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L’Alberta accuse depuis longtemps Ottawa de vouloir détruire son industrie pétrolière, mais ce mythe est nocif

L’Alberta accuse depuis longtemps Ottawa de vouloir détruire son industrie pétrolière, mais ce mythe est nocif

Source: The Conversation – in French – By Ian Urquhart, Professor Emeritus, Political Science, University of Alberta

« L’Alberta est un lieu qui carbure à l’autotromperie. » C’est par ces mots que le journaliste albertain Mark Lisac commence son livre publié en 2004, dans lequel il vise à briser les mythes qui ont trop souvent nourri la politique albertaine au cours des dernières décennies.

Les politiciens albertains, anciens et actuels, ont recommencé à considérer les revendications séparatistes avec sérieux. Cela signifie qu’il est temps de révéler et de contester encore une fois les mythes politiques qui pourraient détruire le Canada.

Le pétrole est à l’origine d’un de ces mythes qui prétend qu’Ottawa s’oppose systématiquement aux secteurs pétrolier et gazier et est déterminé à en stopper la croissance. Le Programme énergétique national (1980), le projet de pipeline Northern Gateway (2016), le projet Oléoduc Énergie Est (2017) et le plafonnement de la pollution par les gaz à effet de serre seraient la preuve de l’hostilité d’Ottawa à l’égard des industries pétrolières et gazières.

Il est intéressant de noter que l’oléoduc Keystone XL et l’agrandissement de Trans Mountain ne sont pas concernés par ces affirmations. Ottawa a appuyé ces projets visant à transporter le pétrole brut des sables bitumineux de l’Alberta vers des marchés étrangers. Le gouvernement fédéral a même racheté Trans Mountain à Kinder Morgan en 2018, non pas pour y mettre fin, mais pour le construire.

Concernant Keystone XL, le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, a remercié le premier ministre Justin Trudeau pour son soutien au projet. Ce fait ne conforte pas le discours séparatiste et est donc largement ignoré.

L’effet des sables bitumineux

Personne ne devrait contester l’impact dévastateur du Programme énergétique national sur les secteurs du gaz et du pétrole conventionnels de l’Alberta il y a 40 ans. Ce sont toutefois les sables bitumineux, et non le pétrole conventionnel, qui ont permis au Canada de se hisser à la quatrième place des producteurs de pétrole au monde.

Le gouvernement fédéral a-t-il favorisé ou freiné la croissance spectaculaire de la production de sables bitumineux après 1990 ?

L’histoire nous apprend qu’Ottawa a encouragé et soutenu le secteur des sables bitumineux depuis le milieu des années 1970. En 1975, Ottawa a contribué à maintenir le projet Syncrude en vie en prenant une participation de 15 % dans la deuxième exploitation de sables bitumineux du Canada.

Paradoxalement, l’enthousiasme fédéral pour une hausse de la production de pétrole issu des sables bitumineux s’est également manifesté en 1980 grâce au Programme énergétique national (PEN), que les conservateurs albertains considèrent comme le diable en personne. La plupart des rapports du PEN ne mentionnent pas que le gouvernement fédéral a accordé des avantages fiscaux aux sociétés d’exploitation des sables bitumineux, tout en retirant ces avantages aux producteurs de pétrole conventionnel.

En outre, la tarification du PEN garantissait que Syncrude bénéficierait du prix mondial pour sa production. À 38 dollars le baril, Syncrude a reçu plus du double de ce que les producteurs conventionnels ont reçu. Si le PEN a été dur pour les producteurs de pétrole conventionnel, il a contribué à créer un avenir radieux pour les sables pétrolifères.

Au milieu des années 1990, Ottawa a participé au boom des sables bitumineux post-1995. Le Groupe de travail national sur les stratégies de mise en valeur des sables bitumineux, dominé par l’industrie, a cherché à obtenir des concessions fiscales fédérales pour stimuler la croissance de ce secteur. Le gouvernement fédéral a accédé à leur demande dans son budget de 1996, malgré la volonté du premier ministre Jean Chrétien de réduire le déficit.

Ces mesures contredisent encore une fois le mythe de l’opposition fédérale à l’industrie pétrolière.

Des plafonds généreux

Le favoritisme politique d’Ottawa à l’égard des sables bitumineux ne s’arrête pas là. Il influence invariablement la manière dont le gouvernement fédéral traite les sables bitumineux dans ses politiques de lutte contre les changements climatiques.

Dans le Plan du Canada sur les changements climatiques (2002), le gouvernement fédéral fait preuve de clémence à l’égard des producteurs de pétrole et de gaz. Les mesures qu’il prévoit pour les grands émetteurs industriels sont étrangement similaires aux orientations de l’Association canadienne des producteurs pétroliers en matière de lutte contre les changements climatiques. Suncor et Syncrude, les deux principaux producteurs de sables bitumineux, ont estimé que ces propositions fédérales n’ajouteraient qu’une somme dérisoire, de 20 à 30 cents, à leurs coûts par baril.

La réponse de Justin Trudeau au plafond d’émission imposé par l’Alberta en 2015 pour les sables bitumineux a révélé l’attitude plus favorable qu’hostile d’Ottawa à l’égard de l’acteur dominant du secteur pétrolier canadien.

Le gouvernement néo-démocrate de Rachel Notley a fixé ce plafond à 100 millions de tonnes de GES par an, auxquelles s’ajoutent 10 millions de tonnes supplémentaires pour les nouvelles installations de traitement et de cogénération. Ce plafond représente un volume d’émission supplémentaire colossal de 39 millions de tonnes, soit 55 %, par rapport aux émissions des sables bitumineux en 2014.

Ce plafond généreux a contribué à une hausse considérable de la production des sables bitumineux. Les bénéfices substantiels se sont transformés en bénéfices record en 2022. Ottawa a adopté la position de l’Alberta en intégrant le plafond de la province dans ses politiques climatiques pour l’après-2015.

Ottawa a de nouveau fait preuve d’indulgence à l’égard des sables bitumineux en exemptant les nouveaux projets d’extraction in situ (non minière) de sables bitumineux en Alberta de la Loi sur l’évaluation d’impact. Cette exemption s’applique jusqu’à ce que le plafond d’émissions de l’Alberta soit atteint. Le dernier Rapport d’inventaire national du Canada sur les émissions de gaz à effet de serre fait état d’émissions record de 89 millions de tonnes de GES liées aux sables bitumineux en 2023, ce qui représente des émissions de 11 millions de tonnes inférieures au plafond de 100 millions.

Instrumentalisation des mythes

De plus, nous avons la proposition actuelle de plafonnement national des émissions de gaz à effet de serre. L’Alberta est furieuse. Que ce soit intentionnel ou non, l’indignation de la première ministre Danielle Smith nourrit le sentiment séparatiste en donnant une image trompeuse de l’impact du plafonnement sur la production de pétrole et de gaz.

Danielle Smith et son ministre de l’Environnement s’appuient sur les travaux du directeur parlementaire du budget (DPB) pour alimenter leur discours selon lequel « Ottawa déteste le pétrole ». Ils affirment que l’évaluation de l’incidence économique du plafond réalisée par le DPB montre que la production de pétrole et de gaz sera réduite de 5 %, soit plus de 245 000 barils par jour.

Cette déclaration est fausse

En réalité, le DPB a conclu que, avec le plafond actuel, la production des sables bitumineux « devrait rester bien au-dessus des niveaux actuels », soit 15 % de plus qu’en 2022. Le plafond d’émission proposé par le gouvernement fédéral, tout comme celui du NPD albertain il y a dix ans, est supérieur aux niveaux actuels d’émission. Le DPB a affirmé que ce plafond pour les émissions des sables bitumineux serait supérieur de 6 % au niveau de 2022.

Le plafond considéré par Ottawa s’inscrit dans la continuité du soutien qu’il apporte depuis des décennies aux sables bitumineux.

Les mythes sont au cœur de notre existence. Lorsque je parle à mes petits-fils du pot d’or au bout de l’arc-en-ciel, j’espère éveiller leur curiosité, leur imagination et leur intérêt pour l’héritage irlandais de leur grand-mère.

En politique, toutefois, les histoires fantaisistes peuvent s’avérer dangereuses. Certaines personnes exploitent les mythes, utilisant les fictions qui les constituent pour encourager leurs adeptes à adopter un comportement basé sur des faussetés. C’est ce qui semble se produire une fois de plus en Alberta. Nous devons exiger mieux de la classe politique.

Ian Urquhart ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Alberta accuse depuis longtemps Ottawa de vouloir détruire son industrie pétrolière, mais ce mythe est nocif – https://theconversation.com/lalberta-accuse-depuis-longtemps-ottawa-de-vouloir-detruire-son-industrie-petroliere-mais-ce-mythe-est-nocif-256734

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