Source: The Conversation – in French – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours
Les principaux responsables politiques californiens contestent avec véhémence l’envoi par Donald Trump de milliers de militaires dans l’État pour mater les protestations consécutives à une série d’arrestations de migrants. Un bras de fer dont l’issue aura des conséquences majeures pour l’avenir du pays.
En ce début de juin 2025, une série de raids spectaculaires visant à interpeller, puis à expulser des migrants sans papiers ont été menés dans de nombreux lieux emblématiques de Californie comme les Home Depot – ces grands magasins de bricolage qui emploient souvent des migrants et autour desquels d’autres migrants patientent souvent dans l’espoir d’être recrutés par des clients pour un chantier.
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Cette opération spectaculaire a immédiatement relancé une confrontation ancienne entre la Maison Blanche et Sacramento, capitale de l’État de Californie. Sous l’impulsion de Stephen Miller, conseiller ultra-conservateur de Donald Trump, l’administration multiplie les arrestations dans un État où les immigrés – légaux ou non – constituent l’épine dorsale de l’économie locale, notamment dans l’agriculture, les services et la logistique.
La riposte n’a pas tardé. Gavin Newsom, gouverneur démocrate de Californie depuis 2019, refuse de coopérer. Il dénonce la stratégie de la Maison Blanche, qu’il qualifie de persécution visant les migrants et écrit sur X que « la poursuite d’opérations fédérales chaotiques, dans toute la Californie, pour atteindre un quota d’arrestations arbitraire, est aussi imprudente que cruelle. » Quelques jours plus tard, le 7 juin, alors que des manifestations ont éclaté à Los Angeles pour protester contre les arrestations, Trump ordonne le déploiement de la Garde nationale puis, le 9 juin, de 700 Marines – et cela, contre l’avis des autorités locales. Une intervention musclée du centre fédéral… dans un État qui ne demande rien.
Ce bras de fer rappelle un précédent glaçant, celui du 6 janvier 2021, jour de l’assaut contre le Capitole par les partisans de Trump… sauf que, à l’époque, et alors même que les troubles à l’ordre public étaient nettement plus graves, ce dernier avait refusé d’activer la Garde nationale pour défendre les institutions fédérales. Et dès son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, il s’est empressé de gracier quelque 1 500 personnes jugées pour ces faits. Aujourd’hui, virage à 180 degrés : il n’hésite pas à employer la Garde nationale dans cet État gouverné par ses opposants politiques. Une inversion révélatrice d’une logique autoritaire assumée.
Alors que les élections de mi-mandat de 2026 sont déjà dans toutes les têtes, Trump cherche à imposer un rapport de force durable avec les États qui lui résistent. Mais la loi permet-elle vraiment ce type d’intervention ? Quelles sont les marges d’action de Gavin Newsom et des autres responsables californiens ? Surtout, le système américain est-il encore capable d’endiguer un exécutif qui s’émancipe des contre-pouvoirs ?
C’est peut-être ici, en Californie, que se joue un chapitre décisif pour la démocratie américaine.
Le cadre légal : Trump a-t-il le droit d’envoyer la Garde nationale en Californie ?
Le droit américain encadre strictement l’usage de la force militaire sur le territoire national. Le Posse Comitatus Act de 1878 interdit à l’armée fédérale d’intervenir dans des missions de maintien de l’ordre sans approbation du Congrès. Une seule exception majeure existe : celle indiquée dans l’Insurrection Act (1807), qui permet au président d’envoyer des troupes dans un État en cas de rébellion ou d’« ingouvernabilité » – une mesure rare, employée jusqu’ici seulement dans des cas extrêmes comme les émeutes de Detroit en 1967 ou les heurts consécutifs à la déségrégation scolaire dans le sud décidée par Dwight Eisenhower en 1957.
Utiliser cette loi dans un État qui non seulement ne le réclame pas, mais qui y est même fermement opposé et saisit la justice pour contester cette décision constitue une rupture institutionnelle.
La Constitution consacre également les droits des États, via le 10e amendement : tout pouvoir non attribué au gouvernement fédéral revient aux États. En matière d’ordre public, chaque gouverneur commande sa Garde nationale et contrôle ses forces de police. En Californie, Gavin Newsom est donc seul compétent pour activer ou non la Garde.
La maire démocrate de Los Angeles, Karen Bass, dirige la police de la ville (le LAPD) et peut refuser la coopération de celle-ci avec des forces fédérales non sollicitées.
Plusieurs villes californiennes, comme Glendale, ont refusé toute collaboration avec le centre fédéral en matière de lutte contre l’immigration. Bass, elle, a instauré un couvre-feu pour « stopper les fauteurs de trouble qui profitent de l’escalade chaotique provoquée par le président ».
Trump a néanmoins fédéralisé la Garde nationale californienne (en vertu du « Title 10 » du Code des États-Unis, c’est-à-dire les dispositions du droit national consacrées à l’emploi des forces armées), sans le consentement de l’État, et, de plus, envoyé 700 Marines à la base de Seal Beach, à 50 km de Los Angeles, afin de les déployer dans la ville ultérieurement. Or, selon Fox News, un média peu suspect d’antipathie à l’égard de Trump, ces troupes n’ont pas encore reçu la formation nécessaire pour mener à bien des missions de maintien de l’ordre, contrairement aux affirmations du secrétaire à la défense Pete Hegseth.
Le bras de fer politique : Trump vs. Newsom
Depuis le début du premier mandat de Donald Trump, Gavin Newsom s’est imposé comme l’un de ses plus féroces adversaires parmi les gouverneurs démocrates. Sur tous les grands sujets – immigration, climat, avortement, gestion du Covid – la Californie a systématiquement défié la Maison Blanche.
Ce rapport conflictuel s’est encore durci avec le retour de Trump au pouvoir, notamment autour de la question de l’augmentation par Washington des droits de douane imposés aux produits étrangers. En 2025, Newsom assume une posture de résistance ouverte, refusant le déploiement fédéral, qu’il juge abusif.
Pour Trump, cette confrontation est politiquement rentable. En mettant en scène le désordre à Los Angeles, il alimente le récit d’une Amérique fracturée, opposant la « vraie Amérique » à des bastions progressistes hors de contrôle. Ce narratif de chaos permet de souder sa base, de détourner l’attention d’autres polémiques et de tester la loyauté des institutions locales.
Du côté démocrate, l’absence de figure centrale depuis la défaite de Kamala Harris a laissé un vide stratégique. Dans ce contexte, Newsom prend de l’épaisseur : son opposition ferme à Trump, son attachement aux principes du fédéralisme et sa gestion de la crise lui permettent d’émerger comme un candidat crédible aux prochaines primaires. Il défend non seulement la souveraineté de son État, mais aussi une certaine idée des contre-pouvoirs, mise à mal par l’autoritarisme assumé de Trump.
Ce bras de fer pourrait donc accélérer sa mue en figure nationale. S’il parvient à maintenir l’ordre en Californie sans recourir à la violence ni céder à la pression fédérale, il pourrait incarner le renouveau d’un Parti démocrate en quête de ligne programmatique claire, de leadership – et de candidat. Le pari est risqué : un échec serait lourd de conséquences. Mais s’il réussit, Newsom pourrait bien devenir le visage d’une opposition reconstruite.
Et l’armée dans tout ça ? Une autre ligne de fracture
Le déploiement de troupes fédérales en Californie met en question la neutralité institutionnelle de l’armée américaine. Plusieurs officiers et anciens responsables s’en inquiètent publiquement. Le général Randy Manner, ex-chef adjoint de la Garde nationale, qualifie l’envoi de troupes sans l’accord du gouverneur d’« abus inconstitutionnel ».
Des figures comme l’ancien secrétaire à la défense Mark Esper et l’ancien chef d’état-major des armées Mark Milley ont rappelé que les militaires fédéraux ne sont pas censés intervenir contre la population si le gouverneur de l’État ne le leur a pas demandé, comme cela avait été le cas dans plusieurs États lors des manifestations de 2020 consécutives à la mort de George Floyd. Cette doctrine, longtemps consensuelle, se heurte aujourd’hui à la ligne plus agressive défendue par des membres éminents de l’entourage de Trump comme Pete Hegseth, révélant des fractures profondes au sein du Pentagone, déjà sensibles dès le retour de Trump à la Maison Blanche.
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4 000 soldats de la Garde nationale ont été fédéralisés, et 700 Marines sont stationnés à Seal Beach : Trump engage une force militaire sans précédent depuis les années 1960 sans l’accord de l’État concerné. Le Pentagone a dû édicter des règles strictes encadrant l’usage de la force, signe d’un malaise au sein de la hiérarchie militaire.
Ce flou opérationnel nourrit la confusion sur le terrain : le LAPD a exprimé son malaise, et la Californie a déposé un recours en justice pour suspendre immédiatement l’intervention militaire.
Le scénario le plus inquiétant ? Que des troupes refusent d’exécuter un ordre jugé illégal, ou qu’elles sollicitent la justice pour arbitrer. Une crise de commandement s’ouvrirait alors, menaçant le principe cardinal : l’armée doit servir la Constitution, non un homme.
Un moment de vérité pour la démocratie américaine
Donald Trump instrumentalise délibérément le chaos pour renforcer son image d’homme fort. En ordonnant le déploiement militaire à Los Angeles, il alimente un récit où les grandes villes progressistes seraient livrées à l’anarchie – un message calibré pour sa base conservatrice.
Mais cette stratégie a un effet boomerang. Le 14 juin, les manifestations « No Kings » vont rassembler à Washington des milliers de citoyens dénonçant un pouvoir exécutif sans limites. Et ce, malgré les appels de Trump à ne pas perturber le défilé militaire qu’il organise en grande pompe ce même jour à l’occasion du 250e anniversaire de la création de l’US Army… et, accessoirement, de son propre 79e anniversaire. Cette mobilisation dépasse la Californie : elle révèle une inquiétude nationale face à une présidence perçue comme autoritaire, et marque une réappropriation populaire du débat constitutionnel.
Ce bras de fer juridique et politique pourrait redessiner durablement l’équilibre des pouvoirs bien au-delà d’un seul État. Les recours engagés par la Californie interrogent directement la portée des « states’ rights » : les tribunaux fédéraux devront trancher sur la légalité de l’intervention militaire, et leurs décisions pourraient faire jurisprudence en matière de souveraineté étatique face à l’exécutif fédéral.
Au-delà du droit, c’est aussi une épreuve morale pour l’institution militaire. La loyauté doit-elle aller à la Constitution ou au président ? Le risque d’une fracture interne dans les forces armées, face à des ordres contestés, soulève des enjeux inédits. La situation actuelle n’est pas seulement un conflit localisé : elle incarne une mise à l’épreuve des fondements démocratiques des États-Unis. Le pays se trouve à la croisée des chemins, entre autoritarisme assumé et fidélité à ses principes fondateurs.
Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Trump face à la Californie : affrontement à haute tension – https://theconversation.com/trump-face-a-la-californie-affrontement-a-haute-tension-258862
