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Génocide rwandais : les survivants réclament une mémoire apolitique

Génocide rwandais : les survivants réclament une mémoire apolitique

Source: The Conversation – in French – By Samantha Lakin, Lecturer, UMass Boston

La mémoire et la politique sont intrinsèquement liées. Il est illusoire de penser qu’elles peuvent être totalement séparées dans les contextes post-conflit et post-génocide. Elles évoluent aussi constamment. Leur interaction ouvre la porte à des manipulations, des instrumentalisations ou des exagérations utilisées à des fins politiques diverses.

Cette réalité vaut aussi pour la période de commémoration du génocide rwandais, connue sous le nom de Kwibuka. Elle s’étend chaque année d’avril à juillet. Elle est consacrée au souvenir du génocide perpétré en 1994 contre les Tutsi.

Depuis plus de douze ans, je mène des recherches sur la mémoire du génocide au Rwanda.. Mes travaux portent sur les processus de mémorialisation, le sens que les individus donnent à leurs souvenirs, et la manière dont ils perçoivent la justice, à partir de leurs liens personnels avec le Kwibuka.

La commémoration pose un paradoxe difficile à résoudre. Souvent, lorsque de nouveaux conflits surgissent, la commémoration se divise en deux catégories distinctes et concurrentes. Il y a la commémoration à motivation politique, où la mémoire est utilisée comme couverture pour faire avancer un agenda politique. D’autre part, il y a les pratiques mémorielles qui transcendent la politique. Ces deux types de mémoire coexistent dans le temps et dans l’espace. Ces deux types de mémoire coexistent dans le temps et dans l’espace.

En m’appuyant sur plus d’une décennie de recherches de terrain, je m’intéresse ici aux pratiques commémoratives qui dépassent les clivages politiques. J’interroge aussi la pertinence du Kwibuka, et la façon dont les individus parviennent à lui donner son sens dans un contexte sociopolitique complexe.

Trois façons dont la commémoration du génocide transcende la politique

Tout d’abord, le Kwibuka peut être un espace de libération pour les survivants.

Pour de nombreux Rwandais, les pratiques de commémoration du génocide telles que le Kwibuka conservent une signification. D’après les entretiens que j’ai eus avec plusieurs survivants du génocide rwandais basés aux États-Unis et au Rwanda, la période de commémoration peut s’avérer, contre toute attente, libératrice.

Une femme rwandaise d’une quarantaine d’années qui a survécu à un viol et a été forcée de se cacher pendant le génocide explique :

Quand nous nous rassemblons pour le Kwibuka, nous avons le droit d’exprimer notre chagrin d’une manière qui peut sembler étrange aux autres. Culturellement, les Rwandais sont censés rester forts et maîtriser leurs émotions. Pourtant, pendant le Kwibuka, nous pleurons, nous partageons nos histoires, nous rions même et faisons des blagues. Personne ne nous juge. C’est comme ça que nous, survivants, avançons.

Deuxièmement, le devoir de mémoire est une responsabilité.

Certains survivants participent aux commémorations par sens du devoir envers les victimes disparues.

Dès la création d’Ibuka, la première association de survivants fondée en 1995, plusieurs de ses membres ont exprimé leur réticence à reléguer leurs propres besoins au second plan. Beaucoup doutaient qu’un jour la justice serait rendue.

Pourtant, dans l’ensemble, ils l’ont fait quand même par souci de l’intérêt collectif ou par fidélité aux dirigeants du mouvement qui défendaient leurs droits.

Cette obligation reste vivace aujourd’hui. Lors de la commémoration du 7 avril 2025 à l’ONU, Germaine Tuyisenge Müller, survivante, a évoqué ce sentiment de responsabilité envers les victimes :

Beaucoup d’entre nous se sentent encore coupables. Nous ne savons pas pourquoi nous avons survécu. Nous témoignons par devoir.

Elle n’avait que 9 ans pendant le génocide.

Sur les 100 personnes que j’ai interrogées pendant mes recherches de 2013 à 2020 au Rwanda, la majorité estime important de participer aux cérémonies du Kwibuka, avant tout pour soutenir leurs proches et leur communauté.

Cette vision reflète une évolution depuis 2014, lors du 20e anniversaire. Alors que la participation pouvait auparavant être perçue comme contrainte (par crainte de sanctions ou de surveillance), elle est désormais majoritairement considérée comme un bien commun.

Comme l’a dit un Rwandais que j’ai interrogé en 2017 :

Nous y allons parce que cela a une valeur collective. C’est mieux d’y aller que de créer des tensions dans la communauté. Et pour moi, cela ne représente pas une contrainte.

Troisièmement, la commémoration du génocide permet d’agir.

De nombreux survivants considèrent leur participation au Kwibuka comme une manière de retrouver une forme d’autonomie d’action à l’inverse de la période du génocide où ils étaient impuissants. Ils s’engagent dans des actions concrètes qui soutiennent d’autres victimes qui subissent des violences aujourd’hui.

La plupart des personnes interrogées ont confié qu’elles profitaient de ces commémorations pour réfléchir à une variété d’enjeux, au-delà des récits officiels. Ces récits peuvent ne pas toujours refléter toute la diversité des expériences rwandaises pendant le génocide. Il s’agit notamment de Rwandais issus de mariages mixtes ou d’individus accusés à tort d’avoir commis des actes de génocide en 1994.

Façonner la mémoire collective

Comment les acteurs extérieurs et les citoyens engagés peuvent-ils soutenir des formes de commémoration qui dépassent les clivages politiques ?

Bien que l’on puisse croire que “notre” marge d’action est limitée, chacun a un rôle à jouer pour défendre la vérité historique face à ceux qui manipulent le passé pour nuire aux survivants ou servir des intérêts partisans. Mais cette démarche exige de la vigilance. Lorsque nous écoutons et relayons les voix des rescapés, deux questions doivent nous guider : leurs récits sont-ils authentiques ? Et cherchent-ils véritablement la justice et la paix, plutôt que d’attiser les divisions ?

En outre, construire la paix est un combat de longue haleine. Cela ne se fait pas du jour au lendemain, et il est illusoire de penser ainsi.

Les survivants du génocide rwandais nous rappellent qu’il faut un travail quotidien, individuel et collectif, pour contrer les manipulations de ceux qui alimentent les tensions. Dans un monde où les souffrances ne cessent de s’aggraver, les témoignages des rescapés, partagés à travers le monde pendant le Kwibuka, restent des outils essentiels pour comprendre et prévenir les crimes contemporains. Leur expérience éclaire les mécanismes de la violence et les voies de la réconciliation.

En honorant la mémoire des victimes et les combats menés pour le droit au souvenir, la communauté internationale et les acteurs engagés pour la paix peuvent s’inspirer des formes de commémoration qui dépassent les clivages politiques. Elles jouent un rôle clé dans la préservation de la vérité historique, un enjeu central à l’heure où les récits tronqués sont légion.

Samantha Lakin, PhD, est spécialiste en génocide comparé et chercheuse principale au Centre pour la paix, la démocratie et le développement (CPDD) de l’Université du Massachusetts à Boston. Remarque : l’auteure écrit à titre personnel en tant que spécialiste du génocide, et ses opinions ne reflètent pas celles de son employeur actuel.

ref. Génocide rwandais : les survivants réclament une mémoire apolitique – https://theconversation.com/genocide-rwandais-les-survivants-reclament-une-memoire-apolitique-255793

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