Source: The Conversation – France (in French) – By François Hourmant, Professeur de science politique, Université d’Angers
Existe-t-il une plus-value esthétique dans la vie politique ? Cette question peut paraître iconoclaste au regard des travaux canoniques de la sociologie électorale et contre-intuitive tant le champ politique offre de nombreux contre-exemples. Elle n’est pourtant pas si anecdotique quand on mesure Le poids de la beauté physique dans la vie sociale et politique.
Loin d’être immuable, la beauté est indissociable des normes sociales et culturelle et varie dans le temps. Fondée d’abord sur les traits du visage, la beauté « standard » repose sur un certain nombre de caractéristiques dont la plupart sont liées à l’âge. La première, indissociable de la juvénilité, est celle des traits qui rappellent les nourrissons (petit nez, grands yeux, petit menton). La seconde est celle de la maturité (pommettes saillantes et joues étroites, grande bouche). La troisième, plus indépendante des périodes de la vie, repose sur les expressions faciales vectrices d’émotions (grandes pupilles et grand sourire) sans négliger les techniques de soins.
Les jugements d’évaluation sollicitent d’autres caractéristiques comme l’hexis corporelle et notamment la silhouette, elle même plus ou moins conforme aux normes idéalisées de sveltesse et de stature. Être grand par la taille constitue aussi un avantage en politique car cela suggère domination mais aussi supériorité et virilité.
Ces variables ne sont pas négligeables quand on sait que l’image des compétiteurs politiques est désormais déterminante dans les préférences électorales. Façonnées et stylisées, ces images véhiculent des qualités, idéalement de leadership, et d’expertise mais aussi de proximité et d’empathie. Les photos virilistes d’Emmanuel Macron en boxeur parues dans le contexte la guerre en Ukraine visaient à asseoir cette image d’un président-combattant.
Dans un autre style, les vidéos de Jordan Bardella sur TikTok jouent la carte de la proximité et permettent de toucher un public jeune, souvent peu intéressé par la politique et enclin à l’abstention.
Ces représentations constituent pour les électeurs, notamment les moins politisés, un critère simple et rapide d’évaluation des candidats en permettant de réduire le coût de l’information politique. Elles constituent de « puissants raccourcis cognitifs dans la décision électorale.
La « beauté paie » ?
Dans la vie sociale, les études montrent que la « beauté paie ». Les personnes les plus séduisantes cumulent de nombreux profits : elles ont plus de chance de trouver des métiers attractifs, d’être mieux payées, d’avoir des conjoints plus beaux et plus diplômés…
Cette prime à la beauté n’épargne pas le champ politique. L’enquête Beauty Polis menée par des chercheurs de l’Université d’Angers a tenté de mesurer l’existence de cette plus-value à partir de l’évaluation de 96 portraits de candidats aux élections législatives de 2022.
Les participants à l’enquête étaient invités à marquer d’abord leur préférence électorale pour un ou une candidate (« pour qui voteriez vous ? »). Ils devaient ensuite évaluer la beauté physique des visages en les notant sur une échelle de 1 à 7. Ils devaient enfin reproduire cette évaluation alors que les prétendants se trouvaient associés à une étiquette politique (droite, gauche, extrême droite ou extrême gauche) distribuée de façon aléatoire. À l’aide d’un questionnaire et d’un capteur sensoriel (un eyetracker qui permet d’enregistrer les mouvements oculaires et de mesurer le temps passé sur une photographie, en partant de l’hypothèse que le regard s’attardera plus longtemps sur les visages les plus attirants), les résultats ont permis de formuler un certain nombre de constats.
D’abord, notre enquête a conforté l’existence d’une plus-value de 7,6 % en faveur des candidats les plus « beaux ». Même si ces résultats ne sont pas aussi spectaculaires que ceux obtenus par une équipe de politistes finlandais dans leur étude qui mesurait une plus-value esthétique évaluée de 17 à 20 % selon la nature des élections (municipales ou législatives), ces résultats confirment l’existence de cette plus-value et montrent aussi sans ambiguïté le lien entre beauté et jeunesse.
Le second constat porte sur le fait que cette prime esthétique n’est pas attribuée de façon homogène. Il existe en effet un lien entre l’étiquette politique et la beauté perçue. Si une étiquette politiquement modérée (de droite ou de gauche) modifie peu la perception de la beauté, en revanche la négativité associée à un positionnement « extrémiste » constitue un filtre qui modifie la perception des candidats en les rendant moins attirants.
Ce malus esthétique confirme l’hypothèse selon laquelle la beauté perçue n’est pas seulement liée aux caractéristiques physiques d’un visage mais aussi au poids des perceptions et des projections différenciées et son impact varie selon les électeurs.
Beautés sélectives
La plus-value associée à la beauté dépend aussi de l’électorat et de ses ressources. Ces caractéristiques étant principalement issues de jugements rapides et intuitifs, les électeurs vont s’appuyer davantage sur ces indices visuels dans des contextes où ils ont peu d’informations sur les candidats. Plus les connaissances sur le programme et le candidat sont lacunaires, plus l’influence de l’apparence est prévalente ou efficiente.
D’autres enquêtes ont confirmé cette corrélation en insistant sur la propension, chez les moins informés, à privilégier un biais esthétique. Ce constat fonctionne de manière comparable auprès des électeurs les plus indifférents et/ou les moins politisés
Enfin, une apparence séduisante constitue un avantage quand les élections sont centrées sur les personnalités (plus que sur les partis), lorsque le coût pour acquérir des informations sur les candidats s’accroît et lorsque qu’il y un nombre conséquent de prétendants pour le poste.
L’« effet de halo »
Ces plus-values s’expliquent aussi par cet « effet de halo » qui nimbe les individus les plus séduisants en les parant de qualités qu’ils ne détiennent pas nécessairement. La propension à associer au beau des valeurs mélioratives, à favoriser des attentes plus positives ou plus élevées, repose sur l’existence de stéréotypes et en particulier celui selon lequel « ce qui est beau est bon ».
Ces stéréotypes exercent de puissants effets sociaux qui modèlent les perceptions, notamment pour tout ce qui concerne les compétences sociales comme la sociabilité et l’extraversion, qualités évidemment essentielles dans la compétition politique dominée par des logiques de séduction.
La détention d’un capital esthétique optimise donc, en politique comme ailleurs, les chances de réussite. Ce constat peut inciter les professionnels politiques à affiner leurs stratégies de présentation de soi afin de produire des « façades » séduisantes idéalement ajustées aux attentes – supposées – de l’électorat.
Largement occultée, cette quête de beauté conforte l’idée d’un « cens esthétique caché » pour plagier la formule du politiste Daniel Gaxie qui soulignait l’existence d’une forme d’auto-censure, évidemment invisibilisée, qui incite les moins dotés à s’auto-exclure du jeu politique.
Fondées sur des logiques psycho-affectives puissantes, la compétition politique survalorise l’importance de l’image des compétiteurs, a fortiori dans le contexte qu’affrontent les démocraties occidentales : crise de la représentation, succès des populismes, quête de l’homme – ou de la femme – providentielle sur fond d’émotions parfois exacerbées, de montée de l’abstention et détermination des choix au dernier moment dans l’isoloir faute de décisions arrêtées et de convictions assez fortes pour résister au charme ou à la répulsion qu’inspire un candidat.
François Hourmant a reçu des financements de la Région Pays de Loire (via la MSH Ange Guépin) pour le financement de son projet BeautyPolis.
– ref. En politique, la beauté des prétendants aux élections compte-t-elle ? – https://theconversation.com/en-politique-la-beaute-des-pretendants-aux-elections-compte-t-elle-240933
