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L’adaptation silencieuse : ces transformations qui échappent aux politiques publiques

L’adaptation silencieuse : ces transformations qui échappent aux politiques publiques

Source: The Conversation – in French – By Guillaume Simonet-Umaña, enseignant chercheur en adaptation aux changements climatiques, Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)

À l’échelle locale, de nombreuses actions naissent spontanément pour faire face aux aléas du climat. Rarement revendiquées comme des mesures d’adaptation aux changements climatiques, elles passent souvent inaperçues des politiques publiques.


Les rapports scientifiques, les injonctions politiques et les plans nationaux se succèdent pour enjoindre les territoires à s’adapter aux nouvelles réalités climatiques. Pourtant, une question demeure : comment l’adaptation se déploie-t-elle de manière concrète sur le terrain ? Si les annonces de projets ou de cadrages réglementaires occupent souvent le devant de la scène, d’autres formes de réorganisation sont à l’œuvre, bien plus discrètes, que l’on peut regrouper sous l’appellation d’« adaptation silencieuse ».

Derrière cette qualification se cachent de multiples initiatives individuelles, corporatives ou collectives qui, sans être désignées ou étiquetées « adaptation », transforment pourtant peu à peu les organisations et les territoires. Prendre en compte ces dynamiques et mieux en saisir les contours pourrait s’avérer pertinent pour éviter que les politiques publiques ne passent à côté d’une partie de la réalité vécue sur le terrain par les populations et les entreprises.

L’adaptation, une notion toujours en quête de sens au niveau de sa déclinaison pratique

Penchons-nous sur un cas, pour bien comprendre. Face à la baisse continue de ses récoltes qui subissent un mildiou tenace dû à des épisodes météo capricieux, un viticulteur installé dans l’Aude bénéficie depuis 2021 d’informations collectées par les stations météorologiques positionnées sur son secteur par le biais d’un technicien mis à disposition par la Chambre d’agriculture départementale. Ces précieuses données lui permettent d’anticiper aux mieux les conditions climatiques défavorables en attendant l’homologation par l’Inrae de nouvelles variétés de cépages plus résistants aux maladies, testées dans le cadre d’une collaboration.

Pourtant, à aucun moment ce viticulteur ne mentionne ces mesures comme étant des actions d’adaptation aux changements climatiques, alors même qu’elles participent à la transformation de son exploitation afin de faire face à l’accélération de nouvelles réalités climatiques.

Affublée de « parente pauvre » des agendas politiques climatiques internationaux ou nationaux pendant longtemps, l’adaptation aux changements climatiques est aujourd’hui un des termes les plus en vue. En témoigne la 3ᵉ édition du Plan national d’adaptation au changement climatique, la multiplication des Trophées de l’adaptation ou encore la nette augmentation des publications scientifiques et médiatiques sur le thème.

Pourtant, derrière sa priorité affichée dans les politiques publiques climatiques, l’adaptation se heurte toujours à plusieurs difficultés au moment de sa déclinaison opérationnelle, parmi laquelle celle d’être identifiée comme telle. Ainsi, l’artisan chocolatier qui n’a pas le choix de diversifier et trouver de nouvelles sources d’approvisionnement de cacao après les récoltes désastreuses de son fournisseur habituel situé en Côte d’Ivoire ne va pas mentionner sa démarche comme une adaptation aux changements climatiques.

Pour une large part des professionnels qui travaillent dans l’émergent domaine de la résilience face aux changements climatiques, en revanche, s’adapter n’est souvent rien d’autre que la réactualisation d’une gestion des risques 3.0 dopée par de nouveaux moyens techniques d’anticipation que rejoint progressivement l’intelligence artificielle (IA) régénérative. Des cartes colorées et chiffrées issues de modèles climatiques toujours plus performants sont alors proposées comme supports de base à l’élaboration d’actions à planifier par le client.

Pourtant, dès 2004, les chercheurs Suraje Dessai et Mike Hulme interrogeaient cette logique « descendante » et sa pertinence en termes d’opérationnalisation de l’adaptation. Dès lors, malgré l’horizon régulièrement annoncé de « transformation » des territoires et des activités, l’objectif est affiché : accroître la résilience des caractéristiques de vie telles qu’installées depuis plusieurs générations pour faire face à une France à + 4 °C autour de 2100.

Mais à l’échelle locale, une autre partition se joue chez les populations qui se retrouvent confrontées à des aléas climatiques toujours plus violents. Ainsi, dans une clinique située en région Grand-Est, une circulaire confirme que les horaires peuvent évoluer lors d’épisodes désormais récurrents de grandes chaleurs afin de protéger les employés et les patients. En parallèle, des discussions ont lieu au sein de la direction afin d’évaluer la possibilité de proposer des tenues vestimentaires plus adéquates pour les préposés aux soins.

Autant d’actions qui incarnent de nouvelles pratiques sans toutefois vêtir la terminologie « adaptation » au moment d’interroger les acteurs. C’est que pour assurer la continuité de leurs services ou la pérennisation de leurs activités professionnelles, la marge de manœuvre des collectivités et des entreprises est étroite : concrètement, il s’agit avant tout de bricoler face à des contraintes financières, techniques ou administratives qui s’accumulent. De multiples acteurs locaux œuvrent ainsi silencieusement à l’écart des radars administratifs qui comptabilisent, décernent ou mettent en avant les meilleurs élèves en matière d’adaptation.

L’adaptation silencieuse : au-delà des injonctions

Pour qualifier le phénomène qui ressort régulièrement des entretiens et observations menés tout au long de ces deux dernières décennies auprès d’acteurs de terrain, j’ai choisi le terme d’« adaptation silencieuse », en référence aux travaux du philosophe François Jullien.

Pour décrire les changements continus qui sont au cœur de la vie, telle que la vieillesse ou l’évolution des sentiments, François Jullien utilise dès 2009 le terme de « transformations silencieuses », terme qu’il applique également aux changements climatiques :

« Que sont les changements climatiques sinon des transformations silencieuses, issues d’une corrélation indéfinie de facteurs se produisant infinitésimalement et de manière continue à l’échelle globale ? »

À son tour envisagée comme une transformation silencieuse, l’adaptation peut ainsi être perçue comme un processus de réorganisation continue par lequel les systèmes se structurent en fonction de l’évolution climatique en vue d’assurer leur viabilité.

Associer « adaptation » et « silencieuse », permet aussi d’évoquer une réalité : beaucoup d’acteurs n’utilisent que peu, volontairement ou pas, le vocabulaire associé aux démarches d’adaptation prônées dans les injonctions. Ici, on ne communique pas avec des « diagnostics de vulnérabilité », des « expositions aux aléas » ou des « facteurs de sensibilité ». On surveille la météo au jour le jour, et on avise selon les moyens du bord : on change les dates de semis, on reporte le chantier ou on nettoie les abords de la rivière voisine.

Ensuite, il s’agit d’opérer dans une temporalité qui va permettre la continuation de l’activité, le maintien de la bonne relation avec le client ou l’amoindrissement du choc pluvial à venir. L’horizon temporel s’étend de la veille au lendemain jusqu’à « la prochaine fois ». L’horizon spatial, lui, se situe à l’échelle des 120 mètres carrés du mur nord de l’église du XIVᵉ siècle en proie à un retrait gonflement d’argile prononcé, à l’échelle de la parcelle en herbage censée assurer le troupeau des dix-sept brebis jusqu’au mois prochain ou à l’échelle des quatre employés de l’équipe municipale en charge de débroussailler les abords ouest du village. Ces chapelets d’initiatives successives mises en place « pour faire face à cette météo déréglée » s’égrènent sur le territoire et participent de l’adaptation.

Concrètement, ces réorganisations invisibilisées sont autant de processus non explicitement désignés comme des adaptations aux changements climatiques qui se révèlent par l’usage, et non par le décret : redoutant un nouvel été, « comme celui de l’an dernier », le bureau de l’agence immobilière teste sa clientèle sur de nouveaux horaires en période estivale afin de garantir le confort thermique de ses employés.

Pour les chercheurs qui arpentent les territoires, ces formes d’action sont plus répandues qu’on ne le pense. Elles se distinguent de l’action publique par plusieurs caractéristiques, parmi lesquelles l’absence de label, une décentralisation maximale et une optimisation de l’apprentissage pas à pas : n’ayant pu accéder au marché hebdomadaire du fait des routes inondées, l’exposant du camion-boucher se renseigne sur les possibilités d’autres marchés en faisant appel à son réseau afin d’élaborer un nouveau calendrier annuel prenant en compte ces obstacles météo récurrents.

S’adapter, c’est aussi écouter ce qui se met en place sans bruit et dans l’ombre. L’illusion réside dans le fait de se croire rassuré par la tangibilité d’une adaptation bruyante. Or, le silence a également le potentiel de construire une capacité à habiter le monde qui se dessine chaque jour un peu plus sous nos yeux. En quête d’efficacité, les politiques publiques pourraient avoir tout à gagner en cessant de considérer les acteurs locaux comme des récepteurs passifs de schémas directeurs pensés pour eux.

Guillaume Simonet-Umaña est coordonnateur de l’association Reconnexion – Expertise Climat Occitanie.

ref. L’adaptation silencieuse : ces transformations qui échappent aux politiques publiques – https://theconversation.com/ladaptation-silencieuse-ces-transformations-qui-echappent-aux-politiques-publiques-280500

MIL OSI – Global Reports