quel est leur débouché politique ? Analyse. »


Un puissant mouvement de protestation contre la vie chère a débuté en septembre en Martinique. Manifestations, blocages, émeutes, ce mouvement atteint un haut degré de conflictualité. Les participants répondent à l’appel du Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC), un collectif de défense des conditions de vie des Antillais, formé en 2024. Ils réclament en particulier l’alignement des prix locaux de l’alimentation sur ceux de la métropole, alors qu’ils sont en moyenne 40 % plus chers.

Certains enjeux de cette mobilisation sont liés au contexte très spécifique des Antilles françaises, et en particulier à leur héritage colonial. Les taxes mais aussi et surtout l’organisation oligopolistique de la distribution locale, produisent de forts écarts de prix par rapport à l’Hexagone.

Mais, loin d’être un événement singulier, les mobilisations en Martinique s’inscrivent dans un ensemble plus vaste de mouvements contre la vie chère ou pour le pouvoir d’achat. On peut citer les « émeutes de la faim » en Afrique en 2008, la lutte contre la « pwofitasyon » aux Antilles en 2008-2009, la « Révolte du vinaigre » au Brésil en 2013, le mouvement des « gilets jaunes » en France à partir de 2018, les manifestations initiées au Chili en 2019 contre l’augmentation des prix des transports publics. Or l’ensemble de ces révoltes populaires partagent des caractéristiques communes, relatives à leurs mécanismes de déclenchement, à leur composition, à leurs modes d’action, à leurs objectifs et aux réponses politiques qu’elles reçoivent.

Des luttes qui mobilisent au-delà des travailleurs

Les luttes contre la vie chère peuvent surprendre l’observateur occidental, parce que l’Occident a vu s’institutionnaliser, au cours des XIXe et XXe siècles, un mode de lutte fondé sur le mouvement ouvrier et le salariat. Dans les pays européens en particulier, les conflits sociaux sont liés aux questions des conditions de travail, des salaires, et des formes de protection sociale (salaire, sécurité sociale, retraite, assurance chômage notamment).

Mais le capitalisme s’est développé avant bien avant les grandes entreprises et l’avènement du salariat. Dès le XIXe siècle, en Europe, la proto-industrie a permis le développement du capitalisme avec le travail à la tâche. Dans de nombreux pays dits « du Sud » subsiste aujourd’hui un important secteur informel, tandis qu’au Nord se développe l’autoentrepreneuriat. Ainsi, il faut peut-être regarder les révoltes contre la vie chère comme la normalité plutôt que comme l’exception.




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En dépit de leur émergence dans des contextes sociohistoriques très variés, les luttes contre la vie chère présentent des caractéristiques communes.

Tout d’abord, dans leur composition. Alors que les mouvements ouvriers rassemblent par définition des travailleurs, les luttes contre la vie chère attirent un public beaucoup plus hétérogène que les conflits du travail : aussi bien des travailleurs que des non travailleurs (chômeurs, retraités, inactifs), des hommes comme des femmes, et différentes classes d’âge.

Le rôle des femmes en particulier mérite d’être souligné. Alors que l’univers de la contestation syndicale est plutôt masculin, les révoltes contre la vie chère mettent en jeu, non pas le salaire, mais le budget de famille – souvent géré par les femmes. On constate que ces révoltes donnent la part belle aux femmes, y compris dans des rôles de leader.

L’implication des retraités est aussi à souligner. Dans de nombreux pays, les personnes âgées ne bénéficient pas d’un système de retraite puissant comme en France, et sont exposées à la précarité.

Des révoltes spontanées

Alors que le mouvement ouvrier puis syndical s’est peu à peu canalisé autour d’un répertoire d’action pacifié et ritualisé, les révoltes contre la vie chère ne sont généralement pas initiées par des organisations syndicales et se caractérisent par leur spontanéité. Cette absence d’organisation officielle de la révolte confère à celle-ci son caractère éruptif, mouvant et foisonnant : émeutes, manifestations, blocages, voire pillages, avec une propension marquée pour la violence (contre les biens).

Ce bouillonnement de la révolte se retrouve aussi dans les motifs, les revendications ou les objectifs des protestataires. La mobilisation part quasiment toujours d’un fait en apparence assez singulier (le prix d’une denrée en particulier, une mesure d’austérité adoptée par le gouvernement parmi tant d’autres) pour s’étendre à un ensemble plus large de revendications, mettant en cause non seulement le fonctionnement de l’économie, mais aussi la représentation politique.

Prenons par exemple le mouvement des « gilets jaunes », ou la contestation sociale qui débute au Chili quelques mois plus tard, à l’automne 2019. Dans les deux cas, la colère sociale est allumée par des décisions des gouvernements : l’augmentation d’une taxe sur le carburant diesel et l’augmentation du prix du ticket de métro et des transports en commun.

Dans ces deux situations, les conséquences économiques de ces décisions n’étaient objectivement pas immenses pour les ménages, mais elles ont suffit à lancer un mouvement de protestation puissant. Puis les revendications ont fait boule de neige : l’objet premier de la révolte se trouvant rapidement connecté à tout un ensemble d’injustices et de dysfonctionnements économiques.

La sphère politique prise pour cible

Cette colère portant sur les conditions matérielles de vie s’arrime également à une critique de la sphère politique. Les « gilets jaunes » demandent la démission du président Macron, l’adoption du référendum d’initiative citoyenne (RIC) voire une nouvelle Constitution, tandis qu’au Chili la contestation débouche sur un processus constituant.

Pourquoi des problèmes économiques aboutissent-ils à une remise en cause du gouvernement ? Du point de vue des manifestants, c’est le pouvoir politique qui gouverne les prix, et non la main invisible du marché. Les « gilets jaunes » par exemple soulignent volontiers que le prix du carburant est constitué à plus de 50 % par des taxes.

Le bien dont l’augmentation de prix déclenche la colère populaire n’est jamais anodin mais doté d’un statut spécifique qui fait l’objet d’un contrat moral implicite entre gouvernants et gouvernés – bien alimentaire ou bien essentiel pour la mobilité des personnes. Les manifestants considèrent que la classe politique a le devoir de garantir un accès à ce bien.

Ce constat permet de souligner une autre caractéristique essentielle des révoltes contre la vie chère : leur cible. Elles visent en premier lieu le gouvernement, la classe politique et l’État. Elles s’inscrivent de manière rationnelle dans l’histoire et les institutions de régulation publique de l’économie. Ces mobilisations ne visent que secondairement les entreprises dans le cadre du conflit capital-travail.

Dans les pays où l’État s’est moins construit autour de la régulation du travail, de la protection sociale et de la redistribution des richesses, pour se focaliser sur le contrôle des prix (en Afrique de l’Ouest ou au Maghreb par exemple), l’incapacité de la puissance publique à garantir ce socle minimal de l’accès aux biens déclenche rapidement la colère sociale. De ce point de vue, le fait que la colère des « gilets jaunes » en France se soit portée sur le pouvoir d’achat (plutôt que sur les salaires ou la répartition de la valeur ajoutée entre capital et travail) en dit long sur la perte de pouvoir des régulations du travail et du salariat (baisse du taux de syndicalisation, discipline sur les salaires, primauté des accords d’entreprise sur les accords de branche, etc.).

Néanmoins, les protestations contre la vie chère ne traduisent pas uniquement une décomposition des régulations du travail et une perte de pouvoir de négociation syndical. Elles signalent aussi un retour de la contestation sociale, de la conflictualité, et l’invention de nouveaux modes d’action. En ce sens, alors que l’appareil productif s’est transformé (désindustrialisation des pays occidentaux) et que les politiques de maintien de l’ordre ont depuis longtemps appris à limiter les effets des grèves et manifestations, elles peuvent aussi signifier un réveil de la combativité sociale et l’élaboration de stratégies contestataires renouvelées.

Antoine Bernard de Raymond ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des « gilets jaunes » à la révolte en Martinique : comprendre les mobilisations contre la vie chère – https://theconversation.com/des-gilets-jaunes-a-la-revolte-en-martinique-comprendre-les-mobilisations-contre-la-vie-chere-243176

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