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République centrafricaine, changer l’allocation de l’aide étrangère au service du développement du pays

République centrafricaine, changer l’allocation de l’aide étrangère au service du développement du pays

Source: The Conversation – in French – By Tim Glawion, Senior research fellow at the Arnold Bergstraesser Institut, Freiburg, Germany, University of Freiburg

La République centrafricaine figure non seulement parmi les pays les moins avancés du monde, mais aussi parmi ceux qui ne progressent presque pas. Pendant longtemps, cette tendance a été expliquée par son statut de « pays orphelin de l’aide ». Pourtant, au cours de la dernière décennie, le pays a vu son aide étrangère tripler sans pour autant parvenir à sortir significativement sa population de la pauvreté.

En analysant en profondeur les budgets nationaux et les allocations d’aide du pays au cours des dernières décennies, nous sommes parvenus à la conclusion que les priorités n’avaient pas été fixées là où elles auraient le plus profité à la population.

Nous sommes deux chercheurs issus de disciplines et d’horizons professionnels variés : un chercheur allemand spécialisé dans la comparaison des conflits et ayant plusieurs années d’expérience dans l’étude de la République centrafricaine et un universitaire centrafricain qui étudie son pays depuis plus d’une décennie sous l’angle anthropologique.

Ensemble, nous avons tâché de combler le fossé entre l’approche qualitative et l’approche quantitative et de mettre en relation les données concrètes relatives à la budgétisation et à l’aide au développement avec une compréhension de ce que ces chiffres signifient sur le terrain pour l’une des populations les plus pauvres du monde.

En effet, trouver des données sur la RCA n’est pas une mince affaire. Pour constituer l’ensemble de données sur les budgets nationaux, nous avons dû copier manuellement les informations issues de fichiers image contenant les budgets des années précédentes, chacun comptant plusieurs centaines de pages, dans un vaste tableau Excel. Nous avons ensuite tenté d’aligner, tant bien que mal, les variations de nomenclature d’une année à l’autre.

Nous nous sommes également rendus dans des milieux ruraux difficiles d’accès pour discuter avec les habitants de leurs moyens de subsistance. Puis, nous avons recoupé leurs témoignages avec des rapports sur les chiffres économiques et agricoles. Nos résultats contredisent le mythe tenace selon lequel la RCA serait un « orphelin de l’aide ». Ils montrent comment les secteurs publics essentiels de l’après-conflit ne sont soutenus que par l’aide extérieure, et comment cette externalisation a permis à l’État de se militariser.

Démystifier le mythe de l’« orphelin de l’aide »

Si la RCA a bénéficié d’un soutien étranger moindre dans les années 1990 et au début des années 2000, et que pendant cette période, son indice de développement humain a stagné à un niveau bas, le niveau de l’aide par rapport au revenu national brut du pays n’en a pas pour autant été inférieur à celui d’autres pays comparables.

En effet, la part de l’aide étrangère dans le budget national est passée de 25 % avant 2012 à 50 % depuis 2016. Ainsi, si la dépendance budgétaire a doublé après la crise, le mode de gouvernance reposant sur l’aide étrangère a une histoire bien plus longue. Loin d’être un « orphelin de l’aide », la gouvernance de la RCA a depuis son indépendance intégré des sources de financement étrangères importantes dans le secteur public et son budget.

Un terrain difficile pour des ministères fantômes

Si l’aide étrangère ne s’est pas démentie, la question est de savoir si elle a été allouée et utilisée à bon escient. Les affaires économiques pourraient sembler prioritaires après que le PIB a chuté d’un tiers pendant la guerre civile.

L’agriculture devrait occuper une place centrale dans un pays où plus de 80 % de la population en dépend. Les travaux publics, l’énergie et les affaires humanitaires pourraient s’avérer utiles, alors que les infrastructures sont minimales, que 88 % de la population vit sans électricité et que les besoins humanitaires sont gigantesques.

Nous avons examiné en détail les budgets ministériels et soustrait toute l’aide budgétaire étrangère affectée à des fins spécifiques, généralement pour de grands projets d’infrastructures. Nous avons ainsi calculé ce que nous appelons le budget « interne », c’est-à-dire celui sur lequel le gouvernement exerce réellement son emprise et qu’il peut utiliser pour diriger le pays. Ceci montre que de nombreux ministères chargés de tâches importantes dans un contexte post-conflit sont soutenus essentiellement par les allocations d’aide étrangère.

Même avec ces allocations, les ministères font souvent relativement peu, car la grande majorité de ces fonds externes est dépensée en infrastructures et en équipement. On voit ainsi des bureaux agricoles ou d’administration publique apparaître dans la capitale Bangui et à travers le pays, mais pas le personnel, la formation et le matériel nécessaires pour fournir réellement des services à la population.

Est-on en train de favoriser la militarisation de l’État ?

Si l’on examine l’évolution budgétaire globale de 2019 à 2024, on pourrait considérer que la situation s’améliore. Le budget de l’agriculture, pilier de l’économie dont dépendent plus de 80 % de la population pour leur subsistance et leur survie, est passé de 3 % à 9 % du budget national. Il est ainsi en bonne voie d’atteindre les 10 % promis par les gouvernements, tels que celui de la RCA, signataires de la Déclaration de Maputo.

Le budget de la Défense est passé de 8 % à 13 %, une hausse qui s’explique par la persistance du conflit interne : après une guerre civile de 2012 à 2015, des groupes rebelles et d’autodéfense continuent de contrôler des zones rurales et de se battre contre les forces étatiques et internationales.

Cependant, nous avons été stupéfaits, lorsque nous avons examiné en détail les budgets « internes », qui reflètent davantage les priorités propres au gouvernement national. Le budget de l’agriculture stagnait à un maigre 2 %, tandis que celui de la défense avait presque doublé, passant de 10 à 18 %.

En d’autres termes, en prenant en charge des domaines civils clés, les acteurs de l’aide étrangère, comme l’Union européenne, les Nations unies et la Banque mondiale, ont peut-être permis au gouvernement de concentrer ses propres fonds limités pour assurer son contrôle militaire du pays. Et malgré cela, d’anciennes pratiques de racket aux barrières routières persistent pour subsister, en raison du non-versement de leurs primes générales d’alimentation (PGA).

Que pouvons-nous faire ?

Nous pouvons continuer à suivre de près la situation en RCA et à écouter ce que la population, et non les élites, souhaite pour son avenir. Lorsque les acteurs étrangers répondent aux attentes des citoyens, la coopération devient productive et fructueuse. Ce que souhaite avant tout la population de la RCA, c’est la paix et le développement.

Mais ce que ces deux termes signifient, c’est ce que nous devons réévaluer à la lumière des voix des populations civiles. Les réponses sont multiples, mais beaucoup ont trait à l’agriculture, aux marchés locaux, à l’éducation, à la fourniture durable de l’eau et de l’électricité, à la réhabilitation durable des routes, à la réduction du coût de la vie et aussi à la réduction du nombre de personnes en armes.

Le point de départ du développement devrait être ce que les gens font actuellement – principalement de l’agriculture de subsistance – et s’orienter vers la réalisation de leurs aspirations. Celles-ci sont souvent ancrées dans le contexte local, comme l’accès aux marchés pour vendre leurs produits et acheter des provisions, la scolarisation de leurs enfants et la sécurité.

Le gouvernement devrait donc réévaluer de toute urgence ses priorités. Si la sécurité reste une exigence urgente et immédiate de la population, sa légitimité à long terme ne peut reposer que sur la fourniture de services et l’amélioration des conditions de vie des citoyens. En d’autres termes, le gouvernement devrait consacrer la majeure partie de ses fonds à l’éducation, à la santé et à l’agriculture, et embaucher davantage de personnes dans ces secteurs en leur offrant des salaires équitables.

Pour les bailleurs de fonds étrangers, cela implique de reconnaître la nature non capitaliste de nombreux objectifs de développement immédiats. L’agriculture de subsistance ne doit pas être monétisée à la hâte, et l’emploi dans le secteur public ne doit pas être présenté comme un fardeau pour les ressources publiques.

Les bailleurs de fonds et les organisations internationales doivent oser soutenir les organisations de la société civile qui ne font pas partie de leurs partenaires habituels, telles que les syndicats, les militants, les agriculteurs et les commerçants. Ce sont ces personnes qui tissent des liens entre les différents mondes économiques – et qui s’opposent au pouvoir lorsqu’il est détourné.

Elodie Schuler a contribué à la rédaction de cet article

This work was funded by the Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG, German Research Foundation) – project numbers 437386574 and 468208645 and by research conducted within a consultancy for the German Agency for International Cooperation (GIZ).

Marius Crépin Mouguia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. République centrafricaine, changer l’allocation de l’aide étrangère au service du développement du pays – https://theconversation.com/republique-centrafricaine-changer-lallocation-de-laide-etrangere-au-service-du-developpement-du-pays-281603

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