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« Elle l’a bien cherché » : que disent les incels de la série Adolescence ?

« Elle l’a bien cherché » : que disent les incels de la série Adolescence ?

Source: The Conversation – in French – By Océane Corbin, PhD Student and research coordinator, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le jeune acteur Owen Cooper est considéré comme correspondant «un peu trop» aux critères de beauté masculins pour être crédible, selon certains utilisateurs du forum incel. Courtoisie de Netflix

La couleur est annoncée dès les premières minutes : des tons gris et froids, une musique angoissante et une scène brutale d’arrestation. Le 13 mars dernier, la série anglaise Adolescence confrontait les téléspectatrices et téléspectateurs à un phénomène on ne peut plus inquiétant : la montée des discours masculinistes et leurs conséquences sur les plus jeunes.

Réalisée par Stephen Graham et Jack Thorne, la série est rapidement devenue le sujet de l’heure, se plaçant dès sa sortie dans le top dix de la plateforme Netflix. En fait, Adolescence aborde des sujets jugés si préoccupants, qu’elle sera diffusée dans les collèges et lycées du Royaume-Uni.

La série présente un jeune garçon de 13 ans, Jamie, qui assassine Katie, une autre élève de son école, après que celle-ci a refusé ses avances. Au fil de l’enquête policière, on découvre que les jeunes garçons de l’école sont en fait exposés à divers discours masculinistes. Ils peuvent croire par exemple que la société actuelle défend les intérêts des femmes aux dépens de ceux des hommes, ou encore que 20 % des hommes attirent 80 % des femmes.

Sans le savoir peut-être, les adolescents de l’école adhèrent à l’idéologie incel.

Qu’est-ce que les incels ?

Le terme « incel » fait référence aux célibataires involontaires, soit ces hommes qui n’arrivent pas à avoir des relations romantiques et/ou sexuelles avec des femmes. La communauté incel se caractérise notamment par ses discours profondément violents, sexistes et antiféministes, et son appartenance à la manosphère – des regroupements en ligne qui prétendent soutenir la cause masculine.

Doctorante en communication et en études féministes à l’Université du Québec à Montréal, je travaille depuis plus de deux ans sur la communauté des incels. Dans le cadre de mes recherches, j’ai analysé un forum incel international anglophone public connu pour son grand débit de publications, ainsi que pour l’intensité de la violence des propos partagés.

La tuerie d’Isla Vista de 2014 a été dans les premières à mettre en avant la dangerosité de ces espaces. Le meurtrier avait exprimé sa haine des femmes et de la société dans une vidéo maintenant tristement célèbre, peu avant d’assassiner six personnes étudiantes sur le campus. Depuis, au moins une dizaine de tueries de masse ont été réalisées par des hommes qui se revendiquent incels.


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Ma première interrogation après avoir regardé Adolescence a bien évidemment été de me demander comment les incels l’ont perçue : en effet, s’il y a une chose que j’ai pu remarquer en étudiant leurs discours, c’est qu’ils sont très impliqués dans le suivi de l’actualité, notamment des nouvelles à leur propos.

Quelques jours seulement après la sortie de la série, plusieurs centaines de commentaires avaient déjà été publiés sur le sujet. Beaucoup de perspectives sont rendues publiques sur Adolescence : la plupart sont négatives, mais certains utilisateurs partagent leur satisfaction vis-à-vis de sa diffusion.

Adolescence et les incels

En premier lieu, une opinion qui semble largement partagée est que la série adopterait une philosophie anti-incel afin d’attiser la haine envers la communauté, tout en prenant trop de libertés dans sa représentation. Pour beaucoup, le personnage de Jamie correspondrait par exemple un peu trop aux critères de beauté masculins, et cela affecterait la crédibilité de l’histoire.

En effet, selon la « théorie » des incels, la qualité de vie ainsi que la réussite sociale seraient directement liées au fait de correspondre aux critères de beauté hégémoniques. Ce phénomène porte le nom du lookism, soit la discrimination basée sur le physique : d’après eux, celle-ci toucherait plus les hommes que les femmes lorsqu’il s’agit de s’engager dans des relations amoureuses ou sexuelles. Or, cette étude indique que ce serait plutôt l’inverse.

Certains utilisateurs critiquent également le scénario, qui serait trop féminin : « L’ensemble de la série est très axé sur la mentalité féminine. Les gens sont trop dramatiques, rien n’est résolu. […] c’est écrit pour que les femmes puissent s’y identifier. »

Cependant, cette critique des incels est infondée : il est important de souligner que dans Adolescence, la victime, Katie, brille par son absence. Le récit suit tantôt un policier, tantôt Jamie, tantôt son père. Sauf pour un épisode où une psychologue occupe un rôle central, la narration tourne autour des hommes. C’est d’ailleurs un reproche formulé par plusieurs internautes et critiques culturels.

Erin Doherty incarne le rôle de la psychologue qui obtiendra une première confession de Jamie.
Courtoisie de Netflix

D’autres incels remettent la culpabilité du protagoniste en question. Par exemple, dans la série, Jamie explique que Katie subissait de l’intimidation parce que des photos d’elle à caractère sexuel avaient été diffusées dans l’école. Estimant que cette situation allait obliger Katie à revoir ses critères à la baisse, Jamie y avait vu l’occasion de lui faire des avances.

Les incels du forum sous-entendent que ce type d’action serait un comportement entièrement normal et acceptable : « Je ne peux pas voir le perpétrateur comme étant le méchant de l’histoire […]. Visiblement, essayer de se lier d’amitié avec quelqu’un qui a le même statut social que toi, c’est maintenant de la manipulation et de la psychopathie […] ».

Un autre utilisateur met en avant l’idée que, selon lui, Adolescence justifie le harcèlement dont Jamie a été victime et condamne le fait d’y résister. Un tel commentaire sous-entend que le meurtre est une résistance valide face à l’intimidation : « La série dit littéralement que l’intimidation est acceptable et même justifiée, tandis que la résistance […] à l’intimidation est diabolique. » L’intimidation mentionnée ici fait référence aux commentaires laissés par Katie sur les réseaux sociaux, commentaires qui désignaient Jamie comme étant un incel.

De la publicité pour les idées incels ?

Malgré ces critiques, on peut retrouver une quantité importante de messages plus « positifs » concernant Adolescence. Ceux-ci mettent en avant l’idée que la propagation des idées incels serait bénéfique, et ce, pour la reconnaissance qu’elle apporte à la communauté, ainsi que pour son potentiel de recrutement : « Parfait, ça veut dire que l’inceldom se propage. »

La reconnaissance passe donc par la mise en avant de la dangerosité des incels et de leurs idées. Les gens ont peur, et c’est une bonne chose : « Si les féministes ne nous considéraient pas comme une menace sérieuse pour le système gynocentrique, elles ne s’embêteraient pas à faire de la propagande comme celle-ci. Elles ont peur. »

Dans la série, plusieurs adolescents nourrissent des idées affiliées à l’idéologie incel.
Courtoisie de Netflix

Quelques messages soulignent le fait que certains jeunes garçons pourraient se retrouver dans les discours de la manosphère à travers la série : « espérons que cela aura l’effet inverse et aidera les garçons à réaliser qu’ils sont en fait détestés ».

Ces éléments illustrent un enjeu primordial lorsqu’il s’agit de discuter du masculinisme et des incels : Comment parler du phénomène – et le dénoncer – sans ultimement lui faire de la publicité ?

Une critique insuffisamment documentée

Dans une entrevue accordée à une journaliste de The Guardian, le réalisateur Jack Thorne indique que l’idée de partir du contexte des incels pour le motif du meurtre qu’il voulait mettre en scène est en réalité une vision venue de sa collègue, Mariella Johnson. Cet élément nous permet de comprendre pourquoi, malgré la qualité de l’écriture du scénario, les échanges sur la manosphère sont relativement pauvres : une personne spectatrice non initiée aux enjeux entourant les incels ne le sera pas beaucoup plus après avoir regardé Adolescence.

La série montre très bien comment la misogynie peut encourager certains comportements toxiques, et illustre brillamment les conséquences potentielles de l’utilisation non supervisée des médias sociaux et d’une société qui permet à ce genre de discours de circuler. Néanmoins, Adolescence aurait pu mieux dénoncer la toxicité de ces communautés en ligne, et plus directement la haine et l’objectification des femmes, qui y est normalisée et encensée : le fait que cette partie de la narration ait été une idée ajoutée après l’idéation initiale nous explique en partie pourquoi elle n’est pas plus présente.

Adolescence ne se revendique pas comme étant une série documentaire sur la manosphère, évidemment. Cependant, il est primordial de mettre davantage en avant la dangerosité des arguments avancés par ces communautés en ligne, arguments qui dépassent depuis longtemps les frontières du Web.

Océane Corbin est membre de LabCMO (Laboratoire sur la Communication et le Numérique), RéQEF (Réseau Québécois en études féministes), et l’IREF, Institut de recherche et d’études féministes.

ref. « Elle l’a bien cherché » : que disent les incels de la série Adolescence ? – https://theconversation.com/elle-la-bien-cherche-que-disent-les-incels-de-la-serie-adolescence-253603

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