Source: The Conversation – France (in French) – By Julien Robin, Doctorant en science politique, Université de Montréal
Le vote du 49.3 sur le budget et la menace de censure du RN pourraient intervenir très rapidement. Michel Barnier a déjà fait des concessions sur le prix de l’électricité mais Marine Le Pen lui donne « jusqu’à lundi » pour répondre à ses « lignes rouges ». Le RN joue le rôle de « veto player » défini par la science politique, un rôle que la gauche est en capacité de prendre – si elle le décidait. Entretien avec le politiste Julien Robin.
Le RN menace-t-il de censurer Barnier immédiatement, or le procès de Marine Le Pen vient de s’achever – elle risque prison et inéligibilité. Peut-on faire un lien entre ces deux séquences ?
Julien Robin : On pourrait voir un lien entre le risque d’inéligibilité pour Marine Le Pen et l’accélération de la menace de censure dans les derniers jours. Il y a cependant d’autres éléments à aligner pour comprendre les motivations de la censure.
La situation parlementaire (fragmentation en 11 groupes) oblige le gouvernement à trouver une majorité de voix sur chaque vote. On pourrait parler ici de « gouvernement minoritaire » car Barnier doit négocier avec d’autres groupes pour gouverner. Jusqu’ici, le RN a assuré un soutien implicite au gouvernement, comme l’illustre la première motion de censure où le groupe RN s’était abstenu.
Lors des votes enregistrés à l’Assemblée, on constate que le groupe RN vote souvent avec la majorité. On peut mesurer le taux de proximité avec le vote des autres groupes : il est de 57 % la Droite républicaine, de 51 % avec Ensemble pour la République, et de 49 % avec les groupes Démocrates et Horizons. Ainsi le groupe RN (et le groupe ciottiste UDR) est très proche des groupes du socle commun au niveau des votes.
Cette situation de soutien implicite se rapproche de ce que l’on nomme le « confidence and supply » (soutien sans participation) : il y a un arrangement informel entre le gouvernement minoritaire et un groupe pour maintenir une majorité, mais sans former de coalition pour autant. Au Canada, un tel accord a longtemps permis à Justin Trudeau de conserver une majorité avec le parti NPD.
Le soutien implicite du RN au gouvernement lui permet d’exercer une influence sur l’orientation des textes du gouvernement. À ce titre, le RN a déjà obtenu des concessions comme celle sur la taxe sur l’électricité.
Le député RN Guillaume Bigot avait alors la formule juste en tribune : « un seul tweet de Marine Le Pen suffit à faire infléchir la position du premier ministre ». Il y a donc ici la possibilité pour le RN de jouer la pression maximale sur le gouvernement pour obtenir des gains sur le budget.
Si l’on peut voir une manœuvre de Marine Le Pen pour reprendre l’agenda politique avec le risque de censure, il ne faut pas oublier que la triple candidate à la présidentielle doit jongler avec sa base électorale et militante. Or 67 % de ses sympathisants souhaite une censure du gouvernement Barnier.
On pourrait l’expliquer par la hausse de la fiscalité voulue par le gouvernement, alors que l’électorat RN est très majoritairement opposé à une hausse d’impôts et le plus sceptique au consentement à l’impôt.
Qu’il censure ou pas immédiatement, le RN montre qu’il domine, et le gouvernement va devoir se plier à toutes les demandes du RN s’il veut survivre. Le RN est-il « aux manettes » ?
JR : En ne se prononçant pas systématiquement contre le gouvernement Barnier dès sa nomination, il est vrai que le RN décide de la stabilité gouvernementale. On est là dans la théorie du « veto player » développée par le politologue George Tsebelis. En théorie des jeux, certains acteurs politiques ont le pouvoir d’empêcher le changement du statu quo en utilisant le droit de veto. Selon cette approche, le RN peut choisir de soutenir (implicitement) le gouvernement afin d’obtenir des gains (par exemple les concessions sur le budget) ou de faire tomber le gouvernement.
En plus de figurer comme un parti de responsabilité (en évitant une crise ministérielle), le RN fragilise la majorité actuelle car les concessions du gouvernement sont difficiles à faire passer pour les députés LR et Renaissance qui ont été élus grâce au barrage républicain (environ une soixantaine).
Le député RN Sébastien Chenu, a déclaré « Emmanuel Macron rendrait service au pays en quittant sa fonction de président de la République et permettrait de redessiner une ligne politique au bénéfice de la France ». Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Jean-François Copé et Charles De Courson demandent la même chose. Pensez-vous que la démission de Macron amènerait enfin de la stabilité ?
JR : Il semble que les acteurs politiques voient en la démission d’Emmanuel Macron la solution à la crise de régime actuelle, dont on lui attribue la responsabilité avec la dissolution de juin dernier.
Le RN est quasiment la seule force politique actuelle en capacité de présenter une candidature dont on sait le poids dans une élection présidentielle. C’est son avantage comparatif. Il n’existe pas actuellement de candidat unique du socle commun et de la macronie, pas plus qu’à gauche, même l’hypothèse d’une dynamique autour de Jean-Luc Mélenchon n’est pas à exclure.
En résumé, la structure partisane et électorale française se fragmente et se quadripolarise depuis 2017. Les deux dernières élections législatives confirment cette tendance, alors que le mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours était censé stabiliser la vie politique entre deux grandes forces partisanes.
Au contraire, l’hypothèse d’un gouvernement technique est-elle crédible ?
JR : Cette hypothèse peut être crédible en attendant une nouvelle élection législative – encore faut-il que les groupes parlementaires puissent s’entendre sur des conditions minimales communes. Là encore, la fragmentation en 11 groupes rend difficile un tel consensus. Un gouvernement technique devrait être composé des groupes parlementaires dont la distance idéologique est réduite et compatible pour gouverner temporairement (par exemple composé de socialistes, de macronistes, centristes et de la droite républicaine).
Le gouvernement appelle le PS à ne pas voter la censure par esprit de « responsabilité » – sans succès. Le NFP, en ayant décidé de la censure par principe, et en refusant de négocier, n’est-il pas devenu inaudible et n’a-t-il pas laissé la main au RN ?
JR : Pour poursuivre avec la théorie du veto player, si le RN est en position de force, c’est parce qu’il s’en est donné les moyens en ne souhaitant pas censurer systématiquement. Au contraire, le NFP s’est mis dans la position de vouloir systématiquement censurer le gouvernement, s’empêchant de jouer la carte du compromis.
L’évolution du groupe socialiste est intéressante ces derniers jours, en donnant des conditions de non-censure et en s’émancipant de la ligne systématique du NFP. Cette proposition de Boris Vallaud permettrait au groupe PS de se donner les moyens d’être un groupe pivot, à l’image du groupe RN actuel. En effet, si le groupe PS votait unanimement avec le socle commun, le gouvernement pourrait survivre sans le RN et deviendrait à son tour le « veto player ».
Mais n’oublions pas que cette hypothèse s’inscrit dans une nécessaire négociation avec les autres groupes du NFP et que la proposition de Boris Vallaud intervient quelques semaines avant un congrès incertain au PS où le choix du prochain leader socialiste pourrait se jouer à quelques centaines de voix près.
Julien Robin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Le RN menace et humilie Michel Barnier : la gauche peut-elle reprendre la main ? – https://theconversation.com/le-rn-menace-et-humilie-michel-barnier-la-gauche-peut-elle-reprendre-la-main-244951
