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Conférence de Santa Marta : les nouvelles pistes de la diplomatie climatique qui émergent hors des COP climat

Conférence de Santa Marta : les nouvelles pistes de la diplomatie climatique qui émergent hors des COP climat

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Baptiste Meyer, Directeur de recherche (Centre Population et Développement), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Et si la diplomatie climatique se réinventait en dehors du format traditionnel des COP ? En Colombie, à l’occasion d’une conférence organisée à Santa Marta du 24 au 29 avril 2026, une dynamique alternative a émergé : plus ouverte, elle cherche à dépasser les blocages multilatéraux en plaçant la diversité des savoirs au cœur des décisions.


S’il y a un constat sur lequel convergent les « climato-négationnistes » et les activistes climatiques radicaux, c’est l’inutilité des COP, organisées sous l’égide des Nations unies (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, UNFCC de son acronyme en anglais). Dans les deux cas, on leur reproche une inefficacité de plus en plus apparente, où les décisions sont nécessairement prises au consensus. En conséquence, le consensus devient tellement mou qu’il n’en exprime plus rien de significatif ni d’opératoire.

Ainsi le résume la bande-annonce d’un film documentaire à venir dans le courant de l’été 2026, en partenariat avec l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’Université nationale de Colombie.

Bande-annonce du documentaire De Los Andes a Belém (2026).

Du 24 au 29 avril 2026 à Santa Marta, en Colombie, une conférence inédite a voulu replacer enfin la sortie des combustibles fossiles au cœur de l’agenda international. Co-organisée par la Colombie et les Pays-Bas, elle a regroupé 57 États volontaires (et l’Union européenne en tant que telle, NDLR).

Qu’a-t-il été décidé à cette occasion ? À rebours des COP climat, où ce sont avant tout les textes finaux qui comptent, pesés au mot près, car votés par les représentants d’États, c’est ici surtout la méthode de travail qui diffère, beaucoup moins rigide. Elle ne s’accompagnait d’aucune obligation de production particulière, si ce n’est d’engager le processus de constitution d’une feuille de route pour la sortie des énergies fossiles. La rencontre a ainsi inauguré de nouvelles modalités de coopération mondiale sur les enjeux socio-environnementaux.




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Dépasser le blocage des COP grâce à une coalition de volontaires

Le débat sur la paralysie des négociations multilatérales en général – et celle des COP climat en particulier – n’est guère nouveau. Leur répétition annuelle exacerbe les frustrations de ceux qui souhaitent réellement progresser sur les questions climatiques.

À la COP30 de Belém, en novembre 2025, une quarantaine de pays avaient exprimé leur mécontentement quant à l’absence de mention de la sortie des énergies fossiles dans la déclaration finale. Plus de 80 se sont associés à l’initiative encourageant à poursuivre les travaux d’élaboration d’une feuille de route en ce sens.

La Colombie et les Pays-Bas ont alors invité les États qui souhaitaient travaillaient sur ce point à se réunir dans une conférence en marge des COP. Autrement dit, la conférence de Santa Marta ne s’est certes pas tenue dans le cadre onusien, mais s’est toutefois inscrite dans le prolongement de la précédente COP climat.

Préparée dans un laps de temps exceptionnellement court (moins de la moitié d’une année, contre un an pour les COP climat), cette conférence inédite avait une organisation moins cadrée au plan organisationnel. Aux dires d’observateurs et de participants, on y percevait un petit côté brouillon : davantage d’improvisation, voire parfois un manque de clarté sur les livrables attendus et les prochaines étapes.

Pourtant, ces faiblesses – inhérentes au format de la conférence spontanée, point d’étape entre la COP30 du Brésil et la COP31 en Turquie – ont, aux dires des participants, pu être dépassées, notamment grâce à son caractère volontaire. Juan Carlos Monterrey Gómez, envoyé climatique du Panama, cité dans le Climate Diplomacy Brief, a par exemple déclaré :

« Santa Marta est un moment historique, car c’est la première fois que nous pouvons ouvrir nos cœurs, ouvrir nos esprits et avoir une véritable conversation sans ces stupides demandes de mise au vote, sans ces stupides procédures qui font dérailler toute la séance et ne nous laissent que dix minutes pour aborder le fond. »




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La méthode Santa Marta ? Un bouillon de culture plutôt que des zones bleue et verte

Concrètement, la conférence a successivement réuni trois composantes : un panel académique (baptisé Academic Dialogue) où les scientifiques du monde entier ont pu émettre des recommandations, un « sommet des peuples », avec notamment des représentants associatifs, communautaires et syndicaux et, enfin, un segment de haut niveau (Transition Away from Fossil Fues, ou TAFF, regroupant essentiellement des représentants gouvernementaux spécialisés.

Cette concentration de thématiques, de compétences et de volontés dans des espaces restreints a favorisé un véritable bouillon de culture permettant des échanges fertiles. Il contraste avec l’organisation physique des COP, où plusieurs milliers de participants se retrouvent dans une multitude de pavillons, souvent sur plusieurs bâtiments. L’espace y est alors divisé entre zone bleue, réservée aux délégations nationales, aux organismes onusiens et aux ONG observatrices, et où se déroulent les négociations officielles de la COP28, et zone verte, ouverte à toutes les autres parties prenantes.




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Contrairement aux COP, où ce sont les délégations nationales qui débattent (les discussions relatives à l’état de la science, par exemple, se déroulent à un autre moment, sous l’égide d’un organe subsidiaire, la conférence de Santa Marta a proposé une méthodologie transversale, impliquant en amont 15 groupes de travail transnationaux. Une grande hétérogénéité a caractérisé l’ensemble de ces groupes, allant des représentants des sciences à ceux de la société civile, en passant par les entités publiques à différentes échelles, ainsi que des agences de financement ou des entreprises multinationales.

Au cours des deux mois qui ont précédé la rencontre, ces derniers ont planché sur trois enjeux fondamentaux : la dépendance structurelle aux combustibles fossiles, l’action sur l’offre et la demande et les modalités de la coopération internationale et de la diplomatie climatique.

Répartition des groupes de travail en amont de la conférence de Santa Marta (Colombie).
Fourni par l’auteur

Malgré la diversité de statuts et d’intérêts des participants à ces groupes de travail, un certain nombre de points de convergence sont apparus :

  • les progrès réalisés par les alternatives aux fossiles sont irréversibles,

  • il est indispensable de mettre fin aux soutiens fiscaux et juridiques à l’extraction des combustibles,

  • pour y parvenir, la concertation et la dialogue sont essentiels.

Remettre la science au centre, sans oublier les savoirs autochtones

À Santa Marta, la science a gardé un rôle fondamental, acté à la fin de la conférence par l’instauration d’un conseil spécifique. Sa fonction est de nourrir les processus de décision, à partir de connaissances élaborées de façon rigoureuse. Lors de la conférence, les participants ont exprimé leur foi dans une politique fondée sur les preuves (evidence based policy). Elle confère une responsabilité majeure à la communauté scientifique.

Mais, en parallèle, cette communauté est aussi de plus en plus sollicitée pour s’ouvrir à d’autres modes de connaissances (traditionnelles/ancestrales, locales…). D’aucuns verraient dans cette coopération des contradictions insurmontables, du fait d’une incompatibilité irréductible des savoirs. Mais dans les faits, ce cheminement commence déjà à porter ses fruits.

L’hétérogénéité de la participation des corps sociaux à la conférence a ainsi permis d’introduire de véritables porte-paroles des entités naturelles. Au-delà des chercheurs, régulièrement convoqués pour en expliquer les comportements et la dégradation, elles ont également mis à l’honneur les communautés indigènes, paysannes ou afro-descendantes

Le mariage cognitif entre ces savoirs hétérogènes requiert toutefois un travail transépistémique. Les épistémies varient considérablement entre celles fondées sur le scepticisme organisé (les disciplines scientifiques) et celles recourant aux explications traditionnelles parfois d’ordre religieux, qui font intervenir des entités spirituelles, par exemple. Pourtant, des convergences notables existent, notamment pour ce qui est de la conscience écologique, susceptibles d’influencer les positions politiques qui en découlent.

Malgré tout, une certaine hiérarchie a pu perdurer durant la conférence entre ces acteurs de la diversité culturelle et ceux de la gouvernance, inscrite dans la division successive des séquences (académique, société civile puis représentation gouvernementale) et leur degré d’exclusivité. Mais la tendance à l’ouverture et à l’inclusion manifeste plus qu’un changement idéologique : c’est aussi une modification (partielle mais réelle) des références objectives.

On retrouve en effet, dans la nouvelle diplomatie climatique portée à Santa Marta, une « esquisse du Parlement des choses », telle que décrite par Bruno Latour en 2018. Elle consiste à revoir les rôles attribués au politique, à l’expertise et à la technocratie, et où ce ne serait plus seulement les humains qui auraient le droit d’être représentés.

Ce concept pose de nouvelles questions au droit et à l’économie politique internationale. Un ouvrage à paraître prochainement, issu d’un projet européen et latino-américain sur la transition écologique auquel j’ai collaboré, entame la remise en question de la conception de la géopolitique centrée sur l’humain.

Vers une nouvelle géopolitique climatique ?

Les efforts déployés à Santa Marta ont transcendé les clivages nationaux, mais aussi nord-sud, d’une certaine manière. Avec une présidence bicéphale eurolatino (colombo-néerlandaise), et euro-océanique pour la prochaine conférence qui sera co-organisée par l’Irlande et Tuvalu, le grand partage manichéen des responsabilités historiques de l’empreinte écologique (qui, historiquement, est un point d’achoppement des COP climat) n’a, certes, pas été complètement effacé. Il a toutefois été adouci par le cadrage de la conférence sur la recherche de solutions.

Toutes les régions du monde étaient représentées, avec une majorité relative de l’Europe (plus d’un tiers des pays officiellement présents), suivie de l’Amérique latine, puis de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie. Aucun des grands pays à prétention hégémonique n’était invité – ni les États-Unis, ni la Chine, ni la Russie – et le seul des grands émergents à participer était le Brésil.

En janvier 2026, le premier ministre canadien Mark Carney évoquait justement un tel modèle à l’occasion du Forum économique de Davos : celui où la volonté des pays intermédiaires permettrait de construire et de viabiliser des coalitions alternatives, face à l’imposition unilatérale de l’hyperpuissance.

Déclaration du premier ministre canadien Mark Carney, lors du Forum de Davos, en janvier 2026.

Mais la vision de la conférence de Santa Marta s’affirme et se distingue sur au moins deux points :

  • le premier concerne l’importance accordée au Sud global,

  • et le deuxième, l’irruption des non-humains dans le champ de la géopolitique.

Même si la prégnance du Nord demeurait dans les coordinations, la composition de l’assistance lors des réunions privilégiait naturellement la participation de ressortissants du Sud. Les sujets abordés reflétaient des enjeux qui les concernent au premier chef, puisque les impacts écologiques actuels les affectent en priorité. En mettant le Sud au cœur des débats, une telle rencontre participe du rééquilibrage de ces derniers et renouvelle la façon de les aborder.

Avec ce renouvellement de la contradiction à son endroit, le négationnisme climatique (qui peut, on l’a vu avec la sortie des États-Unis de l’accord de Paris, trouver des relais à l’échelle des États) a de fortes chances d’être progressivement confronté à un isolement accru. Ses velléités d’entraînement ont fait long feu à Belém, où aucun pays n’est sorti de l’accord de Paris. Elles pourraient se voir débordées par des initiatives telles que celles explorées à Santa Marta, qui a aussi voulu anticiper ses effets pervers. Des mécanismes ont ainsi été envisagés pour contrer l’augmentation de la demande d’hydrocarbures que pourrait générer une baisse des prix du fait de la croissance des énergies renouvelables.

La crise économique mondiale causée par les tensions sur l’approvisionnement en pétrole passant par le détroit d’Ormuz rappelle, dans tous les cas, l’urgence d’accélérer la transition énergétique.

Jean-Baptiste Meyer a reçu des financements de son institut l’IRD.

ref. Conférence de Santa Marta : les nouvelles pistes de la diplomatie climatique qui émergent hors des COP climat – https://theconversation.com/conference-de-santa-marta-les-nouvelles-pistes-de-la-diplomatie-climatique-qui-emergent-hors-des-cop-climat-282288

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