Source: The Conversation – in French – By Mohsen Javdani, Associate Professor of Economics, School of Public Policy and Urban Studies Program, Simon Fraser University
Peu de termes suscitent autant d’inquiétude dans le débat public que « dette nationale » et « déficit public ». La dette nationale correspond au montant total des sommes dues par l’État, accumulées au fil des déficits. On parle de déficit public lorsque le gouvernement dépense plus d’argent qu’il n’en perçoit en taxes, impôts et autres revenus.
L’idée selon laquelle les budgets publics devraient reproduire les finances des ménages remonte au moins aux années 1930. De nos jours, elle domine le discours public.
Les politiciens, les commentateurs et même certains économistes affirment que les déficits sont dangereux par nature et doivent être réduits au minimum, et que les gouvernements, à l’instar des familles, doivent veiller à ce que leurs dépenses n’excèdent pas leurs revenus s’ils veulent éviter la faillite.
Et si cette analogie était complètement erronée ? Selon une pensée économique dissidente connue sous le nom de théorie monétaire moderne (TMM), les gouvernements qui émettent leur monnaie ne doivent pas être comparés à des ménages.
Selon la TMM, un gouvernement jouissant d’une pleine souveraineté monétaire – c’est-à-dire qui émet sa propre monnaie, laquelle n’est pas arrimée à une autre monnaie ou à un produit, et qui n’emprunte pas en devises étrangères – n’est pas confronté à des limites strictes en matière de dépenses.
Contrairement aux particuliers, qui doivent gagner ou emprunter de l’argent afin de le dépenser, un gouvernement doté de la souveraineté monétaire crée de l’argent au fur et à mesure qu’il en dépense, ce qui signifie qu’il peut toujours faire face à ses obligations financières. La TMM pourrait transformer la manière dont les Canadiens comprennent la dette publique et le déficit budgétaire.
Essor de la théorie monétaire moderne
La TMM s’inspire de nombreuses traditions intellectuelles, dont le chartalisme, la finance fonctionnelle et le post-keynésianisme.
Ses concepts fondamentaux ont d’abord été formulés par des personnalités telles que Warren Mosler, un praticien de la finance dont les écrits sont à la base des premières réflexions, puis développés par des économistes issus du monde universitaire, notamment L. Randall Wray, Stephanie Kelton et Bill Mitchell.
En avril 2018, L. Randall Wray, professeur d’économie au Bard College, présente « La théorie monétaire moderne pour débutants » au Saint Francis College.
Autrefois qualifiée d’ « économie vaudou », la TMM attire de plus en plus l’attention et est passée ces dernières années de la marge de la pensée économique à l’arène publique.
Comme le fait remarquer Stephanie Kelton, les concepts qui remettent en cause les idées reçues suivent une trajectoire prévisible : ils sont d’abord ignorés, puis ridiculisés et, enfin, ils soulèvent une farouche opposition. La TMM est entrée dans la phase de « résistance ».
La question du financement des dépenses publiques par les gouvernements ne constitue pas seulement un débat intellectuel. Cet enjeu façonne l’avenir de la politique économique, de la gouvernance démocratique et des priorités sociales.
Les cadres économiques sont discutés et contestés dans l’arène publique. La manière dont ils sont formulés détermine la compréhension du public, le soutien politique et, en fin de compte, les orientations concrètes.
La TMM reconsidère les dépenses publiques
Dans le cadre de son partenariat avec la Banque du Canada, le gouvernement fédéral peut émettre des dollars canadiens en fonction des besoins.
La TMM insiste sur le fait qu’un pays comme le Canada n’a pas à collecter de l’argent pour pouvoir le dépenser. Pour effectuer des paiements, il lui suffit de créer de l’argent en « majorant » ou en créditant les comptes bancaires, c’est-à-dire en tapant simplement sur les touches d’un clavier.
Ce processus permet au gouvernement de couvrir l’achat de biens et de services, les transferts publics (pensions et assurance-emploi), les intérêts sur la dette publique, les achats d’actifs de la Banque du Canada (assouplissement quantitatif) et les interventions d’urgence.
Les gouvernements ne peuvent pas pour autant dépenser à volonté et sans conséquences. Et cela n’élimine pas non plus la nécessité de prélever des taxes et des impôts.
En fait, la TMM met l’accent sur des contraintes économiques réelles plutôt que sur des règles fiscales arbitraires. La principale limite aux dépenses publiques n’est pas l’argent dont l’État dispose – car il peut toujours en créer davantage –, mais la capacité de l’économie à absorber ces dépenses sans entraîner d’inflation.
Bien que le gouvernement n’ait pas besoin de recettes fiscales pour « payer » ses dépenses, les taxes et impôts jouent un rôle crucial dans la lutte contre l’inflation. Ils permettent de retirer de l’argent de la circulation, de gérer les inégalités et d’influencer la façon dont les gens travaillent, investissent, déboursent de l’argent et innovent.
La véritable contrainte, ce n’est pas le déficit, mais l’inflation
Les détracteurs de la TMM affirment que les politiques budgétaires expansionnistes, avec des dépenses publiques à grande échelle ou des plans de relance, entraînent inévitablement de l’inflation. Une explication proposée à la récente flambée inflationniste au Canada et ailleurs est que les programmes gouvernementaux ont engendré une hausse du pouvoir d’achat.
La TMM allègue pour sa part que l’inflation devient un problème seulement si les dépenses publiques poussent l’économie au-delà de ses capacités, c’est-à-dire lorsqu’il n’y a pas assez de travailleurs, de matériaux ou de ressources pour répondre à la demande croissante.
Conférence TED de Stephanie Kelton sur « Le grand mythe des déficits publics ».
Si ce n’est pas le cas, les dépenses publiques peuvent servir à investir dans des biens publics, à créer des emplois et à garantir la stabilité économique.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
Du point de vue de la TMM, la question n’est pas de savoir où trouver l’argent, mais de savoir si ces nouveaux dollars peuvent être absorbés par des capacités inutilisées sans engendrer de pression excessive sur les prix. Les dépenses publiques peuvent être efficaces si elles sont bien planifiées et orientées vers des projets d’amélioration de la productivité.
En ciblant les ressources inactives et en optimisant l’offre, les dépenses publiques peuvent augmenter la production, stimuler l’emploi et favoriser une croissance économique stable.
La TMM et les finances de l’État
Une des principales contributions de la TMM est de démocratiser le concept de l’argent en déconstruisant l’idée selon laquelle sa rareté est intrinsèque. La théorie démontre que les dépenses publiques sont limitées par la disponibilité des ressources réelles, et non par les finances.
Si on comprenait mieux ce principe, le débat public pourrait passer de questions telles que « Comment allons-nous payer ? » à des concepts plus pratiques et pertinents tels que : « Disposons-nous du personnel, des matériaux et de la technologie nécessaires pour réaliser ce projet sans provoquer d’inflation ? » et « Est-ce bénéfique pour la société ? »
Ainsi, au lieu de rejeter d’importants investissements dans l’énergie verte, les soins de santé, la garde d’enfants ou le logement abordable perçus comme « trop chers », la TMM permet de recadrer la question en la plaçant dans une perspective de capacité réelle et d’avantage social.
Disposons-nous des personnes, des compétences et des infrastructures nécessaires pour les mettre en œuvre de manière efficace et durable ?
En insistant sur le potentiel économique réel et les priorités démocratiques et non sur les contraintes financières et le compte bancaire de l’État, la TMM ouvre de nouvelles voies pour des discussions politiques fondées sur la réalité matérielle plutôt que sur des dogmes fiscaux dépassés.
Les implications de la TMM pour le Canada
Le Canada est en bonne posture pour bénéficier d’une approche de la politique budgétaire fondée sur la TMM, qui offre une perspective permettant de repenser et de hiérarchiser la politique économique.
En tant que pays doté d’une souveraineté monétaire et d’importantes ressources naturelles et humaines, le Canada peut effectuer des dépenses publiques ciblées pour répondre à des défis urgents tels que l’accès au logement, le développement des soins de santé et des services de garde d’enfants, ou encore l’atténuation des changements climatiques.
La TMM nous encourage à parler de possibilités économiques concrètes plutôt que de contraintes fiscales artificielles. Au lieu de poser la question « Avons-nous les moyens ? », nous devrions nous demander : « Quels sont nos besoins et comment pouvons-nous mobiliser nos ressources pour y répondre ? »
Avec les importants défis économiques auxquels le Canada est confronté, tels que les changements climatiques et la montée des inégalités, le pays ne peut se permettre d’être freiné par des mythes dépassés concernant les finances publiques.
En adoptant une approche plus souple et réaliste de la politique budgétaire, le Canada peut créer une économie qui fonctionne pour tous, et pas seulement pour les plus fortunés.
La TMM ne constitue pas une directive politique qui s’applique de la même façon pour tous, mais un cadre qui met l’accent sur le fonctionnement des gouvernements qui possèdent la souveraineté monétaire. Elle met en évidence le fait que les véritables contraintes résident dans les ressources disponibles plutôt que dans des limites budgétaires arbitraires, offrant ainsi au gouvernement une nouvelle façon d’envisager les possibilités économiques.
Mohsen Javdani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Qu’est-ce que la théorie monétaire moderne ? Et comment elle pourrait-elle aider le Canada ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-la-theorie-monetaire-moderne-et-comment-elle-pourrait-elle-aider-le-canada-257925
