Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Marie Samson, Chercheur doctorant en anthropologie et géographie, Ingénieur agronome, Université de Nouvelle Calédonie
En Haïti, la pêche représente non seulement une source cruciale de protéines, mais aussi un pilier économique majeur pour les habitants. Elle rassemble également des savoirs transmis précieusement de générations en générations, et une connaissance très fine de l’environnement. Mais aujourd’hui, ces savoir-faire sont mis à mal par les aléas climatiques et les dommages environnementaux que subissent l’île.
Galen Rathbun, Fourni par l’auteur
Ce sont des images sans précédent qui ne peuvent qu’alerter. Celle d’abord d’un lamantin des Antilles de 5 mètres, soit une espèce menacée, capturé à l’embouchure de la rivière Marion, abattu, dépecé, puis vendu publiquement, à la criée. Celles aussi de pêcheurs haïtiens partant au large dans des pneus gonflables, après que nombre d’embarcations aient été détruites par les derniers cyclones qui ont balayé le pays.
Ces réalités nouvelles montrent deux choses : d’abord la débrouille perpétuelle des pêcheurs haïtiens pour trouver, jusque dans l’adversité, de nouvelles façons de subvenir à leurs besoins. Mais également combien, ces dernières années, cette capacité d’adaptation se heurte à des réalités climatiques et socio-environnementales inquiétantes.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Une pêche cruciale pour Haïti
Commençons d’abord par poser un constat : celui de l’importance capitale de la pêche à Haïti. Avec un littoral de 1 977 km et d’une zone économique exclusive (ZEE) de 103 818 km2, Haïti est le deuxième pays des Caraïbes, après Cuba, bénéficiant d’une étendue d’eau de mer aussi vaste. Principalement artisanale, dominée par les pirogues et canots en bois, la pêche mobilise plus de 52 000 familles de pêcheurs avec 60 000 personnes opérant dans la transformation et la commercialisation et représente 2,5 % du PIB.
S. Jean Marie 2019, Fourni par l’auteur
Ces dernières années, l’activité de la pêche s’est retrouvée confrontée à une succession de défis majeurs : la pollution plastique et tellurique, le commerce illicite, la diminution des stocks halieutiques, la dégradation des écosystèmes marins, ainsi que l’insuffisance des réglementations et des mécanismes de surveillance. Face à tous ces fléaux, les pêcheurs, premiers observateurs et gardiens du milieu marin n’ont souvent qu’une seule option : redoubler d’imagination pour ajuster leurs pratiques face aux variabilités climatiques et aux perturbations environnementales, sociales et économiques.
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Les savoirs naturalistes et pratiques de pêche
Nous avons pu prendre la pleine mesure de cela à travers un travail de terrain de six mois, et une soixantaine d’entretiens menés avec différents acteurs du monde de la pêche. Rencontre après rencontre, la finesse d’observation environnementale des pêcheurs s’est révélée, allant du repérage des lieux poissonneux à la connaissance des courants, des phases lunaires, d’indicateurs écologiques comme la couleur de l’eau, la présence d’oiseaux, en passant par une fine connaissance des forêts haïtiennes dont dépend la pêche. Un homme de 47 ans de Chardonnières confiait ainsi :
« Pour repérer un bon endroit pour pêcher, on se fie aux remak, ces repères naturels comme un arbre particulier, une colline ou même une maison visible depuis la mer. Ces signes, on les apprend en observant, en écoutant les anciens, et en passant des heures sur l’eau. »
Les pêcheurs ont également une connaissance détaillée des habitats et des comportements alimentaires des espèces qu’ils ciblent et préparent en conséquence leurs outils de capture. Un pêcheur de 51 ans habitant à Baînet, au sud’Est de l’île détaillait par exemple :
« Pour capturer des thons, bonites, thazards ou sardes, je prépare la veille un mélange de sardines pilées avec du sable, [frè en créole]. Une fois en mer, je répands un peu de ce mélange dans l’eau pour attirer les poissons, puis je commence à pêcher. »
Mais nos entretiens ont également fait remonter des problèmes grandissants auxquels se heurtent ces savoir-faire traditionnels : les pêcheurs ne parviennent pas toujours à sélectionner efficacement les espèces, en raison de l’inadaptation de certains engins de pêche et du manque d’embarcations adaptées à tous les lieux de pêche. De plus en plus d’usagers du milieu marin interpellent ainsi les autorités sur le détournement des moustiquaires de leur usage initial. Ces dernières sont employées comme filets pour capturer les petits poissons comme les sardines Sardinella brasiliensis, les harengs Harengula clupeola, les pisquettes Jenkinsia lamprotaenia ainsi qu’un grand nombre de poissons juvéniles, du fait de leurs mailles extrêmement fines.
S. Jean Marie 2019, Fourni par l’auteur
De plus, l’enquête a révélé qu’une vingtaine d’espèces végétales sont employées par les locaux pour appâter les hameçons, empoisonner les poissons, nourrir les langoustes en attente de vente, ou encore construire des embarcations et des engins de pêche.
Les plantes proviennent majoritairement de lots boisés, de systèmes agroforestiers, de jardins de la forêt de mangrove et du bord de mer. Elles sont donc essentielles aux pêcheurs, mais leur déclin, en raison de l’exploitation incontrôlée et des impacts climatiques, inquiète les pêcheurs.
Fourni par l’auteur
Par ailleurs, les pêcheurs sont fortement conscients de la réduction des stocks halieutiques, qu’ils attribuent à la surexploitation, la pollution, les impacts du changement climatique et les pratiques de pêche nuisibles. Une pêcheuse de 54 ans de Baînet se désole ainsi.
« Depuis le séisme de janvier 2010, j’ai vu des gens [moun en créole] utiliser des moustiquaires bleues pour tuer [elle évoque le terme de massacre également] les petits poissons. Et après, on s’étonne qu’il y en ait de moins en moins […]. »
Les engins et techniques de pêche pour s’adapter aux contraintes
Mais pour aller pêcher, encore faut-il avoir une embarcation pour s’éloigner de la côte et trouver des zones poissonneuses. À Haïti, la forêt est la matière première des embarcations de pêche. Les pirogues bwa fouye et canots en bois constituent 80 % de la flotte. Propulsés à la rame ou à la voile, ils sont issus d’une tradition ancienne, modifiée au fil du temps par les praticiens eux-mêmes en fonction des matériaux disponibles en particulier. Les embarcations en fibre de verre, bien que plus coûteuses, sont en expansion grâce à des systèmes de subventions et l’implication d’associations, d’ONGs et de l’État, dans leur diffusion et leur exploitation, mais restent minoritaires.
S. Jean Marie 2019, Fourni par l’auteur
Depuis 2016, les cyclones qui ont endommagé les embarcations dans le grand sud du pays, ainsi que la hausse des prix de l’essence, ont poussé certains pêcheurs à faibles moyens, notamment à Baînet, à se tourner temporairement vers l’utilisation de chambres à air gonflées comme embarcations.
Une fois sur l’eau ou sous l’eau, les pêcheurs utilisent différents outils de pêche allant de la simple ligne à main à des dispositifs de nasses plus complexes en passant par des arbalètes sous-marines sculptées dans le bois avec un mélange d’innovation et de débrouille qui laisse une part de plus en plus importante à des matériaux hétéroclites.
En raison de contraintes économiques, de pénuries, ou par choix personnel, certains pêcheurs fabriquent également leurs leurres à partir de matériaux tels que du fil à coudre de couleur vive ou des morceaux de ballons de football en plastique.
S. Jean Marie 2019, Fourni par l’auteur
D’autres ont imaginé un système de capture semi-flottant semi-benthique combinant différentes techniques et matériaux, la nas flòt, révélateur de l’ingéniosité renouvelée des pêcheurs. Cette nas flòt se compose de nasses conçues avec des roseaux flottant à mi-profondeur grâce à des flotteurs en surface, ainsi que de nasses fixées au fond à l’aide de cailloux ou de pièces métalliques, comme de la ferraille de voiture. Il permet ainsi de capturer aussi bien des poissons de pleine eau ou des fonds.
S. Jean Marie 2023, Fourni par l’auteur
Face à la diminution des captures côtières, en parallèle à cette pêche dite traditionnelle, une réorganisation de l’activité reposant sur des associations de pêcheurs émerge lentement depuis les années 2010. En charge de la gestion de nouveaux équipements tels des bateaux en fibre motorisés et des dispositifs de concentration de poisson (DCP) distribués par des ONGs et l’État, les associations endossent un rôle crucial pour que les moyens soit le plus équitablement répartis.
Cette pêche sur les DCP permet d’avoir accès à des grands poissons pélagiques et favorisent le développement de nouveaux métiers pour les femmes comme la fabrication et la réparation des filets, ou encore l’invention de nouveaux modes de préparation et de conservation du poisson. Si cette dynamique offre de nouveaux sites de pêche aux pêcheurs et de nouvelles opportunités aux habitants et habitantes des villages concernés, elle demeure très fragile face aux difficultés économiques, sociales et techniques.
Quels enjeux et défis pour le futur ?
Les savoirs, issus de traditions culturelles, d’expériences personnelles ou collectives, ainsi que de l’éducation et des médias, représentent une ressource inestimable pour permettre aux femmes et hommes qui dépendent de la pêche pour vivre de s’adapter aux nombreux défis auxquels ils sont confrontés.
Pour que la pêche puisse contribuer de manière durable à la sécurité alimentaire en Haïti, il est donc crucial de s’appuyer sur leurs compétences et expériences pour élaborer avec eux les politiques de gestion et de conservation des ressources marines.
Samson JEAN MARIE est doctorant contractuel à l’Université de la Nouvelle-Calédonie dans le cadre du projet de recherche-action Climat du Pacifique, Savoirs Locaux et Stratégies d’Adaptation (CLIPSSA) porté par l’Agence Française de Développement (AFD), l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), Météo-France et l’Université de la Nouvelle-Calédonie (UNC).
L’Institut de recherche pour le développement a reçu divers financements de recherche pour que Catherine Sabinot conduise ses recherches (MANDR, AFD, ANR, Fondation de France, DFG…).
– ref. Pêcheurs d’Haïti : une ingéniosité constante face aux contraintes sociales et climatiques – https://theconversation.com/pecheurs-dha-ti-une-ingeniosite-constante-face-aux-contraintes-sociales-et-climatiques-249078
