Source: The Conversation – in French – By Jonathan Hamilton-Diabo, Assistant Professor, Teaching Stream; June Callwood Professor of Social Justice; Special Advisor on Indigenous Initiatives, Victoria University, University of Toronto
(AP Photo/Eric Gay)
Avec la mort du pape François, il est temps de se pencher sur ses excuses pour les pensionnats canadiens et leurs conséquences, près de trois ans après qu’il les a prononcées.
Le 25 juillet 2022, à Maskwacis, en Alberta, le pape François a présenté des excuses au nom de l’Église catholique romaine pour son rôle dans le système des pensionnats :
Je suis désolé. Je demande pardon, en particulier, pour la manière dont de nombreux membres de l’Église et des communautés religieuses ont coopéré, même à travers l’indifférence, à ces projets de destruction culturelle et d’assimilation forcée des gouvernements de l’époque, qui ont abouti au système des écoles résidentielles.
Ces excuses officielles et d’autres déclarations faites par le pape au Canada ont été présentées sept ans après la publication du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation (CVR), en 2015.
La CVR avait demandé au pape de « présenter, au nom de l’Église catholique romaine, des excuses aux survivants, à leurs familles ainsi qu’aux communautés concernées pour les mauvais traitements sur les plans spirituel, culturel, émotionnel, physique et sexuel que les enfants des Premières Nations, des Inuit et des Métis ont subis dans les pensionnats dirigés par l’Église catholique. » On demandait à ce que cela ait lieu au Canada dans un délai d’un an.
Il est important de comprendre les circonstances qui ont conduit le pape à adresser des excuses à Maskwacis, les réactions à celles-ci et leur signification pour les relations entre les peuples autochtones et l’Église catholique.
J’ai exploré ces enjeux quand le pape est arrivé au Canada. Je me suis demandé si ses excuses permettraient de guérir les blessures ou si elles renforceraient la méfiance à l’égard de l’Église. C’est en ma qualité de membre de la faculté mohawk, élevé dans la foi catholique, qui enseigne la théologie et l’éducation, et dont des personnes de la famille ont fréquenté ces écoles, que j’aimerais revenir sur cette question près de trois ans plus tard.
Sept ans après le rapport final de la CVR
Les excuses présentées par le pape à Maskwacis n’étaient pas les premières offertes par un membre de l’Église catholique. En 1991, les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée ont offert leurs excuses pour le « rôle que nous avons joué dans l’impérialisme culturel, ethnique et religieux » qui « a constamment mis en péril les traditions culturelles, linguistiques et religieuses des peuples autochtones. »
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
De nombreux évêques ont ensuite adressé leurs excuses, mais celles-ci étaient inadéquates dans la mesure où d’autres dirigeants, tels que le modérateur (Église unie du Canada) et le primat (Église anglicane du Canada), avaient fait des déclarations au nom de leurs confessions respectives en 1986 et en 1993, suivis par d’autres confessions protestantes.
On ne doit pas sous-estimer l’importance de la fonction de la personne qui présente des excuses. En 1998, Jane Stewart, ministre des Affaires indiennes du Canada, a lu une déclaration de réconciliation dans laquelle elle admettait les tragédies subies par les enfants qui ont fréquenté les pensionnats. Les dirigeants autochtones ont critiqué ses propos, y voyant un manque de reconnaissance du rôle et de la responsabilité du Canada. Ils l’ont perçue comme une expression de regrets plutôt que d’excuses, et l’ont rejetée parce qu’elle n’avait pas été offerte par le premier ministre, Jean Chrétien.
En 2008, le premier ministre Stephen Harper a présenté des excuses au nom du Canada. Bien que les réactions aient été mitigées, au moins, cette fois, c’est le premier ministre qui s’en est chargé. Les mêmes critères s’appliquent pour l’Église catholique.
Des excuses à retardement
En juillet 2022, le pape François a présenté ses excuses devant des milliers de personnes : des survivants, leurs familles, des membres et des leaders de la communauté. Il s’agit d’une déclaration importante, compte tenu du temps qu’il a fallu pour y parvenir.
D’autres confessions ont entamé le processus bien plus tôt. La pression sur l’Église catholique s’est accentuée, d’autant plus qu’elle a été la dernière grande Église à adresser des excuses alors qu’elle a administré environ 60 % des pensionnats. Plusieurs événements doivent être pris en compte pour bien comprendre ce qui a mené à ces excuses.
En 2021, des rapports ont commencé à faire état de possibles sépultures anonymes sur le terrain d’un ancien pensionnat à Kamloops, en Colombie-Britannique. La nouvelle de ces découvertes s’est répandue dans tout le pays, mais aussi dans le monde entier. Peu de temps après, on a fait des recherches sur d’autres sites de pensionnats pour voir si des tombes anonymes s’y trouvaient.
Colère et blessures ravivées
De nombreux travaux sur les sépultures anonymes avaient déjà été menés : le rapport final de la Commission de vérité et réconciliation leur consacre un volume ; en 2007, on a créé le groupe de travail sur les enfants disparus et les lieux de sépultures non marqués qui réunit des organisations autochtones nationales, d’anciens élèves, des archivistes et des représentants du gouvernement fédéral ; et le Mohawk Institute a mené des recherches sur le sujet. Cependant, la nation est restée abasourdie, et les blessures de nombreux Autochtones ont été ravivées.
Cette douleur a suscité une grande colère à l’égard de l’Église catholique.
Des églises ont été vandalisées ou incendiées. Comme beaucoup d’entre elles se trouvaient sur des terres des Premières Nations, cela a engendré des tensions, car des membres de la communauté étaient encore rattachés à la tradition chrétienne.
La polémique a replacé les pensionnats et l’Église au centre de l’attention. En mars 2022, le Vatican a invité une délégation de survivants à rencontrer le pape. Cette visite a été l’occasion pour les Autochtones de partager leur histoire. Cependant, comme l’événement a eu lieu au Vatican, cela a pu aggraver le déséquilibre de pouvoir entre l’Église et les Premières Nations, Inuits et Métis.
Une visite au Canada
Les membres de la délégation ont invité le pape à venir au Canada. Martha Grigg, une aînée inuite et survivante des pensionnats, a expliqué en quoi cette visite serait importante pour les anciens élèves des pensionnats et leurs familles. Le pape François a présenté ses excuses aux délégués et a exprimé sa volonté de se rendre au Canada.
Plusieurs mois après ce voyage, le pape est arrivé au Canada pour adresser des excuses officielles. Les réactions sont allées de l’acceptation au rejet pur et simple, tandis que certains ont adopté une approche « attentiste ».
Certains ont déclaré que les excuses « ont permis d’ouvrir la porte aux survivants et à leurs familles pour qu’ils marchent ensemble avec l’Église pour un présent et un avenir dans le pardon et la guérison ». Toutefois, des mécontentements ont été exprimés concernant des questions telles que la doctrine de la découverte ou l’absence d’un engagement visant à permettre l’accès aux registres.
Sans excuses, impossible d’avancer
Les excuses n’ont pas toujours un effet instantané. Elles représentent l’espoir d’une meilleure relation et constituent une première étape vers la guérison. Sans elles, les actions proposées par l’Église ne pourraient pas trouver d’écho. Le fait que les excuses papales aient été attendues pendant de nombreuses années a maintenu cet enjeu au centre des préoccupations, détériorant les relations entre l’Église et les peuples autochtones et érodant la confiance.
Par la suite, l’Église catholique a pris des mesures pour remédier aux préjudices causés par les pensionnats et contribuer au processus de guérison. En 2023, le Vatican a publié une note conjointe sur la doctrine de la découverte, dans laquelle il est indiqué que l’Église catholique prend ses distances avec ce concept et le rejette, car il ne fait pas partie de ses enseignements.
La Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) et les Oblats ont pris la résolution d’instaurer un processus d’accès transparent aux archives des églises. En bloquant l’accès à ces documents, on empêchait les familles autochtones de localiser leurs parents qui ne sont jamais revenus chez eux.
En 2021, les évêques se sont engagés à collecter 30 millions de dollars pour le Fonds de réconciliation avec les Autochtones afin de soutenir les activités qui facilitent la guérison et la réconciliation. Les excuses ont dynamisé leur campagne et ont permis de réunir rapidement la moitié des fonds prévus, donnant à croire que l’objectif pourrait être atteint avant le délai de cinq ans.
Dans une déclaration datant de juillet 2024, la CECC a indiqué qu’elle avait « établi des structures […] pour soutenir des dialogues et favoriser une meilleure compréhension des traditions autochtones et de leurs valeurs culturelles, linguistiques et spirituelles » et qu’elle souhaitait développer des collaborations universitaires pour comprendre et aborder la « doctrine de la découverte ».
Une longue guérison, des excuses nécessaires
Si de petites avancées dans les activités de réconciliation ont eu lieu depuis les excuses du pape François, la voie vers la guérison est longue. La méfiance est palpable, car la sincérité de l’Église dans ce processus est remise en question. Néanmoins, les excuses offrent l’occasion d’établir de nouvelles relations et de tracer de nouveaux chemins ensemble.
Les critiques sur la manière et le moment où cela s’est passé, ainsi que sur ce qui a été dit, resteront toujours d’actualité, mais les excuses étaient nécessaires.
Elles l’étaient pour de nombreux survivants, qui se sont ainsi sentis reconnus. Il était nécessaire que l’Église admette officiellement sa responsabilité. Et il était nécessaire que le pape François présente ses excuses directement aux populations autochtones.
Jonathan Hamilton-Diabo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. « Je suis désolé » – Réflexion sur les excuses du pape François au sujet des pensionnats autochtones – https://theconversation.com/je-suis-desole-reflexion-sur-les-excuses-du-pape-francois-au-sujet-des-pensionnats-autochtones-255060
