Source: The Conversation – France (in French) – By VERON Jacques, Démographe, directeur de recherche émerite, Ined (Institut national d’études démographiques)
Depuis les années 50, de nombreuses fictions littéraires, souvent reprises par le cinéma, mettent en scène des problématiques démographiques bien réelles. Baisse de la natalité, vieillissement, migrations climatiques : les auteurs interrogent notre avenir collectif et s’inquiètent du risque autoritaire, voire totalitaire, lié aux politiques de contrôle des populations.
En anticipant des avenirs plus ou moins sombres, les fictions démographiques où la population joue un rôle central, nous livrent une réflexion instructive si on les confronte, comme nous l’avons fait dans La démographie de l’extrême, aux tendances démographiques réellement observées.
En effet, ces œuvres mettent en scène, de façon souvent dérangeante, les conséquences possibles des évolutions dont nous sommes les témoins et que nous sommes parfois tentés d’occulter. Que se passerait-il si le refus de l’enfant se généralisait dans les pays développés ou si les hommes devenaient tous stériles ? Quant au vieillissement de la population, finira-t-il par justifier des mesures draconiennes et inhumaines de « gestion » des plus âgées ?
Prendre au sérieux la « démografiction » n’est pas une manière de nourrir les peurs – nombre d’anticipations du passé ayant été déjouées – mais de prendre la mesure des enjeux liés aux questions de population et aux leviers « démiurgiques » et totalitaires que peuvent actionner les dirigeants politiques.
De l’explosion démographique à un monde sans enfant
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la bombe démographique commence à inquiéter. Qui mieux que Harry Harrison dans Soleil vert a dépeint l’univers auquel conduit la surpopulation ? La vie quotidienne, avec une rareté de la nourriture et de l’eau, devient un enfer. La « loi infanticide » que veulent mettre en place les autorités est-elle de nature à résoudre cette situation dramatique ?
La mise en œuvre d’une régulation démographique peut s’avérer impitoyable comme chez Anthony Burgess, qui imagine dans La Folle Semence l’imposition d’un quota de grossesse, ce qui n’est pas sans évoquer le quota de naissances qu’instituera plus tard la Chine avec sa politique de l’enfant unique.
Depuis que les projections démographiques laissent entrevoir une stabilisation, voire une diminution de la population mondiale, la « Bombe P. » n’inquiète plus. En revanche, de nouvelles préoccupations apparaissent en particulier avec des situations de refus de l’enfant dans les sociétés avancées. Est-il « rationnel » d’engendrer, s’interroge un couple dans Les Enfants par la tête de Günther Grass ? Est-ce une question que l’on se pose en Corée du Sud alors que la fécondité y est de moins de 0,8 enfant par femme ? Les situations d’infertilité, masculine ou féminine, mises en scène par P.D.James et Margaret Atwood dans La servante écarlate ne sont pas sans évoquer les inquiétudes à propos des perturbateurs endocriniens.
Quelle gestion du vieillissement ?
Le vieillissement démographique a aussi inspiré plusieurs romanciers. Aldous Huxley présentait déjà dans Le Meilleur des mondes une sorte de modèle de vieillissement, qui pourrait avoir inspiré la médecine « anti-âge » actuelle si ce n’est que la durée de vie était brève : « La jeunesse à peu près intacte jusqu’à soixante ans, et puis, crac ! la fin. »
La gestion du vieillissement selon Richard Matheson dans sa nouvelle L’Examen est déjà cruelle puisque la société guette le moindre signe de faiblesse des personnes âgées pour décider de leur élimination, sous couvert d’un test prenant l’apparence de l’objectivité. Mais elle l’est plus encore chez Jean-Michel Truong dans son roman Eternity express. Sans atteindre cette cruauté, certains seraient aujourd’hui prêts à envisager que les personnes âgées ne bénéficient pas de tous les soins médicaux disponibles.
En dépit du discours sur le progrès que constitue l’allongement de la vie ou l’accroissement du nombre de centenaires, le sort réservé à la population âgée n’est pas toujours enviable comme l’a montré récemment une dénonciation des situations de maltraitance dans les Ehpad.
Quant à la charge économique que représente le vieillissement démographique, peut-elle être allégée par le recours à un surplus de migrations internationales ?
Population active, migrations et progrès technologique
En un mot, pourrait-on remplacer des naissances manquantes par des migrations internationales en ne considérant que la dimension numérique du phénomène ? On sait que les migrations doivent être de plus en plus importantes pour compenser le vieillissement puisque les migrants finiront eux-mêmes par vieillir, que l’adéquation entre demande et offre de travail ne va pas de soi et que la question de l’intégration reste sensible. Mais une large ouverture des frontières pour enrayer le déclin de la population active et freiner le vieillissement conduirait inéluctablement à un « grand remplacement » pour un certain nombre de politiciens.
Shinzo Abe, ancien premier ministre du Japon, pays où les enfants sont devenus rares, n’a jamais considéré l’immigration comme une « option » pour compenser la faible fécondité. Selon lui, elle constituait une menace pour la cohésion « ethnique » du pays. Même les migrants d’origine japonaise, les Nikkeijin, ne sont pas vraiment bienvenus aujourd’hui. Seul un accroissement de la productivité, permis par la robotisation et le recours à l’intelligence artificielle, pouvait selon Abe compenser les naissances manquantes.
Drop of Light
Régulation démographique et tentation totalitaire
L’organisation des sociétés qu’imaginent les utopies place déjà les populations dans des régimes largement totalitaires. Mais que dire alors des dystopies ?
Ainsi, le roman Tous à Zanzibar de John Brunner insistait déjà en 1968 sur la faible marge de liberté dont disposaient les individus dans des sociétés contrôlant non seulement le nombre d’habitants mais aussi la qualité de la population dans une perspective résolument eugéniste. Dans la Chine des années 1980, pour limiter la croissance démographique, les femmes déjà mères d’un enfant étaient contraintes à un avortement. Mais il y eut une résistance à la politique de l’enfant unique par une non-déclaration de naissances de filles.
La gestion de la croissance urbaine, telle que l’envisage Robert Silverberg dans Les monades urbaines n’autorise aucune forme de déviance. Les individus qui ne parviennent pas à s’adapter à la vie urbmonadiale, les « anomos », ont pour sort inévitable d’être « précipités dans la chute ». Dans la réalité, les politiques de maîtrise de la croissance urbaine, en faveur des villes moyennes en Inde, pour retenir la population rurale en Chine, se sont heurtées aux aspirations des populations.
Nombreux sont les romans mettant en scène des formes de résistance à l’ordre totalitaire imposé. Elles peuvent être individuelles ou prendre des formes organisées comme « La Route clandestine des femmes » et le « réseau clandestin « Mayday » dans La Servante écarlate.
Crises migratoires, urbanisation effrénée, pandémies mortelles, pressions sur les ressources, conséquences des perturbations écologiques sur la fécondité, agrégation des choix individuels de mettre ou non des enfants au monde, vieillissement de la population, les problématiques que la démografiction met en scène sont notre réalité. Les réponses, individuelles et collectives, que nous y apporterons détermineront pour partie notre avenir. Pour que celui-ci soit désirable, les romans démographiques nous alertent avant tout sur le risque de céder à la tentation d’une gestion autoritaire des questions de population.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Naissances, vieillissement, immigration : quand les fictions nous alertent sur les risques totalitaires – https://theconversation.com/naissances-vieillissement-immigration-quand-les-fictions-nous-alertent-sur-les-risques-totalitaires-244327
