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Quand Valéry Giscard d’Estaing fustigeait déjà, en 1976, les « inégalités écologiques »

Quand Valéry Giscard d’Estaing fustigeait déjà, en 1976, les « inégalités écologiques »

Source: The Conversation – France (in French) – By Grégory Salle, Directeur de recherche CNRS, affecté au Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé), Université de Lille

En France, on associe à raison l’émergence des inégalités environnementales dans le débat public aux années 2000 et à l’importation du concept étasunien de justice environnementale. Mais l’idée était déjà revenue à plusieurs reprises dans les discours de Valéry Giscard d’Estaing, un quart de siècle plus tôt, avant de tomber aux oubliettes. Retour sur ce faux départ thématique.


Si l’importance des enjeux de justice sociale face au dérèglement climatique et en vue d’une bifurcation écologique paraît aujourd’hui mieux établie dans le débat public, la question des inégalités environnementales reste à la traîne. En 2020, évoquant « des inégalités orphelines de politiques publiques », l’économiste Éloi Laurent constatait que « la montée en puissance des inégalités environnementales ne s’est pas accompagnée de politiques publiques capables d’y répondre ».

À en croire les travaux de référence en langue française sur le sujet, ce dernier semble n’avoir émergé explicitement en France que dans les années 2000, en étant importé des États-Unis. En réalité, ce thème avait déjà fait une (fugace) apparition dans le débat public français à la fin des années 1970, dans la bouche de… Valéry Giscard d’Estaing.

Un thème des années 2000, importé des États-Unis ?

Sur le plan chronologique, la problématisation publique des inégalités écologiques serait intervenue au cours des années 2000, selon un processus ayant opéré en deux temps. L’expression même aurait d’abord fait son entrée dans la première moitié de la décennie, plus précisément en 2002, à l’occasion du Sommet mondial pour le développement durable de Johannesburg.

Le thème aurait ensuite été admis dans le champ universitaire dans la seconde moitié de la décennie, avec la parution quasi simultanée de trois dossiers thématiques nommément consacrés à ce sujet en 2007-2008, dans les revues Développement durable & territoires, Espaces, populations, sociétés et Écologie & politique.

Sur le plan géographique, l’émergence en France du problème des inégalités « environnementales » ou « écologiques » correspondrait à une importation de débats étasuniens relatifs à la « justice environnementale ». Laquelle renvoie d’abord à un mouvement social survenu au tournant des années 1980, avant d’être intégré en principe dans les normes de l’action publique et de donner lieu à la constitution d’un domaine de recherche.

Une importation transatlantique doublée en France et, plus largement, en Europe d’une adaptation, privilégiant la notion d’« inégalités » à celle de « justice ».

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Même l’IA l’a oublié

Ce constat, apparemment bien établi, n’est pas faux. Mais il est partiel ou plus exactement amnésique. Il omet en effet un faux départ thématique qui eut lieu dans la seconde moitié des années 1970, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Mieux encore : de la bouche même de l’ancien président de la République, avec des accents qui en disent long sur le bouleversement des rapports de force idéologico-politiques depuis cette époque.

Remarquons d’ailleurs que, sur ce sujet comme sur d’autres, l’intelligence dite « artificielle » se montre fort peu fiable. Interrogée sur la question, une célèbre IA remonte certes plus loin dans le temps que les années 2000, mais s’arrête à Jacques Chirac. Plus ennuyeux : après relance, et entre autres approximations, elle réfute l’idée que Valéry Giscard d’Estaing ait établi un « lien direct » entre inégalités sociales et enjeux environnementaux.

Discussion avec une IA. Requête du 12 novembre 2024.
Fourni par l’auteur

Problème : le logiciel se trompe et nous trompe. Ce qui appelle non seulement un rectificatif, mais un petit travail d’anamnèse.

C’est dans la « Collection des discours publics », une base de données numériques en libre accès qui « rassemble près de 150 000 discours prononcés par les principaux acteurs de la vie publique française » depuis le milieu des années 1970, qu’il nous faut fouiller pour exhumer une tentative oubliée de thématiser à large échelle des « inégalités écologiques ».

Les « inégalités écologiques » et le « cadre de vie »

La première occurrence date de septembre 1976, plus de cinq ans après la création du premier ministère de l’environnement. Elle s’inscrit dans un contexte local, doté cependant d’une portée générale. À la faveur d’une visite de l’ancienne poudrière de Sevran, alors vouée à laisser place à un parc forestier régional dans une région, la Seine-Saint-Denis, « particulièrement défavorisée en espaces verts », Valéry Giscard d’Estaing déclare à propos de cette « entreprise exemplaire » :

« Elle illustre la nouvelle politique en faveur de l’environnement que je souhaite pour la France et pour les Français. [Une] “politique de l’environnement” […] qui permette de réduire les inégalités. Il y a en effet une inégalité “écologique” parfois encore plus forte que l’inégalité économique. Une inégalité face à la qualité du cadre de vie et de l’habitat, qui souvent se cumule avec l’inégalité économique, et qui l’aggrave. »

Cette inégalité écologique est expressément liée à la question du « cadre de vie », de l’habitat et de l’urbanisme. Il en va de même chez le ministre de la qualité de la vie Vincent Ansquer lorsqu’il explique en novembre 1976, dans l’enceinte parlementaire, vouloir « lutter contre les inégalités écologiques et, d’une manière plus générale, contre les inégalités matérialisées dans le cadre de vie ».

C’est du reste cette notion de cadre de vie ou celle de qualité de la vie qui est généralement retenue de l’action de l’ancien chef de l’État en matière environnementale.

Sud-Ouest, 1ᵉʳ octobre 1976.
Europresse, Fourni par l’auteur

Inégalités économiques et écologiques

Il ne s’agit pourtant pas d’une mention isolée, mais du début d’une série, dont on trouve la trace dans un recueil de « textes et déclarations » publié en 1977 sous le titre Pour un environnement à la française.

En octobre de cette même année, au Palais de l’Élysée cette fois, le chef de l’État relance le thème, dans le cadre de l’élaboration annoncée d’une « charte de la qualité de la vie ». « On ne peut plus désormais parler des seules inégalités économiques », affirme-t-il, ajoutant aussitôt :

« … Il faut combattre aussi, et avec la même détermination, les inégalités écologiques. On a parlé des “exclus” de la croissance ou du progrès économique. On pourrait parler des “exclus” de la qualité de la vie. L’air pur, l’eau pure, la nature, l’accès aux loisirs, le temps de vivre heureux avec sa famille et ses amis… Tout cela doit faire partie du minimum garanti à tout Français. »

Une déclaration qui, pour le coup, a bien des accents étasuniens, rappelant les propos de Richard Nixon dans son discours au Congrès de janvier 1970 affirmant que l’air pur, l’eau saine et les espaces ouverts étaient un « droit de naissance ». Et qui fait écho, plus généralement, au discours sur la « qualité environnementale » alors porté officiellement aux États-Unis.

Après l’échelon local, puis national, V. Giscard d’Estaing enfonce le clou dans un contexte international. En décembre 1977, lors des « rencontres européennes du cadre de vie » au Palais de l’Unesco, il déclare que la charte de la qualité de la vie « décèlera les inégalités écologiques que sécrète notre société, afin de les réduire et de les faire disparaître ». Si cet audacieux dernier verbe disparaît lui-même de la charte de janvier 1978, elle conserve néanmoins l’ambition de « réduire les inégalités écologiques et de créer un environnement heureux pour tous ».

Un coup d’épée (verbal) dans l’eau

Que s’est-il passé ensuite ? Pas grand-chose. De façon peu intuitive et même fort étonnante, les inégalités écologiques (ou environnementales) ont disparu du discours politique. L’expression n’apparaît en tant que telle que dans dix discours, parmi lesquels, contre toute attente, la moitié est à mettre au crédit de Valéry Giscard d’Estaing entre 1976 et 1978.

Le thème n’a pas été repris par la gauche, dont on aurait pu s’attendre à ce qu’elle ait joué cette carte, comme elle l’a fait par exemple pour la notion d’État de droit. Il n’en est rien. L’expression ne survient même pas dans les « 110 propositions » du candidat François Mitterrand pour l’élection présidentielle de 1981 – où le mot « inégalités » n’est mentionné qu’une fois.

La maigre tentative de Michel Crépeau, alors ministre de l’Environnement, qui évoque en mai 1982 des « inégalités écologiques qu’il nous faut réduire », est unique, sans effet et dénuée de postérité. Un élément sans doute à ajouter aux « chantiers pour une histoire environnementale des années Mitterrand ».

Le creux a des allures de gouffre. Dans un rapport de 2009, Lydie Laigle faisait allusion à des prolongements dans les années 1980 et 1990, mais qui n’ont guère laissé de traces. D’après la Collection des discours publics, l’expression « inégalités écologiques » s’évapore pendant deux décennies, pour ne resurgir que timidement en décembre 2002, par la voix de Roselyne Bachelot-Narquin.

Cette prise de parole, issue à nouveau de la droite du champ politique, fonctionne comme un passage de relais lexical. Elle coïncide en effet avec la première occurrence du vocable « inégalités environnementales », introuvable auparavant. C’est désormais lui qui tend à s’imposer, comme l’illustre par exemple ce rapport du Conseil économique, social et environnemental de janvier 2015.

Inégalités « environnementales » et « écologiques » dans les discours politiques français.
Collection des discours publics, Fourni par l’auteur

Un indice de la droitisation française

Faut-il conclure au caractère précurseur de VGE sur le sujet, en confortant ainsi l’image, volontiers relayée par ses partisans et biographes, d’un « réformateur » sous-estimé ? Disons plutôt que ce thème mort-né est typique des « ambitions et apories » exposées par l’historien Alexis Vrignon. Il s’agirait du reste de mener l’enquête pour retracer précisément les voies par lequel ce thème a, temporairement et partiellement, été « récupéré » au sein de l’État, parmi les hauts fonctionnaires et les conseillers politiques.

Il convient aussi, voire surtout, de rappeler que l’ambition affichée, dont la députée communiste Hélène Constans moquait en octobre 1976 le caractère verbal et inconséquent, n’a pas été réalisée. Il apparaît désormais que les inégalités environnementales, mieux objectivées depuis une quinzaine d’années en termes statistiques et cartographiques, sont persistantes, sinon en voie d’aggravation.

C’est cependant sur un autre aspect que l’on insistera ici. On peut voir dans ce thème un indice de l’évolution, et plus précisément de la droitisation, du champ politique (et du champ médiatique) français. Aujourd’hui, un(e) responsable politique de gauche qui se risquerait à proposer non seulement de « réduire », mais de « faire disparaître » de telles inégalités serait vraisemblablement taxé(e) d’« extrémisme ». Il y a près d’un demi-siècle, c’était simplement le credo du principal représentant politique de la bourgeoisie libérale qui se disait « centriste ».

Grégory Salle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand Valéry Giscard d’Estaing fustigeait déjà, en 1976, les « inégalités écologiques » – https://theconversation.com/quand-valery-giscard-destaing-fustigeait-deja-en-1976-les-inegalites-ecologiques-245108

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