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Handicap et intelligence artificielle se nourrissent-ils mutuellement ?

Handicap et intelligence artificielle se nourrissent-ils mutuellement ?

Source: The Conversation – in French – By Muriel Mac-Seing, Professeure adjointe, Université de Montréal

Les applications d’intelligence artificielle peuvent faciliter la vie des personnes ayant une expérience du handicap… à condition qu’elles soient adaptées à leur réalité. (Shutterstock)

Les personnes en situation de handicap (PSH) constituent 16 % de la population mondiale, et 27 % de la population canadienne. Malgré ce poids démographique non négligeable, la question se pose de savoir si les PSH sont systématiquement incluses dans les réflexions concernant les avancées technologiques des applications d’IA en lien avec le handicap.

Je suis professeure en santé mondiale à l’École de santé publique de l’Université de Montréal (ESPUM). Ma spécialité concerne les enjeux d’équité et d’inclusion des PSH en matière de santé. En échangeant avec mon collègue, Jean Noël Nikiema, professeur en santé numérique et en analyse des mégadonnées, nous nous sommes interrogés sur les interactions entre le handicap et l’intelligence artificielle (IA).

Si, au premier abord, l’évidence d’une synergie entre ces deux domaines nous semblait indéniable, il est rapidement apparu qu’il fallait aller au-delà des intuitions et s’appuyer sur des données probantes pour étayer cette idée.

Nous avons dans ce contexte mené un bilan des connaissances scientifiques sur le sujet pour synthétiser la littérature existante et identifier les lacunes quant à l’intersection entre les applications en IA et l’inclusion des PSH. Nous avons également interviewé 16 personnes, dont des experts en IA et des PSH entendantes et malentendantes. Notre but était de mieux comprendre leurs perspectives, en tant que concepteurs d’applications en IA d’une part, et à titre d’utilisateurs en situation de handicap d’autre part.

Lors d’un webinaire de restitution des données, nous avons aussi recueilli les retours d’une quarantaine de personnes provenant des secteurs académiques, de la recherche et d’organisations de PSH pour identifier des priorités de recherche. Les résultats de notre étude nous ont révélé trois éléments.

Le diagnostic au détriment des besoins

Premièrement, sur les 84 recherches incluses dans la revue de la portée que nous avons réalisée concernant l’intersection entre les applications en IA, la recherche et le développement en santé, et les PSH, la majorité des recherches ont été menées en Amérique du Nord (principalement aux États-Unis d’Amérique, Canada), en Europe (Grande-Bretagne, France) et en Asie (Chine, Inde).

Peu d’études sur ces trois concepts ont été menées ailleurs dans le monde, notamment en Amérique du Sud et en Afrique, alors que 80 % des PSH résident dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Lorsque les PSH étaient étudiées, les personnes avec une incapacité motrice et cognitive étaient largement représentées, et de surcroît, dans un contexte clinique ou hospitalier.


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La plupart de ces études étaient donc intéressées à prédire des problèmes de santé ou de diagnostics médicaux. Une minorité d’entre elles était intéressée aux réalités des personnes déjà en situation de handicap, notamment à celles qui vivent chez elles, à domicile, et non dans des structures sanitaires.

Pourquoi le handicap et les personnes en situation de handicap ?

Deuxièmement, les entretiens avec les experts et les PSH (en santé) ont mis en exergue le manque de reconnaissance et de connaissances des experts en IA concernant les besoins des PSH.

Nos résultats tendent à montrer que les experts en IA sont intéressés à mieux connaître les besoins des PSH. L’inverse est également vrai : les PSH souhaitent mieux faire reconnaître leurs besoins auprès des experts en IA. Malgré cette ouverture, les secteurs de l’IA et du handicap collaborent peu, voire pas du tout. Le travail en silo semble prévaloir.

De leur côté, les chercheurs sont nombreux à se demander s’il est vraiment pertinent de considérer le handicap en tant que dimension de biais systématique. La pensée dominante opère plutôt le raisonnement suivant : si un outil est développé de manière suffisamment responsable, elle servira à « tout le monde », et donc par ricochet aux PSH.

De l’IA utile oui, mais non accessible

Notre troisième constat est toutefois sans appel.

Les PSH qui utilisent des applications en IA pour retrouver leur chemin, ou « entendre » ce qui se passe dans leur environnement, par exemple sur un téléphone, une montre intelligente ou un ordinateur, ont toutes mentionné le manque d’accessibilité des interfaces d’IA qui ne sont pas adaptées à leurs besoins.

Le principal enjeu de l’IA pour les personnes malvoyantes, par exemple, « ce n’est pas tant l’IA elle-même, ce sont les interfaces. Car même s’il existe des synthèses vocales dans les applications, pour les activer, il faudrait les voir ! », mentionne un participant en situation de handicap visuel d’un des groupes de discussion.

S’ajoutent à ce constat de multiples barrières financières et linguistiques dans l’utilisation des applications IA. Plusieurs PSH ont mentionné ne pas pouvoir se permettre d’acheter un appareil intelligent, et ainsi profiter des avancées technologiques proposées par l’IA. D’autres PSH ont indiqué que les applications d’IA ne sont pas encore aptes à reconnaître l’accent québécois.

Que faire pour une IA plus inclusive et équitable ?

Nous avons pu obtenir des recommandations des personnes participantes à l’étude pour améliorer une utilisation plus équitable des applications IA pour les PSH.

  1. Inclure proactivement les personnes avec différents types de handicaps dès la conception, c’est-à-dire du développement (incluant la constitution des bases de données massives) au déploiement, et jusqu’à l’évaluation des applications IA, tant en matière de recherche qu’au niveau de la mise en œuvre des produits – c’est une question éthique.

  2. Améliorer l’accessibilité des interfaces et des applications IA pour les personnes avec différents types de handicap – c’est une question pragmatique et axée sur l’équité.

  3. Recruter des PSH au sein des équipes de recherche et de mise en œuvre des applications et produits IA – c’est une question de diversité et d’inclusion.

  4. Augmenter les incitatifs pour collaborer de façon intersectorielle et interdisciplinaire entre les secteurs de l’IA et du handicap – c’est une question de responsabilité pour un développement durable.

À la lumière de ces résultats, nous avons un signal fort qu’il est temps, non seulement de mieux examiner l’intersection entre l’IA et le handicap, mais que les acteurs du terrain, tant les experts en IA que les PSH elles-mêmes, sont prêts à collaborer plus étroitement pour une IA plus inclusive et équitable.

Muriel Mac-Seing a reçu un financement de La Déclaration de Montréal IA responsable – Université de Montréal.

Jean Noel Nikiema a reçu des financements des Fonds de Recherche du Québec, de l’Observatoire sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (OBVIA), du Ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie (MEIE)

ref. Handicap et intelligence artificielle se nourrissent-ils mutuellement ? – https://theconversation.com/handicap-et-intelligence-artificielle-se-nourrissent-ils-mutuellement-246216

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