Source: The Conversation – in French – By Mamadou Ndione, Maître de conférences, Université d’Orléans
Le financement participatif, ou crowdfunding, désigne un mode de financement alternatif permettant à un porteur de projet de collecter des fonds via une plateforme en ligne pour solliciter un grand nombre de contributeurs. Ceux-ci peuvent faire des dons, des prêts, des investissements afin d’obtenir une contrepartie matérielle ou symbolique.
Ce système contourne les circuits financiers traditionnels et devient dans plusieurs pays un outil d’autonomisation économique, notamment pour les publics peu ou pas bancarisés.
Dans le contexte sénégalais, marqué par un entrepreneuriat féminin dynamique mais confronté à des contraintes structurelles, le financement participatif apparaît comme une piste prometteuse. Pourtant, son usage par les femmes entrepreneures reste marginal.
Les femmes entrepreneures sénégalaises sont confrontées à des difficultés d’accès au financement et pour cause beaucoup d’entre elles évoluent dans l’économie informelle. Ce qui les prive de documents officiels (états financiers, immatriculation, bilans comptables) nécessaires à la constitution d’un dossier de demande de crédit solide. Elles exercent majoritairement dans des secteurs à faible valeur ajoutée tels que le commerce de détail ou la restauration de rue, considérés comme peu rentables par les institutions bancaires.
À cela s’ajoute un manque d’informations sur les produits financiers existants, ainsi qu’une maîtrise insuffisante des outils nécessaires à la gestion d’entreprise comme la planification budgétaire ou la prévision financière. Ce déficit de connaissances réduit considérablement leur capacité à convaincre les bailleurs de fonds.
Enfin, la propriété d’actifs reste largement dominée par les hommes. Les femmes possèdent rarement des terres, des bâtiments ou des équipements à leur nom, ce qui les empêche d’offrir des garanties matérielles suffisantes. Cette inégalité patrimoniale les rend dépendantes de leurs conjoints ou de proches pour accéder à des prêts formels, et constitue, de fait, un obstacle majeur face aux exigences des institutions financières traditionnelles.
En tant que chercheur, mes travaux portent notamment sur le financement et la gouvernance des petites et moyennes entreprises (PME) et le mécanismes de gouvernance au sein des PME sénégalaises. Dans un article collaboratif récent, nous démontrons que le financement participatif,via des modèles comme la tontine numérique et le système basé sur les royalties, joue un rôle dans le soutien aux projets entrepreneuriaux des femmes sénégalaises. Nous exposons les alternatives prometteuses qu’il offre et les raisons de la limitation de leur adoption.
L’étude a été menée en deux temps. Dans un premier temps, une phase de collecte de données a été réalisée en octobre 2021 par web scraping (technique utilisée pour extraire automatiquement des données à partir de sites internet) afin d’identifier les plateformes de financement participatif actives au Sénégal. Ensuite, une enquête de terrain a été menée entre février et mars 2022 dans la région de Ziguinchor, au sud du pays.
Cette enquête qualitative a ciblé 43 femmes entrepreneures majoritairement mariées et à revenus modestes. L’objectif principal de cette étude était de dresser un état des lieux du financement participatif au Sénégal et d’analyser son rôle dans le développement de l’entrepreneuriat féminin. Elle visait également à identifier les acteurs du crowdfunding dans le pays et à évaluer le niveau de connaissance et d’utilisation de ce mode de financement par les femmes entrepreneures.
Des obstacles financiers persistants
Les femmes entrepreneures sénégalaises font face à de nombreuses difficultés d’accès aux financements. D’abord, une large majorité évoluant dans le secteur informel, ne peut bénéficier ni de prêts bancaires ni des dispositifs publics. Elles se heurtent principalement à un manque de garanties de leur part exigées par les institutions financières classiques.
Le financement participatif, pourtant conçu comme une alternative, souffre, lui aussi, de plusieurs obstacles.
Le premier est la méconnaissance du concept même de crowdfunding. La barrière linguistique et le faible taux d’alphabétisation, notamment en français, freinent aussi l’appropriation de ces outils.
La préférence culturelle pour les formes d’entraide communautaire comme les tontines — profondément ancrées dans les pratiques sociales — explique en partie cette réticence à s’ouvrir à des systèmes perçus comme plus complexes ou incertains.
Enfin, le manque d’informations fiables sur les plateformes existantes, leur fonctionnement, leur sécurité ou encore la protection juridique des projets contribue à entretenir une certaine méfiance de la part des potentielles bénéficiaires.
Les modèles de financement participatif
Il existe plusieurs types de crowdfunding : par don, par prêt (crowdlending), par investissement en capital (equity crowdfunding), par royalties, ou encore avec contrepartie (produits ou services). Dans le contexte sénégalais, deux modèles semblent particulièrement adaptés :
• La tontine numérique : Elle fonctionne comme un système d’épargne tournante numérisé;
• Le modèle basé sur les royalties : Il permet à des porteurs de projets de lever des fonds sans dilution du capital. Il est particulièrement adapté aux projets rentables à court terme.
Ces modèles ont l’avantage de s’ancrer dans des pratiques connues sur place, tout en offrant un encadrement moderne et un accès facilité à des ressources financières.
Un impact encore limité mais prometteur
Malgré leur faible utilisation à ce jour, les plateformes de financement participatif ont un fort potentiel pour dynamiser l’entrepreneuriat féminin au Sénégal. En effet, elles offrent un accompagnement précieux : formations, suivi, mise en réseau, qui renforcent la pérennité et la performance des projets. De plus, elles réduisent les coûts de transaction liés à l’obtention de crédit et offrent une meilleure visibilité des projets portés par des femmes.
Les plateformes de financement participatif sont généralement gérées par des structures privées. Celles-ci assurent l’accompagnement des porteurs de projet, souvent en collaboration avec des partenaires techniques, financiers ou des ONG. Cet accompagnement, bien qu’ayant un coût, est généralement intégré au modèle économique de la plateforme.
Notre étude de terrain souligne que l’accès au financement n’est pas toujours perçu comme le principal frein. Les problématiques majeures sont plutôt liées à la baisse de la demande, à la pauvreté des clients et aux difficultés logistiques (transport, régulation, etc.). Cependant, un meilleur accès au financement, notamment participatif, reste un levier essentiel pour développer, formaliser et pérenniser ces petites entreprises féminines.
C’est la cas, par exemple de l’entrepreneure que nous avons appelée Ava, vendeuse de produits laitiers dans la région de Ziguinchor, dans le partie sud du Sénégal. Elle a récemment constaté une baisse importante de sa clientèle. En effet, les familles locales, confrontées à des revenus modestes, privilégient les produits de première nécessité. De plus, le transport des produits laitiers vers d’autres zones est rendu difficile par des contraintes logistiques et sanitaires.
Si Ava avait accès à un financement participatif, elle pourrait, par exemple, investir dans un réfrigérateur pour mieux conserver ses produits, améliorer leur emballage afin d’en garantir la qualité, ou encore explorer de nouveaux marchés comme Dakar ou la Guinée-Bissau.
Recommandations pour améliorer l’accès au financement participatif
Pour que le financement participatif devienne une véritable opportunité pour les entrepreneures sénégalaises, plusieurs leviers doivent être actionnés :
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Renforcer l’information et la sensibilisation, en particulier en langues locales comme le wolof. Des campagnes de communication via les radios communautaires où les ONG peuvent toucher des femmes souvent éloignées du numérique ou de l’information institutionnelle.
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Adapter les plateformes aux réalités locales, en simplifiant les interfaces, en intégrant des modèles de tontines numériques, et en prenant en compte les préférences culturelles. L’usage du téléphone mobile comme support principal est également essentiel, au vu de la forte pénétration du mobile en Afrique de l’Ouest.
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Former les entrepreneures aux outils numériques et à la gestion de projets. Les incubateurs locaux peuvent jouer un rôle central dans l’intégration du crowdfunding dans les parcours de formation entrepreneuriale.
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Mobiliser les ONG et les acteurs territoriaux. Dans certaines régions, les ONG jouent un rôle fondamental dans l’appui aux femmes. Leur implication dans la diffusion et la mise en œuvre de plateformes de financement participatif est cruciale.
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Encourager la participation de la diaspora. La mobilisation de la diaspora sénégalaise peut favoriser le financement de projets locaux avec un fort impact social.
Phase de maturation
Le financement participatif au Sénégal est encore en phase de maturation. Il présente de réelles opportunités pour l’entrepreneuriat féminin, à condition de lever les obstacles liés à la méconnaissance, à la langue, à l’éducation et à l’adaptation des outils aux réalités du terrain.
Renforcer ce type de financement alternatif permettrait non seulement de répondre aux besoins de financement non couverts par les canaux traditionnels, mais aussi de valoriser l’ingéniosité, la résilience et l’ambition des femmes entrepreneures sénégalaises.
Mamadou Ndione does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Sénégal : le financement participatif, un levier encore peu exploité pour l’entrepreneuriat féminin – https://theconversation.com/senegal-le-financement-participatif-un-levier-encore-peu-exploite-pour-lentrepreneuriat-feminin-253668
