Source: The Conversation – in French – By Marc Raffinot, Economie du développement, Université Paris Dauphine – PSL
La France a récemment annoncé une baisse sensible de son aide publique au développement (APD), de l’ordre de plusieurs milliards d’euros sur les prochaines années. Cela a suscité un certain émoi parmi les acteurs de la solidarité internationale.
La loi de finances initiale pour 2026 consacre la poursuite de la baisse commencée en 2024 des moyens alloués à la mission « Aide publique au développement » qui regroupe la plus grosse part des crédits de l’aide. Si la loi est promulguée, ces moyens se réduiraient à 3 669 millions d’euros en crédits de paiement, soit une baisse de plus de 38 % par rapport à 2023 et de plus de 16 % par rapport à 2025.
Ils pourraient de surcroît, comme cela a été souvent le cas, faire l’objet d’une « régulation » en cours d’année.
Pour avoir étudié le financement du développement ainsi que l’aide publique au développement, nous constatons que l’aide publique au développement, que la loi de programmation de 2021 avait placée au rang des politiques publiques prioritaires, est désormais sacrifiée. Pourtant, l’annonce de cette baisse ne signifie pas automatiquement une diminution équivalente de l’aide effectivement reçue par les plus pauvres. La réalité est beaucoup plus complexe.
En premier lieu, parce que la définition de l’APD ne renvoie pas à ce qui est reçu directement par les citoyens des pays aidés mais à un ensemble de dépenses publiques conventionnellement agréées (les dépenses militaires sont exclues). Seulement 60 % environ de ce qui est comptabilisé comme APD en France arrive sur le terrain (essentiellement aux États, pas directement à des personnes).
Ainsi, dans l’APD, on comptabilise aussi les frais de scolarité et les bourses des élèves scolarisés en France venant de pays en développement (environ 10 % en 2023), la prise en charge en France des réfugiés (11,6 %), ainsi que le coût de gestion du système lui-même (6,8 %).
En second lieu, une baisse du budget de l’APD n’entraîne pas une baisse proportionnelle de l’APD. L’APD de la France a atteint 15,4 milliards de dollars US en 2024 (environ 14,2 milliards d’euros, pour des crédits budgétés de 5,8 milliards d’euros. En effet, l’APD ne comprend pas que des dons inscrits au budget mais aussi des prêts « concessionnels », c’est-à-dire bonifiés par une subvention (« élément-don »).
Si un euro de don coûte un euro de ressources budgétaires, un euro de prêt coûte beaucoup moins, en fonction du degré de bonification. Augmenter la part des prêts permet ainsi de limiter l’impact de la baisse des ressources budgétaires sur les montants décaissés.
En troisième lieu, la part de l’aide bilatérale française consacrée à l’Afrique subsaharienne a diminué, passant de 21,8 % en 2020 à 17 % en 2024. Cette aide se réoriente vers les pays émergents et africains les plus riches. En 2023, les pays qui reçoivent le plus d’APD de la part de la France sont dans l’ordre : Côte d’Ivoire, Maroc, Egypte, Sénégal, Indonésie, République dominicaine, Bolivie, Cameroun, Inde et Mexique. Un tiers de l’APD va à des pays à revenu intermédiaire, contre 18 % aux pays les moins avancés.
Les considérations géostratégiques
Entre le budget et le terrain se situe tout un ensemble d’organismes qui répartissent et gèrent ce budget (ce que l’on nomme parfois « l’industrie de l’aide »).73 % de l’APD (dite “bilatérale”) est octroyée par des instances françaises : le ministère des Finances (Trésor), le ministère des Affaires étrangères, le groupe de l’Agence française de développement (AFD), une constellation d’ONG (1,2 % du total en 2023). 37 % de l’APD (APD multilatérale) est allouée à des acteurs multilatéraux, comme l’UE, la Banque mondiale, le FMI, etc.
Enfin, la répartition obéit à de multiples objectifs qui relèvent de moins en moins de la solidarité internationale. La lutte contre l’émigration illégale, l’accès aux matières premières, les considérations géostratégiques et désormais avant tout le soutien aux exportations françaises sont déterminants.
Pour analyser les conséquences possibles sur l’Afrique subsaharienne de ces baisses de moyens, il faut avoir à l’esprit trois points :
Un mouvement général de baisse
L’évolution de l’aide française s’inscrit dans un mouvement général et sans doute, durable. La baisse concerne en effet l’ensemble des pays développés, au premier rang desquels les États-Unis. La première décision notable de la présidence Trump a été le démantèlement de l’USAID, agence bilatérale d’aide.
L’OCDE prévoit également une baisse de l’APD comprise entre 10 % et 18 % sur 2024-2027, les pays les moins développés et l’ Afrique étant les plus touchés. L’effondrement en cours de l’APD s’inscrit dans la reconfiguration internationale en gestation.
Read more:
Gel de l’aide américaine : une menace potentielle pour l’agriculture au Sénégal
La fonction politique de l’aide au service du partage de la prospérité pour éviter la guerre avait été mise en avant par le président américain Harry Truman en 1949. Or il est de moins en moins question de partage de prospérité dans le « capitalisme de la finitude » théorisé par l’économiste fiançais Arnaud Orain. La coopération s’efface peu à peu au bénéfice d’un mercantilisme assumé dans le cas des pays européens, et, dans le cas américain, du chantage et de la coercition revendiquée.
Dans le cas français, l’ambiguïté des motivations de l’aide se réduit en faveur de la promotion des exportations.
Une réduction progressive de la part de l’APD dans le financement du développement
L’APD est dépassée depuis 2010 dans sa contribution au financement global des économies africaines par les transferts de migrants, et souvent par les investissements directs étrangers (IDE). Les marchés financiers internationaux ont pris une importance croissante. Mais ces ressources sont inégalement réparties entre pays et secteurs.
L’APD a une importance très inégale dans le financement des différents pays. En 2023, elle représente une part majeure du budget malgache mais marginale de celui du Kenya, tandis que les transferts des migrants financent surtout la consommation et l’éducation, les IDE se concentrent sur l’énergie, la construction et les industries extractives. Les financements privés internationaux (eurobonds) ciblent une quinzaine de pays seulement..
Augmenter la part de prêts aide à maintenir le montant total, mais tous les pays ne peuvent pas s’endetter davantage. L’Afrique comprend de nombreux pays à risque élevé ou en situation de surendettement selon le FMI. Les prêts financent mieux les infrastructures que les secteurs sociaux comme l’éducation ou la santé, qui ne sont pas immédiatement rentables.
L’aide multilatérale française a été proportionnellement plus touchée que l’aide bilatérale. Cette situation réduira les contributions françaises aux mécanismes de financement de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement destinés aux pays les plus pauvres, ainsi qu’aux grands fonds internationaux consacrés à la santé, au climat et à l’éducation.
Au sein de l’aide bilatérale, les dons projet de l’Agence française de développement et l’aide humanitaire sont réduits proportionnellement plus que les bonifications d’intérêt permettant de faire des prêts.
À quoi peut-on s’attendre ?
Tenter d’isoler l’impact de la réduction de l’aide multilatérale française sur l’ Afrique subsaharienne ne fait guère de sens car l’impact final dépend du comportement des autres contributeurs.
La réduction des aides multilatérales sur ces deux thèmes vient ajouter ses effets délétères à la quasi-disparition de l’aide américaine, très orientée vers la santé et les actions d’urgence. La baisse des moyens des fonds d’urgence, tels que le Programme alimentaire mondial, a déjà un impact grave dans des pays ou des régions en crise (Madagascar, Mozambique, Nigeria, Sahel).
La France, deuxième contributeur historique du Fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme, réduit sa contribution de 58 % (11,3 milliards de dollars US) annoncés contre 18 attendus pour 2027-2029), ce qui menace le financement de la santé en Afrique, qui reçoit plus de 70 % de ces fonds.
L’APD bilatérale française, qui bénéficie directement aux États est concentrée sur les infrastructures économiques et les services (24 %), le gouvernement et la société civile (13 %), l’éducation (18 %) et la santé (6 %). La réduction du budget de l’APD et l’accent mis sur la promotion de l’offre française risquent de réduire l’aide aux pays les plus pauvres d’Afrique et aux secteurs sociaux (éducation et santé). Or les gouvernements africains, compte tenu de leurs priorités et de leurs moyens grevés par le paiement des dettes, ne devraient guère compenser cette baisse de l’aide aux secteurs sociaux, malgré les incitations du FMI. À la clé, un sous-financement des services de base et une poursuite de la privatisation, déjà très engagée en matière d’éducation.
Politiquement, la réduction de l’aide aura un impact limité, car elle est souvent perçue comme post-coloniale et déconnectée des priorités des gouvernements “bénéficiaires”. Le recentrage de l’aide française sur des infrastructures visibles sera apprécié par les pouvoirs, mais sa baisse sera perçue comme une nouvelle preuve du déclassement de l’Occident, qui incite à diversifier les partenariats, éventuellement vers la Russie qui investit le secteur de la sécurité.
Read more:
Russie en Afrique: Les raisons de l’offensive de charme
Les principales réactions à la baisse de l’APD sont d’ailleurs venues de l’ « industrie de l’aide », et en particulier des ONG, qui mettent en avant l’impact négatif (réel) sur leur activité, qui ne représente toutefois qu’une partie très marginale de l’APD française.
Enfin, l’aide n’étant efficace que si elle dispose de canaux de distribution opérationnels, l’impact des restrictions budgétaires sur la situation financière de l’AFD interroge. Ses moyens humains, immobiliers et financiers ont été dimensionnés pour une hausse de l’aide.
Que retenir ?
Sur le plan géographique, les pays africains les moins avancés et/ou les moins « endettables » devraient être les plus affectés par la baisse de l’aide française ; tandis qu’au plan sectoriel, la santé, l’éducation et le développement rural seront les plus atteints. Les plus pauvres en paieront le prix, à moins d’une baisse des gaspillages de l’“industrie de l’aide”, ou encore d’une bien improbable réallocation par Paris de l’aide vers les plus pauvres.
Les restrictions croissantes aux migrations renforcent toutes ces tendances négatives, tout en discréditant la notion même d’“aide au développement”.
Au-delà de la réduction de l’APD, le risque d’une impasse financière affectant l’ensemble de l’Afrique subsaharienne ne peut être écarté. Toutes les sources de financement sont aujourd’hui menacées à des degrés divers, notamment par la baisse des prêts chinois et le rationnement du crédit des marchés financiers internationaux en l’absence de traitement du surendettement de l’Afrique.
The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Baisse de l’aide à l’Afrique : la fin d’une priorité française – https://theconversation.com/baisse-de-laide-a-lafrique-la-fin-dune-priorite-francaise-276075
