Source: The Conversation – in French – By Jörg Broschek, Professor and Laurier Research Chair, Political Science, Wilfrid Laurier University
Alors que Donald Trump, président des États-Unis, persiste à menacer la souveraineté économique et politique du Canada, des observateurs ont émis l’idée que le Canada devienne membre de l’Union européenne.
Étant donné qu’il n’existe pas de voie menant à l’adhésion à l’UE à court terme, c’est à juste titre que les efforts se concentrent en ce moment sur le renforcement des relations commerciales actuelles du Canada, notamment dans le cadre de l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne.
Cependant, on a tendance à omettre que le Canada devrait également s’inspirer de l’UE pour relever les immenses défis qui l’attendent. L’Europe est moins vulnérable que le Canada en raison de sa position géographique et de sa puissance économique, mais aussi, de sa résilience.
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Trois objectifs
À la différence d’« Équipe Canada », l’ « Europe unie » a déjà élaboré un cadre politique à plusieurs volets pour affronter les risques découlant d’un environnement géopolitique en profonde mutation sur le long terme. L’UE dispose également d’un cadre institutionnel plus solide pour la coopération intergouvernementale.
Sous la direction de la présidente Ursula von der Leyen, la Commission européenne a lancé une série de politiques relativement cohérentes visant à promouvoir trois grands objectifs : la décarbonation, la souveraineté économique et la sécurité nationale.
Les principaux piliers de ce nouveau cadre politique sont le Pacte vert pour l’Europe de 2019, la Stratégie industrielle pour l’Europe de 2020, la Stratégie européenne de sécurité économique de 2023 et la Stratégie industrielle de défense européenne de 2024.
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Ces initiatives politiques ont fait l’objet d’une mise à jour continue, d’un affinage et d’une coordination. Elles permettent de créer une structure qui favorise la transition écologique de l’UE et de ses États membres, tout en renforçant le marché intérieur et les industries nationales, et en réduisant les risques économiques et en matière de sécurité.
Les changements que l’UE instaure sur les plans géopolitique et industriel ressemblent à ce qui existait au Canada par le passé : des politiques nationales, c’est-à-dire des initiatives conscientes de construction de la nation menées par des gouvernements fédéraux successifs.
Le Canada a toutefois perdu sa capacité à planifier stratégiquement à long terme et répond désormais à chaque crise de manière réactive et ponctuelle. Ce faisant, le Canada s’attaque aux symptômes sans remédier aux causes profondes.
Architecture de l’UE
L’architecture institutionnelle de l’UE offre aux gouvernements une bonne capacité de collaboration. Dans les systèmes fédéraux, la plupart des politiques sont largement partagées, ce qui rend la coordination intergouvernementale essentielle pour soutenir et consolider des innovations.
Ainsi, le Conseil de l’Union européenne joue un rôle clé dans la coordination et la négociation des politiques, en plus de faire office de principal organe de décision (avec le Parlement européen).
Il est composé de ministres des États membres de l’Union européenne. Il fonctionne selon différentes configurations, adaptées au portefeuille. Par ailleurs, les chefs de gouvernement se rencontrent régulièrement dans le cadre d’une institution distincte : le Conseil européen.
Au Canada, en revanche, les institutions intergouvernementales fédérales sont soit fragiles, soit inexistantes, alors qu’elles sont relativement fortes au niveau municipal.
La Fédération canadienne des municipalités (FCM), fondée en 1901, permet une coordination entre les municipalités. Mais ce n’est qu’en 2004 que les provinces et les territoires ont créé le Conseil de la Fédération. Toutefois, cet organe est demeuré faible et a bénéficié de très peu de soutien administratif.
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Ce qui est encore plus frappant, c’est qu’il n’existe aucun cadre formel et institutionnel au niveau fédéral. Les réunions de la Conférence des premiers ministres sont organisées à la discrétion du premier ministre fédéral. Dans leur communiqué publié au terme d’une réunion du Conseil de la Fédération en novembre 2023, les PM provinciaux ont exprimé leur mécontentement, déplorant le fait que « le premier ministre fédéral n’a pas convoqué de Réunion des premiers ministres dans une formule en personne depuis 2018, et ce, malgré des demandes répétées à cet effet. »
Même si la hausse généralisée des droits de douane contre le Canada est suspendue jusqu’en mars, un changement irréversible s’est produit. La volonté de Trump d’intégrer le Canada aux États-Unis provoque une « Zeitenwende » – la fin d’une époque – au Canada, et les dirigeants du pays devraient tirer deux leçons de l’expérience de l’UE.
Nécessité d’une approche globale
Sur le plan politique, le Canada a effectivement besoin d’une nouvelle « politique nationale », comme je l’ai suggéré précédemment.
Il y a plus de 40 ans, la Commission Macdonald a ouvert la voie à une transformation majeure de l’élaboration des politiques canadiennes, notamment grâce à la signature d’un accord de libre-échange avec les États-Unis. Mais depuis la crise financière mondiale de 2007-2008, il est de plus en plus évident que ce modèle de développement socio-économique est dépassé.
Or, ce modèle n’a jamais été remplacé. Contrairement à l’UE, les Canadiens se sont contentés d’adopter des politiques disparates au lieu d’instaurer une nouvelle approche globale.
Si les défis auxquels l’UE et le Canada sont confrontés sont similaires, le Canada doit trouver sa propre réponse. Pour élaborer un nouveau modèle, il faudra mobiliser et orienter de manière cohérente des secteurs clés tels que le commerce, les infrastructures et la politique industrielle.
Sur le plan institutionnel, le Canada doit enfin institutionnaliser Équipe Canada. Si la reprise des rencontres de la conférence des premiers ministres est positive, une collaboration intergouvernementale ponctuelle ne suffit pas.
Lorsqu’elle est confrontée à une menace à court terme, Équipe Canada parvient à travailler sous pression. Toutefois, sans une base institutionnelle plus solide, le Canada ne pourra établir de nouvelle politique nationale à long terme.
Malgré toutes les difficultés qui subsistent, l’Union européenne connaît un remarquable renouveau. Plutôt que de chercher à adhérer à l’UE, le Canada devrait s’en inspirer pour renforcer ses capacités en matière de politique et de gouvernance.
Jörg Broschek est financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).
– ref. Ce que le Canada peut apprendre de l’UE en matière de gestion des crises et de situations chaotiques – https://theconversation.com/ce-que-le-canada-peut-apprendre-de-lue-en-matiere-de-gestion-des-crises-et-de-situations-chaotiques-250207
