Source: The Conversation – France (in French) – By Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l’Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Dans ses annonces d’une « nouvelle renaissance du Louvre », Emmanuel Macron a parlé d’un objectif de 12 millions de visiteurs par an d’ici 2040 et annoncé le déplacement de la Joconde dans une autre salle afin de mieux gérer la foule de ses admirateurs.
Le musée comme lieu de visite de masse semble être le cœur du projet, et la réflexion sur les fonctions du musée, le rapport aux œuvres, les enjeux artistiques ou la médiation culturelle, réduite à portion congrue. Comme l’écrit le chercheur en muséologie Daniel Jacobi, « les musées n’exhibent plus leur catalogue, ils se contentent d’afficher la courbe d’évolution du nombre d’entrées ». Est-ce donc cela la démocratisation culturelle ?
C’est un long cortège qui se déploie en un piétinement rituel, celui du public venu en masse au musée du Louvre pour admirer les œuvres de Leonardo Da Vinci. Ce jour-là, les visiteurs doivent patienter bien plus d’une demi-heure pour accéder non pas aux salles d’exposition, mais à un labyrinthe de poteaux à sangles installés là pour guider la foule, la ramasser sur elle-même, la contenir. Le serpentin du public est ici retenu par un ouvreur qui gère le flux continu. Enfin, il nous laisse accéder au « saint des saints », en fonction du nombre de sortants. Et la procession de reprendre sur le parquet usé et sonore des salles bondées, dans les crissements de pas. C’est à la queue leu leu que le public se presse devant les œuvres. Je compte : un, deux, trois, quatre secondes et au suivant.
Le musée comme évènement, l’art en arrière-plan
Pour une partie du public, la venue au musée n’a pas grand-chose à voir avec les œuvres elles-mêmes. Une part majeure de l’expérience du musée réside en ce que ces expositions et leurs lieux représentent d’événementiel et de symbolique.
Ce qui s’exprime alors pour beaucoup de visiteurs, c’est la dimension collective d’une expérience esthétique, mais en dehors du musée et de l’exposition. La magnificence du site prime sur l’attrait pour les œuvres. L’expérience du musée de masse se joue dans ce rapport à une architecture, à un site. Aller au Louvre, c’est se confronter à une scénographie urbaine spectaculaire, extra ordinaire, qui fait évènement.
Un musée comme le Louvre met en scène l’urbanité, dans le sens où vivre la ville nous disait le professeur en histoire de l’architecture Antoine Picon, c’est vivre (potentiellement) une succession d’évènements.
Par sa renommée, son histoire, autant que par sa dimension artistique, le musée, le Louvre en particulier, est l’évènement. L’évènement comme dimension urbaine caractéristique, la culture comme évènement. Dans l’accès au musée se construit ainsi un rapport au cadre bâti de la ville et plus largement à son histoire.
Accéder aux grands musées, c’est pour le touriste vivre l’essence représentée d’une ville, d’un pays, accéder à des lieux qui font mémoire collective à l’échelle nationale, voire mondiale. Le musée est intégré à un parcours urbain, et sa visite vient renforcer l’expérience de la ville, c’est parfois même le point d’orgue d’un séjour.
Se promener dans l’évènement urbain que représente une exposition revient pour beaucoup de touristes à vivre pleinement la ville, quitte à éclipser l’enjeu artistique, qui apparaît alors bien secondaire.
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Se montrer au musée plutôt que regarder les œuvres ?
Au-delà de la satisfaction d’accéder au site, de « faire » le Louvre comme on dit, une bonne partie du public accorde une attention diffuse aux œuvres. « Pourquoi voir la Joconde ? Elle est normale, c’est juste un portrait. Je crois que c’est parce que tout le monde en parle », me dit cette jeune visiteuse. « Je trouve qu’elle est banale, on s’habitue, pas magnifique quoi. »
Comme le notait déjà Olivier Donnat, statisticien au ministère de la culture, dans les années 1990 « les usages les plus fréquents du musée sont éloignés du modèle du rapport cultivé aux œuvres ». Et pour cette jeune femme qui se prend en selfie dos à la Joconde, le moment de la visite va devenir rapidement secondaire, par rapport à l’intensité de la reconnaissance qu’elle obtiendra après avoir montré sur les réseaux sociaux qu’elle est allée au Louvre.
Il existe bien des touristes amateurs d’art, ceux qui viennent pour les œuvres, mais que dire de l’expérience esthétique qu’ils vivent à l’intérieur du musée ?
En effet, quand on est dans les salles d’exposition on éprouve des doutes. Comment parler d’expérience esthétique lorsque les études très nombreuses chronomètrent le temps passé devant les œuvres, qui oscille entre 4 et 20 secondes maximum ?
Encore faut-il ajouter à cette rapidité la pression imposée à celui qui regarde dans la densité extrême du piétinement le long des cimaises. Comment pourrait se jouer en si peu de temps ce que le sociologue Jean-Claude Passeron nommait le pacte de réception artistique, lorsque le visionneur ne fait que zapper dans la mobilité, d’un tableau à l’autre, d’une sculpture à une installation ? À bien observer les visiteurs, rares sont ceux qui s’arrêtent devant les cartels, encore moins nombreux ceux qui les lisent entièrement, quant aux visites guidées elles sont le fait d’une minorité. J’interroge un visiteur :
« En dehors des tableaux connus, dans les salles, on ne sait pas trop quoi regarder, ils se ressemblent tous. »
La distinction sociale, fonction majeure de toute pratique culturelle
Parmi les plus virulents critiques des grandes expositions, on retrouve paradoxalement les apôtres de la démocratisation artistique. Ils leur donnent la « mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité au plus grand nombre », pour reprendre les termes d’André Malraux lorsqu’il était ministre de la culture. Cependant, ils sont parfois prompts à déplorer le caractère dégradé de la relation à l’œuvre dans le cadre des expositions-événements. Comme le note Daniel Jacobi :
« Les amateurs d’art et de patrimoine les plus experts n’ont pas de mots assez durs et sévères pour se moquer de ces visites dites “à l’américaine”, superficielles et peu à même d’apprécier ou de goûter ce qui est visité ou exposé. »
Le débat n’est pas nouveau et il fut porté dès les années 1920-1930 par les philosophes Max Horkheimer, Walter Benjamin et Theodor Adorno, ce dernier dénonçant « les œuvres perverties » dès lors qu’elles sont exposées à la masse « des yeux et des oreilles aliénées ».
L’idéal démocratique achoppe ici sur une fonction majeure de toute pratique culturelle : la distinction sociale. C’est ce qui rend la démocratisation culturelle si ardue, malgré les efforts de médiation culturelle. D’une part, les amateurs d’art sont certainement les premiers à ne pas vouloir être confondus avec les masses. D’autre part, les « masses » en question, loin d’être homogènes, restent rétives à toute imposition de ce qui est désigné par les professionnels de la culture comme digne d’intérêt. La majorité des publics tend ainsi soit à éviter les formes culturelles légitimes, soit à les détourner, serait-ce avec un selfie, soit, tout simplement, à inventer ses propres pratiques.
Alors que vont défendre les 800 millions d’euros promis par Emmanuel Macron, qu’ils proviennent du public ou du privé ? L’insatisfaction des amateurs d’art auxquels on promet encore plus de touristes, jusqu’à 12 millions par an ? Des pratiques de loisirs culturels dans un cadre majestueux, ce qui, peut-être, n’est pas rien ? Cet argent permettra sans doute principalement de mettre en scène une France prestigieuse qui vit sur son héritage, d’offrir un décor de rêve cachant un malaise culturel français grandissant. Une politique culturelle non plus centrée sur la culture, mais sur la communication, entre enjeu de prestige et économie du tourisme de masse.
Fabrice Raffin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Que reste-t-il de l’expérience artistique au Louvre ? – https://theconversation.com/que-reste-t-il-de-lexperience-artistique-au-louvre-249100
