Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean de Kervasdoué, Professeur d’économie de la santé, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Un océan sépare la vision universelle française de son système de santé de la vision assurantielle des États-Unis. En France, on n’a pas de pétrole mais des médecins, des hôpitaux publics, une régulation étatique forte et des soins remboursés.
Le 1er octobre 2025, le gouvernement fédéral des États-Unis fermait ses portes, communément appelé un shutdown, faute d’accord avec un nombre suffisant de démocrates pour voter le budget du gouvernement fédéral.
Le plus long shutdown de l’histoire des États-Unis aurait pu avoir des conséquences dramatiques pour une partie de la population et, notamment pour des millions d’États-Uniens qui auraient perdu leur assurance santé. Le président Trump détricote activement ce qu’avait fait Barack Obama en améliorant l’accès des plus déshérités à l’assurance maladie, politique qu’avait poursuivie Joe Biden.
Il faut ajouter à ce recul annoncé, la très discutable politique du Secrétaire d’État à la Santé, Robert Francis Kennedy Jr. Il tient notamment des positions très controversées en matière de vaccins.
Pourtant, si la France creuse son déficit de l’assurance maladie (de 17,2 milliards d’euros en 2025))) et doit se réformer, en matière de qualité et d’accès aux soins médicaux, ce pays demeure un pays de cocagne.
Alors, comment l’expliquer aux citoyens du pays de l’oncle Sam ?
Efficacité de la médecine française
Pour expliquer le système français aux États-Uniens, je commencerai par un retour en arrière.
En 1939, un citoyen des États-Unis avait une espérance de vie à la naissance supérieure de sept années à celle d’un Français. Les choses ont changé depuis car celle-ci est, en 2024, inférieure de plus de trois années et demie : 79 pour les États-Unis, 82,5 pour la France. Pourtant, en 2025, pour se soigner, la dépense de santé par habitant correspondait à l’équivalent de 12 627 euros par an aux États-Unis, soit 14 885 dollars, et 6 249 euros en France, soit 7 367 dollars.
À l’échelle nationale, cela se traduit par un montant des dépenses dites « de santé » (elles sont surtout des dépenses médicales) de 17,2 % du PIB aux États-Unis et de 11,4 % en France. Si l’évolution de l’espérance de vie a à voir avec les modes de vie et les habitudes alimentaires (entraînant obésité et diabète), l’efficacité de la médecine joue un rôle croissant.
Il est vraisemblable que la qualité des soins pour le plus grand nombre est à la fois meilleure et plus accessible en France.
Pour ce qui est du paiement des soins médicaux, en France c’est simple : c’est un pays où l’assurance maladie vous couvre, dès la naissance. Tout résident légal est affilié de droit à l’assurance maladie et, à ce titre, reçoit des soins, gratuits pour les pathologies les plus sévères, sinon remboursés en grande partie par le régime d’assurance obligatoire et/ou le régime d’assurance santé complémentaire.
Aux États-Unis, coexistent trois systèmes de Sécurité sociale : Medicare, pour les plus de 65 ans et les personnes en situation de handicap, Medicaid pour les plus pauvres et la Veterans Health Administration) destinée aux anciens combattants.
Près de 7,8 % du coût des soins assumé par le citoyen français
Pour trente maladies graves, les soins sont remboursés à 100 % par le régime obligatoire comme le diabète de type 1 ou 2, les maladies psychiatriques ou les cancers.
Si on ajoute les assurances complémentaires « santé » – aujourd’hui quasiment universelles –, seulement 7,8 % du coût des soins en France est in fine réglé par le patient. Bien entendu, le citoyen ou la citoyenne de l’Hexagone ou son employeur auront cotisé pour financer l’assurance maladie obligatoire ou complémentaire.
Pour la plupart des Français et des Françaises, il n’y a pas ou peu de barrière financière à l’entrée. Elles se sont encore réduites pour les soins dentaires, l’optique et l’audition grâce à une politique menée par Emmanuel Macron le « 100 % santé ».).
Si quelques barrières demeurent, le système français est plus généreux que ceux des pays comparables.
Si le patient est incité à avoir un médecin de référence, son « médecin traitant » avec lequel les soins sont entièrement remboursés, il ne lui en coûtera que quelques euros quand il souhaitera déroger à la règle. Il pourra voir dans la même journée plusieurs spécialistes dont les honoraires lui seront en grande partie remboursés, si ce dernier ne pratique pas des tarifs supérieurs à ceux fixés par l’Assurance maladie (on parle de « dépassements d’honoraires »), une pratique courante dans certaines spécialités médicales.
En France, une majorité d’établissements publics
Comme aux États-Unis, il y a en France des hôpitaux publics, des hôpitaux privés à but non lucratif et des cliniques privées à but lucratif. À noter que les 31 hôpitaux universitaires (CHU) français sont tous publics.
La France a cependant un pourcentage plus élevé d’hôpitaux privés à but lucratif que les États-Unis. En 2024, la France compte 33 % de cliniques privées, les États-Unis 20 %.
Healthsystemtracker
En France, en ville, les médecins libéraux ont la liberté d’installation et sont payés à l’acte. Dans la majorité des cas, les tarifs sont fixés par l’assurance maladie et sont très inférieurs aux tarifs états-uniens : 30 euros pour une consultation chez un généraliste en France, 150 dollars aux États-Unis, soit 127 euros.
Forte régulation par l’État en France
Bien entendu, en France, l’État est fortement impliqué dans la régulation du système.
Il n’est pas possible d’ouvrir une pharmacie sans autorisation administrative. L’État, par ses agences régionales de santé (ARS), contrôle toutes les autorisations en matière hospitalière, que les hôpitaux soient publics ou privés. L’État gère les nomenclatures de tous les actes médicaux, le tarif et le taux de remboursement de chaque médicament, radiographie ou examen de biologie. L’État, à l’échelon national nomme tous les directeurs et tous les médecins des hôpitaux publics (lesquels employaient près de 1,1 million de salariés fin 2021).
Il existe des établissements privés de grande qualité (315 000 employés en 2022) et, je le souligne encore, les médecins libéraux sont libres de leur installation et de leurs prescriptions.
Malgré tout, le système français est un des plus onéreux des pays occidentaux. L’hospitalisation y a une grande part, les spécialistes sont nombreux et la consommation de médicament y est élevée.
Si le système états-unien est plus onéreux encore, et factuellement plus inefficace, c’est parce que la concurrence entre les assurances privées produit non pas une baisse du coût des services – comme c’est souvent le cas en économie de marché – mais de l’inflation pour les primes d’assurance. Au nom d’une croyance dans les bienfaits absolus et systématiques de toute forme de concurrence, les gens aisés achètent aux États-Unis des assurances qui couvrent les honoraires des médecins réputés et les frais de séjour des hôpitaux luxueux. Ils entraînent de facto une croissance progressive du prix des biens et services médicaux.
Système états-unien inflationniste par essence
Avec le temps, les prix des producteurs de soins (ayant été rendus solvables par une partie de la demande) augmentent et cela produit de l’inflation. Le coût élevé des soins aux États-Unis, comparé aux autres pays occidentaux, est dû pour l’essentiel à une différence de prix des biens médicaux et des professionnels de santé. Le système états-unien est par essence inflationniste.
Les réformes durant le mandat de Barack Obama n’ont rien pu faire pour maîtriser cette inflation. Donald Trump dit vouloir s’y attaquer en pesant notamment sur le prix des médicaments.
À l’évidence, l’assurance maladie universelle permet le contrôle opérationnel des tarifs médicaux, du prix des médicaments et des tarifs hospitaliers. C’est la règle dans les pays de l’OCDE, à l’image de la France. Cela ne veut pas dire que les médecins ou les infirmières y soient mal payées, ou encore qu’il n’y ait pas d’accès aux découvertes médicales, mais que la régulation n’est pas laissée à un marché qui, dans le cas précis des soins médicaux, produit surtout de l’inflation.
Les États-Unis sont-ils plus socialistes ?
Pour terminer par une brève démonstration arithmétique : les dépenses publiques de santé, celles financées par les impôts et les cotisations obligatoires, représentent aux États-Unis 43 % des dépenses de santé aux États-Unis, soit 4 532 euros, soit 5 255 dollars, par habitant et par an (43 % des 10 517 euros de dépenses courantes de santé). En France, elles représentent 79,4 % de ces mêmes dépenses, soit 4 195 euros, 4 863 dollars – 79,4 % des 5 273 euros de dépenses courantes de santé au sens international par personne et par an –, le reste étant pris en charge par les complémentaires santé et les ménages.
Autrement dit, les taxes des États-Unis financent plus en valeur absolue le système de soins ! Pourrait-on considérer, de ce fait, que les États-Unis sont plus « socialistes » ? À l’évidence rien ne permet de l’affirmer, mais force est de constater que les États-Uniens payent deux fois leurs soins médicaux : une fois par leurs impôts, une fois par leur prime d’assurance.
Depuis longtemps aux États-Unis, des personnes ont fait ce constat et sont devenues de farouches partisans de l’assurance maladie universelle, à commencer par le défunt sénateur Ted Kennedy, le cadet des frères Kennedy. La probabilité qu’une telle réforme arrive sur l’agenda politique est à court terme nulle car, pour conclure par une citation de Marcel Proust, dans Du côté de chez Swann :
« Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis, sans les affaiblir. »
Les croyances dans l’efficacité universelle du marché sont donc aussi fermes que coûteuses et restent plus que jamais vivantes.
Jean de Kervasdoué ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Le système de santé français expliqué aux citoyens des États-Unis en 2026 – https://theconversation.com/le-systeme-de-sante-francais-explique-aux-citoyens-des-etats-unis-en-2026-267123
