Source: The Conversation – France (in French) – By Dominique Vian, Enseignant chercheur en cognition entrepreneuriale chez SKEMA Business School, SKEMA Business School
Existe-t-il un lien entre innovation et démocratie, et, plus particulièrement avec les libertés publiques ? Les succès chinois amènent à reposer cette question dans des termes renouvelés.
Depuis Schumpeter, le lien entre capitalisme et innovation n’est plus vraiment discuté. L’innovation est considérée comme le moteur du progrès. Mais l’ingéniosité et la création ont-elles la même force sous tous les cieux politiques ? Une dictature, avec son emprise et son penchant pour le contrôle absolu y compris de la société civile et de l’économie dans les cas les plus extrêmes, peut-elle véritablement nourrir le terreau fertile de l’innovation ?
La réponse peut sembler évidente à première vue. Les dictatures, par essence, étouffent la dissidence, la liberté d’expression et la pensée indépendante, ingrédients pourtant essentiels à l’éclosion d’idées nouvelles. La confiance, pilier fondamental de toute collaboration fructueuse, est souvent remplacée par la suspicion et la peur. Le contrôle omniprésent de l’État, au lieu d’encourager la prise de risque et l’expérimentation, bride les initiatives audacieuses et canalise les efforts vers des objectifs dictés par la survie du régime. Tout cela contribue négativement au développement d’une innovation libre et foisonnante.
Si les régimes autoritaires peuvent connaître des succès dans des domaines spécifiques, ils sont très souvent liés à la sécurité nationale ou à la propagande. Mais ces innovations restent souvent limitées en nombre et en portée, et ne parviennent pas à créer une véritable dynamique d’innovation à l’échelle de la société.
L’exception chinoise ?
L’exemple de la Chine, souvent cité comme un cas particulier de réussite, amène à nuancer ces premières observations. L’innovation chinoise, pilotée par le Parti communiste, est principalement focalisée sur des secteurs stratégiques, au service du renforcement du contrôle de l’État et de sa domination sur la scène internationale. Malgré son régime autoritaire, le pays est parvenu à s’imposer comme un acteur majeur de l’innovation mondiale. Le pays a connu une ascension fulgurante, s’imposant comme un acteur majeur dans des domaines comme l’intelligence artificielle, les énergies renouvelables ou les télécommunications. La reconnaissance faciale, utilisée à grande échelle pour la surveillance de masse, en est un exemple frappant.
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Néanmoins, même en Chine, l’absence de libertés individuelles et le contrôle strict de l’information constituent des freins à l’épanouissement d’une innovation véritablement libre et créative. La Chine excelle dans l’innovation « dirigée », guidée par les priorités de l’État, mais peine à rivaliser avec les démocraties dans le domaine de l’innovation « participative », issue de la société civile et du génie individuel.
Le rôle de la société civile
Un exemple représentatif de l’innovation participative a été celui du WIR en Suisse. Il s’agit d’un système monétaire complémentaire qui a vu le jour en 1929 pendant la crise. Les petites entreprises se retrouvaient face à un problème majeur : impossible de vendre et d’acheter car le système monétaire était à l’arrêt. En 1934, plusieurs entrepreneurs se sont réunis pour trouver une solution et ont donné naissance à un projet alternatif, une nouvelle monnaie interentreprises. Ce système a permis aux entreprises membres d’effectuer des transactions sans utiliser la monnaie nationale, favorisant ainsi les échanges économiques locaux et offrant une source de liquidité alternative. Aujourd’hui, le réseau WIR compte environ 50 000 PME suisses et génère un chiffre d’affaires annuel d’environ 1,5 milliard de francs suisses, jouant un rôle significatif dans l’économie du pays. Le WIR illustre parfaitement comment un pays démocratique permet la co-création d’innovations par les acteurs concernés. Rien ne leur a été imposé ni empêché. Notons que La Suisse est première dans le classement Global Innovation Index (GII) depuis plus de 13 ans.
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Les succès de la Chine s’expliquent par un certain nombre de facteurs : un marché intérieur colossal et relativement protégé, des investissements massifs dans la recherche et le développement, un leadership politique pragmatique et déterminé à faire de la Chine une puissance technologique, et une culture du travail et de l’effort profondément ancrée dans la société.
Des innovations sous tension
Un exemple emblématique de l’innovation chinoise est TikTok, l’application de partage de vidéos courtes qui a connu un succès fulgurant dans le monde entier. Lancée en 2016 par la société ByteDance, TikTok illustre la capacité de la Chine à créer des produits technologiques attractifs et compétitifs à l’échelle mondiale. Cependant, le fonctionnement de TikTok reste entouré de mystère et soulève des inquiétudes quant à la collecte et l’utilisation des données personnelles. Cette opacité reflète les tensions entre l’innovation chinoise et les valeurs de transparence et de protection de la vie privée prônées par les démocraties occidentales.
Dans les démocraties, l’innovation suit un chemin différent, plus organique et imprévisible. La liberté d’entreprendre, la concurrence et l’accès à l’information favorisent l’émergence d’une multitude d’initiatives, nourries par l’esprit d’entreprise et la recherche du profit. Le capital-risque, absent dans les régimes autoritaires, sauf en Chine, joue aussi un rôle essentiel : grâce à cette manne, les start-up peuvent transformer des idées audacieuses en projets concrets. Ce foisonnement d’initiatives, bien que parfois chaotiques, se révèle plus propice à l’émergence de découvertes majeures et d’innovations de rupture.
Le rôle du conflit dans l’innovation
Le classement du GII 2024 vient confirmer cette réalité. Les pays en tête de peloton – Suisse, États-Unis, Suède, Royaume-Uni, Pays-Bas – sont tous des démocraties. Ces nations ont su créer un écosystème favorable, combinant un environnement politique stable, des institutions solides, une protection efficace de la propriété intellectuelle et un système éducatif performant. Avec sa douzième place au classement, la Chine se trouve en tête des dictatures les plus innovantes.
Mais la différence fondamentale avec les démocraties réside peut-être dans la force de la co-création au service de l’innovation. Comme le souligne Mary Parker Follett, le conflit est source de créativité. Le conflit est assumé par les démocraties, considérant qu’il est illusoire de penser que les personnes sont d’accord sur tout. En revanche, ce que prétendent les démocraties c’est qu’il est possible de réguler les désaccords. Le cas de Toyota et de son système de production (TPS) est souvent cité comme un exemple de la manière dont des conflits et des problèmes internes peuvent être utilisés pour créer des solutions innovantes.
La nécessité de répondre à des limitations de ressources, de différencier la production et d’améliorer l’efficacité a poussé l’entreprise à développer des pratiques telles que le “juste-à-temps” et le “kaizen” (amélioration continue), qui sont maintenant largement adoptées dans le monde entier. C’est dans la confrontation d’idées divergentes, dans le débat et l’échange que naissent les solutions les plus originales. Or, les dictatures, par leur volonté d’ignorer ou de réduire au silence les conflits internes, privent leurs sociétés de ce bouillonnement intellectuel indispensable à l’innovation.
Le rôle de la co-création
La cocréation se retrouve dans la pensée de Mary Parker Follett sous le nom d’intégration. En entrepreneuriat, la théorie de « l’effectuation » développée par Saras Sarasvathy (2001) précise le concept et met en jeu des « parties prenantes qui adhèrent par elles même ». Ces derniers ne sont pas d’accord sur les moyens pour atteindre une fin donnée mais sur la possibilité de co-créer collectivement une fin à partir de moyens mis en communs.
Nous synthétisons dans le tableau suivant les principales différences entre démocratie et régime dictatorial ou illibéral.
Force est de constater que les dictatures partent avec un handicap certain. Leur propension au contrôle, leur méfiance à l’égard de la liberté et leur tendance à l’uniformisation constituent autant de freins à l’émergence d’une culture de l’innovation.
Si une dictature peut innover, elle le fera toujours de manière plus contrainte, en privilégiant des objectifs liés au maintien au pouvoir et en se privant du potentiel créatif d’une société libre. La démocratie, malgré ses imperfections, reste le meilleur terreau pour l’innovation, car elle permet la liberté d’expression, la diversité des points de vue et l’esprit d’entreprise, conditions d’un progrès humain durable et partagé.
Cet article a été écrit avec Quentin Tousart.
Dominique Vian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Pour devenir une puissance innovante, la Chine devra-t-elle abandonner son régime politique ? – https://theconversation.com/pour-devenir-une-puissance-innovante-la-chine-devra-t-elle-abandonner-son-regime-politique-239951
