Source: The Conversation – in French – By Etienne Huyghe, Doctorant en Relations Internationales à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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Faire comprendre au grand public les tenants et les aboutissants d’un conflit terriblement meurtrier dont les images quotidiennes nous abreuvent, dans l’urgence des plateaux télé et radio et dans l’ambiance délétère des réseaux sociaux, en faisant preuve à la fois de pédagogie et de sang-froid : c’est la difficile tâche qui incombe depuis février 2022 aux spécialistes français de l’Ukraine et de la Russie. Alors qu’un tournant géopolitique majeur s’amorce vis-à-vis de l’Ukraine, comment faire le tri entre une obligation d’analyse dépassionnée et ses propres convictions de citoyen ?
Il y a trois ans, la Russie initiait sur le sol ukrainien une guerre de haute intensité qui allait remodeler en profondeur le système international. À la manière des répliques d’un séisme, les conséquences de la guerre russo-ukrainienne bouleversent notre appréhension des enjeux géopolitiques, économiques, ou encore informationnels à l’échelle française, européenne et mondiale.
La recherche en relations internationales subit de plein fouet cette évolution. Jamais auparavant elle n’avait été aussi fortement mobilisée dans le débat public. L’éclairage des chercheurs est désormais attendu pour commenter, expliquer et anticiper l’évolution du conflit dans toutes ses dimensions. Le besoin est en effet immense. Tout récemment, le revirement de l’administration américaine sur le dossier ukrainien – qui semble avoir pris de court chercheurs et décideurs européens – illustre la nécessité de disposer d’outils pour anticiper et comprendre l’évolution des rapports de force diplomatiques, économiques politiques et militaires sur les théâtres de conflictualité internationaux.
Le temps semble bien révolu où la recherche était cantonnée au cadre étroit de l’université. Cette extraversion de la recherche en relations internationales procède en fait d’un double mouvement. Au cours de ces dernières années, les chercheurs spécialisés se sont fédérés autour de think tanks et de groupes d’études thématiques qui leur ont permis de gagner en visibilité. Ils ont également su tirer profit de l’écho offert par les réseaux sociaux pour partager le fruit de leurs travaux, dans une logique de désintermédiation du savoir.
En sens inverse, les institutions publiques et les acteurs du monde médiatique ont multiplié les passerelles et espaces de dialogue destinés à connecter l’écosystème de la recherche avec le champ de la décision et du débat publics. Le travail du ministère des Armées dans le cadre de l’IRSEM, celui du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères avec le CAPS ou encore celui du ministère de l’Intérieur dans le cadre de l’IHEMI en sont les meilleurs exemples.
On peut légitimement se réjouir de la place acquise par la recherche dans le cadre de l’analyse du conflit russo-ukrainien. Il apparaît pourtant que cette évolution se paye d’un ensemble de risques qu’il nous faut d’urgence apprendre à identifier et à mitiger.
Instantanéité et longue durée : le temps de la recherche à l’épreuve du temps médiatique
Longtemps bornés à l’auditoire des laboratoires de recherche et au lectorat des revues universitaires thématiques, les chercheurs se saisissent aujourd’hui avec entrain des espaces d’échange qui leur sont offerts sur les réseaux sociaux, podcasts et blogs de l’écosystème numérique, mais également sur les plateaux des radios ou des chaînes de télévision qui couvrent au quotidien le conflit russo-ukrainien.
Mais le tempo de la production académique n’est pas toujours compatible avec celui du monde médiatique. Grave et complexe, l’analyse des déterminants et des évolutions d’un conflit à l’origine de plusieurs centaines de milliers de morts depuis 2022 s’accorde mal avec le rythme soutenu de la production des chaînes d’information en continu. Celles-ci tolèrent rarement la prudence analytique, la méfiance envers les certitudes et le besoin de détachement de l’actualité immédiate qui constituent autant de vertus cardinales pour la recherche.
Le commentaire répété, à chaud, de l’actualité du conflit risque même, à terme, de parasiter la capacité d’analyse des chercheurs et leur capacité de production autonome, tout en exposant les institutions publiques connectées au milieu de la recherche au danger de la surinformation, risque identifié de longue date.
Chercheur ou influenceur : une posture en question
Cette montée en visibilité des chercheurs spécialisés en relations internationales dans l’espace public ne va pas sans poser de questions déontologiques, en particulier sur les réseaux sociaux. En mêlant valorisation de leurs travaux de recherche et prises de position plus personnelles de nature politique, certains chercheurs risquent de devenir acteurs des dynamiques qu’ils étudient.
Cette problématique n’est certes pas nouvelle. Elle est même identifiée dès 1917 par Max Weber dans sa conférence ensuite publiée sous le titre Le Savant et le Politique. Weber y affirme que « chaque fois qu’un homme de science fait intervenir son propre jugement de valeur, il n’y a plus compréhension intégrale des faits ».
Il est loisible pour un chercheur, citoyen et à ce titre acteur de la vie de la cité comme un autre, d’avoir des préférences politiques personnelles. Il est naturellement acceptable qu’elles soient exprimées, à la condition toutefois que celles-ci soient nettement distinguées de sa production académique. Jean-Claude Passeron nous rappelle que les sciences sociales sont soumises à un régime épistémologique spécifique. Ce régime de scientificité se distingue de celui des sciences de la nature en ce qu’il ne relève pas d’une épistémologie poppérienne de « la falsifiabilité » – l’historicité contingente des phénomènes sociaux ne permettant pas de dégager des lois, tout au plus des tendances – mais plutôt d’une épistémologie weberienne de la « plausibilité » –, l’analyse rigoureuse permettant de se rapprocher au plus près de la vérité des faits sociaux, mais jamais de l’atteindre.
Cette spécificité oblige le chercheur en relations internationales à faire preuve d’une vigilance particulière. Tel un funambule, il doit avancer entre deux écueils : d’un côté, le scientisme, qui tendrait à déconsidérer les analyses concurrentes sur la base de l’adhésion définitive à des prénotions qui ne tolèrent plus la remise en question ; de l’autre, l’interprétation libre, qui ferait fi de la rigueur analytique et de la cohérence d’ensemble du raisonnement au nom de la liberté interprétative des faits sociaux.
La neutralité axiologique n’est jamais une position acquise. Elle est bien plutôt une boussole qui permet, tout en acceptant le fait que les valeurs et préférences d’un chercheur orientent tendanciellement son regard, que ces dernières soient interrogées et mises à distance le temps de l’analyse. Le rôle de la recherche n’est pas de dire le souhaitable ; il est de discuter des probables.
Des chercheurs acteurs de la lutte informationnelle russo-ukrainienne ?
Dans des sociétés européennes fortement clivées sur le plan politique et social, cette vigilance méthodologique s’impose d’autant plus que certains chercheurs sont aujourd’hui tentés de franchir le Rubicon. L’actualité politique brûlante de la guerre en Ukraine, dans un contexte bien réel de lutte informationnelle tous azimuts ciblant le territoire français et européen, a encouragé des comportements très éloignés de l’éthique de la recherche.
La mise en cause d’analystes et de chercheurs, via la mobilisation d’arguments ad personam ou d’invectives, au prétexte que leurs analyses s’éloignent d’une lecture univoque de l’évolution du conflit russo-ukrainien, relève d’un procédé qui n’a pas sa place dans la recherche. L’utilisation du droit dans une logique de « lawfare » afin de tenter de bâillonner l’expression des chercheurs ou de les dissuader de travailler sur des thématiques sensibles n’est pas non plus une méthode tolérable.
Ce type de pratiques fragilise la recherche tout entière en faisant planer sur elle l’accusation dangereuse de n’être qu’un instrument politique. Déplorant l’injonction faite aux chercheurs de prendre parti publiquement sur des enjeux politiques, Max Weber ajoute, lors de la conférence précédemment citée :
« Les mots qu’on utilise en cette occasion ne sont plus les moyens d’une analyse scientifique, mais ils constituent un appel politique en vue de solliciter des prises de position chez les autres. Ils ne sont plus des socs de charrue pour ameublir l’immense champ de la pensée contemplative, mais des glaives pour attaquer des adversaires, bref des moyens de combat. »
On le sait, « la première victime d’une guerre, c’est la vérité ». Le risque de servir de relais à des efforts de propagande d’un État partie au conflit est bien réel pour les chercheurs et il convient de s’en prémunir. Mais la mise en cause infondée et non étayée d’analystes du conflit risque de produire l’effet inverse à celui recherché, en créant l’adversaire prétendument combattu, selon le principe analysé par Erving Goffman de retournement du stigmate.
Mobiliser la théorie des relations internationales pour dépassionner le débat
De nombreuses oppositions analytiques dans le cadre de l’étude de la guerre russo-ukrainienne peuvent en réalité être interprétées comme la conséquence de divergences théoriques entre les modèles mobilisés par les chercheurs pour observer et comprendre la dynamique du conflit. Ces modèles font écho à des courants étudiés de longue date par la théorie des relations internationales.
L’adhésion aux principes axiomatiques de l’école réaliste – qui place au centre de son modèle explicatif l’anarchie du système international et la concurrence entre les puissances qui le constituent – implique une lecture préférentielle du conflit à l’aune des concepts d’intérêt national, d’équilibre des puissances et de dilemme de sécurité. Affirmons-le de nouveau : étudier les rapports de puissance, de même que les convergences et divergences entre les intérêts nationaux respectifs de l’Ukraine et de la Russie – mais également entre les États du monde occidental – n’implique pas de prendre parti en faveur d’un des belligérants.
À l’inverse, une affinité plus marquée avec les principes du courant libéral en relations internationales, ou sa variante idéaliste, conduira sans doute à envisager le dépassement de l’anarchie internationale par une régulation normative des relations entre États. L’illibéralisme qui caractérise le modèle russe et la rupture de l’ordre international post-soviétique induite par l’invasion de l’Ukraine feront dès lors l’objet d’une attention marquée de la part les chercheurs qui s’inscrivent dans ce courant.
Poser et discuter publiquement des prémisses théoriques à partir desquelles sont produites les analyses des chercheurs étudiant le conflit russo-ukrainien permettrait de décrisper le débat et de le dépassionner. On admettra sans mal qu’opposer les approches est indiscutablement plus productif d’un point de vue analytique qu’opposer les individus.
Un rôle renouvelé pour l’université ?
La diversification des modalités de production et de diffusion de l’analyse spécialisée en relations internationales est un phénomène positif qu’il ne s’agit pas de brider, bien au contraire. Chercher à enclore le débat dans le seul espace de l’université serait une erreur et une impasse. Mais face aux risques – méthodologiques, politiques, théoriques – que nous avons identifiés, l’université pourrait constituer un lieu privilégié pour répondre aux défis du nouveau débat public. Une révolution copernicienne s’impose.
En s’appuyant sur les principes de la disputatio, telle qu’elle était régulièrement pratiquée au sein des universités médiévales, l’université pourrait constituer l’espace idéal d’une confrontation régulée entre des analyses divergentes du conflit. En facilitant l’expression de points de vue opposés sur le conflit, y compris les plus hétérodoxes à la condition que ceux-ci soient étayés et argumentés, l’université retrouverait une place dans l’espace public conforme à sa vocation historique. Cette fonction apparaît d’autant plus nécessaire que le contexte actuel est à l’enfermement cognitif croissant des différents segments de l’opinion publique à l’heure du numérique. L’analyse d’autres théâtres de conflictualité, d’autres enjeux d’actualité, ne pourrait, du reste, qu’en bénéficier.
Etienne Huyghe ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Trois années de guerre russo-ukrainienne : les chercheurs français sur une ligne de crête – https://theconversation.com/trois-annees-de-guerre-russo-ukrainienne-les-chercheurs-francais-sur-une-ligne-de-crete-250450
