Source: The Conversation – in French – By Patrick White, professeur de journalisme, Université du Québec à Montréal (UQAM)
La campagne électorale qui se déroule actuellement au Canada ressemble de plus en plus à un test pour les médias traditionnels, avec des enjeux complexes et des réalités qui évoluent très vite.
La surabondance des sondages, qui sont désormais quotidiens, de même que la présence accrue de désinformation et de contenus suspects changent notamment la donne.
L’omniprésence de l’opinion, tant sur les ondes des chaînes continues que dans les quotidiens, laisse perplexe. Quelle place reste-t-il pour l’information brute et l’analyse lorsque l’opinion et les commentaires partisans étendent leurs tentacules partout ?
Il s’agit de la première campagne électorale où l’on retrouve du contenu produit par l’intelligence artificielle générative, et ce dans un contexte d’ingérence étrangère présumée encore cette année.
Mais il y a de bonnes nouvelles également : certains médias ont pris le bâton de l’éducation civique aux médias et à l’information (EMI) afin de décrire les coulisses de l’info et d’expliquer la couverture terrain faite ce printemps. J’inclus ici La Presse, Radio-Canada et Noovo Info. En tant que professeur de journalisme, je salue cette démarche et cette transparence.
J’aime beaucoup également les nouveaux formats utilisés par les médias émergents comme RAD et The Rover, sans oublier la multiplication des infolettres électorales et des balados dans les médias.
Une chose est claire cependant, la dépendance des médias à l’égard des sondages quotidiens me semble fort malsaine. C’est une béquille et cela influence indûment les électeurs. Il faudra avoir une réflexion là-dessus, en particulier dans les derniers jours des campagnes électorales. En a-t-on vraiment besoin dans les 72 heures avant un scrutin ? J’apprécie cependant les agrégateurs de sondages et leurs projections de sièges et de vote populaire en vue du 28 avril. Ça rend le tout concret.
Montages et fausses images
Ce qui m’inquiète le plus depuis le début de la campagne est l’abondance de fausses images, de montages et de mèmes malicieux sur les réseaux sociaux visant les chefs des partis politiques fédéraux. Je pense ici à la fausse photo du premier ministre sortant Mark Carney qui le montre avec Jeffrey Epstein (emprisonné il y a quelques années pour trafic sexuel).
Ces réseaux sociaux, dont X et TikTok, ont déjà reçu un avertissement d’Élections Canada au sujet des inquiétudes à l’égard de la propagation de désinformation politique et de contenus créés par l’IA. Un comité fédéral dirigé par le Bureau du Conseil privé veille également à la surveillance de l’intégrité électorale en donnant des briefings médiatiques chaque semaine.
L’ingérence étrangère au Canada (qui concerne la Chine, le Pakistan, la Russie et l’Inde) demeure présente, tant virtuellement que concrètement, comme on l’a vu récemment lorsqu’un candidat libéral fédéral d’origine chinoise a incité les électeurs à faire arrêter et déporter un ancien concurrent conservateur. Il a d’ailleurs démissionné dans la nuit du 31 mars au 1er avril.
Un débat annulé et un avion vidé des journalistes
Comment pourra-t-on continuer à départager le vrai du faux si les hypertrucages vidéo et audio se perfectionnent, comme le montre l’excellente série télé L’Indétectable sur les ondes de Tou.tv, propriété de Radio-Canada ? On voit ici que le travail des journalistes demeurera plus pertinent que jamais dans ce contexte de développement accéléré d’outils d’IA.
Deux autres précédents dans cette campagne électorale qui n’augurent rien de bon en journalisme :
La demande de TVA de faire payer les partis politiques pour son populaire débat télé en français nommé Face à face. Le débat a été annulé en raison du retrait de Mark Carney, ce qui est dommage, mais compréhensible dans les circonstances. Si les partis politiques mettent le bras dans le tordeur ici, quelles seront les prochaines demandes ? TVA justifie cette demande par une baisse de ses profits. Le réseau a toutefois déclaré un profit net de 2,6 millions$ au troisième trimestre de 2024. Et Québecor génère de substantiels profits annuels et trimestriels malgré la crise des médias.
Cette crise est permanente par ailleurs. Notons qu’il y a déjà un autre débat des chefs en français prévu le 16 avril, associé à un consortium national que TVA a quitté il y plusieurs années afin d’organiser son propre débat.
La décision du chef conservateur Pierre Poilievre d’éjecter les médias de son avion de campagne électorale pour des raisons logistiques et financières n’a pas bien passé. Cela donne une idée du dédain du candidat conservateur pour les journalistes. Si élu, il envisage de définancer CBC, le réseau anglais de Radio-Canada, et de réduire ou abolir les programmes fédéraux d’aide aux médias. Ce précédent crée des cauchemars logistiques et des coûts pour les grands médias sur le terrain.
Et les réseaux sociaux, eux ?
Meta et TikTok ont dévoilé leurs politiques à l’égard des élections canadiennes avant la campagne. Ceci n’empêche pas le blocage des nouvelles sur Facebook et Instagram par Meta depuis août 2023. Il demeure autant inacceptable deux ans plus tard. Il s’agit d’un grave recul démocratique, encore plus lors de campagnes électorales.
Pendant ce temps, le groupe de droite Canada Proud bat des records de vues avec ses « contenus » sur Facebook, bien qu’il ne soit pas un média. The Logic nous apprenait récemment que les publications de Canada Proud — qui est anti-Carney et pro-Poilievre — ont généré 1,6 million de vues sur Facebook lors de la première semaine de la campagne électorale, alors que les médias canadiens sont bloqués.
Le chercheur en données Fakhreddine Riahi, de l’Université de Sherbrooke, a également documenté le biais anti-Carney et pro-Poilievre des médias de Postmedia (dont The Montreal Gazette) en début de campagne électorale. Ces médias sont propriété du hedge fund américain Chatham. Ainsi, la couverture des tarifs douaniers est fortement biaisée, renforçant les peurs quant aux conséquences et aux dommages causés par la réponse du Canada aux décisions de Donald Trump.
À tout ça s’ajoute le rôle potentiel, encore à définir que le réseau social X, qui appartient à Elon Musk, pourrait jouer durant la campagne électorale comme potentiel vecteur de désinformation au pays. On n’est pas sorti du bois.
Patrick White ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La campagne électorale apporte de nouvelles réalités pour les médias traditionnels – https://theconversation.com/la-campagne-electorale-apporte-de-nouvelles-realites-pour-les-medias-traditionnels-253385
