Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University
La fermeture annoncée de l’Association internationale des études québécoises (AIEQ) ne signifie pas seulement la disparition d’une organisation parmi d’autres. Elle oblige à réfléchir aux conditions concrètes qui rendent possible la circulation internationale des savoirs sur le Québec.
Dans l’espace académique contemporain, les idées, les corpus et les débats ne circulent pas spontanément. Leur diffusion dépend d’infrastructures souvent invisibles, faites de financements, de réseaux, de dispositifs de médiation et d’acteurs capables de les faire vivre. L’AIEQ a longtemps occupé cette position d’interface, à la fois discrète et structurante. Or, l’association est aujourd’hui menacée de fermeture à la suite du retrait du financement accordé par le ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF) du Québec, son principal soutien institutionnel.
Selon les justifications avancées par le gouvernement québécois, cette décision s’inscrirait dans une réorientation des priorités budgétaires et diplomatiques de la province, ainsi que dans une volonté de recentrer les interventions publiques sur des programmes jugés plus directement alignés avec les objectifs économiques et stratégiques du Québec.
Pour plusieurs acteurs du milieu universitaire et culturel, cette suppression de financement fragilise toutefois un instrument essentiel de diplomatie culturelle et scientifique, qui contribuait depuis près de trente ans au rayonnement international du Québec et des études québécoises.
Faire exister un objet d’étude à l’international
Créée en 1997 à l’initiative d’universitaires et d’institutions québécoises, avec le soutien du gouvernement du Québec, l’AIEQ vise à structurer et internationaliser le champ des études québécoises. Son financement repose principalement sur l’appui du gouvernement du Québec, notamment par l’intermédiaire du ministère des Relations internationales et de la Francophonie (MRIF), ainsi que sur des partenariats universitaires et scientifiques. Si le Québec constitue depuis longtemps un objet d’analyse pour les historiens, sociologues ou littéraires, sa reconnaissance internationale reste alors inégale et largement dépendante d’initiatives individuelles.
Être « québéciste », c’est souvent travailler depuis l’extérieur du Québec, que ce soit en Europe, en Amérique latine ou en Asie, sur sa littérature, son histoire, sa vie politique ou ses transformations sociales. C’est aussi, plus largement, participer à la construction d’un espace transnational de production et de circulation des savoirs sur le Québec.
Cet espace se construit d’autant plus difficilement que le Québec ne bénéficie pas, sur la scène académique mondiale, de la centralité d’autres espaces nationaux. L’un des apports essentiels de l’AIEQ a précisément été de contribuer à faire exister ce champ en reliant entre eux des chercheurs dispersés.
En tant que chercheur français en études canadiennes, je m’intéresse à la circulation des savoirs et des littératures francophones, une dynamique qui participe à la compétition de ce que l’on appelle les soft powers, c’est-à-dire les formes d’influence culturelle, intellectuelle et linguistique qu’un État ou un espace francophone exerce à l’international sans recourir à la contrainte politique ou militaire.
Des réalisations concrètes, au cœur des trajectoires scientifiques
Pour mesurer ce rôle, il faut descendre au niveau des pratiques. Les dispositifs de soutien à la mobilité, à l’organisation d’événements scientifiques ou au développement de réseaux de recherche jouent un rôle structurant dans les parcours académiques. Ils permettent aux chercheurs et aux étudiants d’accéder à des ressources, d’intégrer des communautés scientifiques internationales et de développer des collaborations durables.
Ces initiatives favorisent également la circulation des savoirs et la visibilité des études québécoises et francophones dans différents espaces universitaires. En soutenant colloques, séjours de recherche, publications collectives ou partenariats institutionnels, elles contribuent à inscrire ces objets d’étude dans des dynamiques internationales de recherche et d’enseignement.
Dans un autre registre, les tournées d’écrivains québécois soutenues par l’AIEQ permettent à des publics étrangers de découvrir des œuvres souvent peu diffusées hors du Québec. Lorsqu’un chercheur est invité dans plusieurs universités européennes, ces rencontres ne relèvent pas uniquement de la médiation culturelle : elles alimentent directement les recherches, nourrissent les enseignements et suscitent de nouveaux projets scientifiques.
Ces exemples, parmi d’autres, illustrent une réalité fondamentale : l’AIEQ n’est pas seulement un bailleur de fonds ponctuel. Elle intervient au cœur des trajectoires scientifiques, en facilitant des rencontres, en ouvrant des accès et en rendant possibles des projets qui, autrement, resteraient à l’état d’intention.
Une économie des échanges savants
Pour comprendre pleinement ce rôle, il est utile de mobiliser les outils de la sociologie des champs intellectuels, notamment ceux développés par le sociologue français Pierre Bourdieu. Dans cette perspective, la production des savoirs ne peut être dissociée des conditions sociales de leur circulation. Les idées ne s’imposent pas uniquement par leur contenu, mais aussi par les réseaux qui les portent, les institutions qui les légitiment et les ressources qui permettent leur diffusion.
Dans cette perspective, l’AIEQ peut être envisagée comme un acteur de cette « économie des échanges savants ». Elle contribue à distribuer des ressources – financières, symboliques, relationnelles – qui permettent à certains objets, ici le Québec, de circuler dans l’espace académique international. Elle participe également à la constitution d’un capital collectif pour les chercheurs qui s’y rattachent, en leur offrant des occasions de visibilité et de reconnaissance.
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Dans cette perspective, la notion de québécisme prend un sens particulier. Elle ne renvoie pas seulement à un objet d’étude, mais à une position dans un espace de relations. Être québéciste, c’est occuper une place dans un réseau, bénéficier de certaines ressources, mais aussi contribuer à leur reproduction en participant à des projets collectifs, en organisant des événements ou en formant de nouveaux chercheurs.
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Une diplomatie culturelle sans appareil étatique direct
L’action de l’AIEQ déborde le strict cadre académique. En soutenant la diffusion internationale de la culture québécoise, elle participe à une forme de diplomatie culturelle qui ne passe pas exclusivement par les canaux étatiques traditionnels. Elle met en relation des institutions, des chercheurs et des publics, et favorise des circulations qui échappent en partie aux logiques strictement politiques.
Cette dimension est particulièrement visible dans les contextes où le Québec est peu présent dans les programmes universitaires. Dans certaines universités d’Europe centrale ou d’Asie, les études québécoises existent grâce à l’engagement de quelques individus et au soutien ponctuel d’organisations comme l’AIEQ. Sans ces relais, la présence du Québec dans ces espaces académiques serait beaucoup plus fragile, voire inexistante.
Une fragilité structurelle
Comme beaucoup d’infrastructures de ce type, l’AIEQ repose sur un équilibre précaire. Sa capacité d’action dépend de financements publics limités et de l’engagement d’un réseau de partenaires dispersés. Cette fragilité n’est pas exceptionnelle : elle caractérise plus largement les dispositifs qui soutiennent les sciences humaines et sociales, en particulier lorsqu’ils opèrent à l’échelle internationale.
La disparition de l’AIEQ ne signifie pas la fin des études québécoises. Les chercheurs continueront à travailler, à publier et à enseigner. Mais les conditions dans lesquelles ces activités se déploient seront modifiées. Les occasions de rencontre se raréfieront, les projets collectifs seront plus difficiles à mettre en place, et certains espaces académiques pourraient progressivement se détourner d’un objet devenu plus difficile d’accès.
Ce que révèle la disparition d’une infrastructure
Au-delà du cas particulier de l’AIEQ, c’est la question de la circulation des savoirs qui se trouve posée. Dans un monde académique qui valorise fortement l’internationalisation, les conditions matérielles et institutionnelles de cette internationalisation restent souvent sous-estimées.
L’exemple des études québécoises montre que cette circulation dépend d’acteurs intermédiaires capables de relier des espaces, de coordonner des initiatives et de soutenir des trajectoires. Lorsque ces acteurs disparaissent, ce ne sont pas seulement des structures administratives qui s’éteignent, mais des réseaux, des habitudes de collaboration et des formes de présence intellectuelle.
En ce sens, la fermeture de l’AIEQ ne constitue pas uniquement un événement institutionnel. Elle invite à prendre au sérieux ces infrastructures discrètes qui, sans produire directement des connaissances, en rendent la circulation possible. Et elle rappelle que la visibilité internationale d’un objet d’étude, loin d’être acquise, repose sur un travail collectif, patient et toujours fragile.
Christophe Premat est directeur du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm. Il est membre de l’Association Internationale des Études Québécoises (AIEQ). Le Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm a développé une stratégie de promotion des études québécoises pour la période 2026-2028. Il est co-rédacteur en chef de la Revue Nordique des Études Francophones qui a publié des entretiens avec des auteur.e.s québécois.e.s soutenu.e.s par l’AIEQ.
– ref. La fin de l’Association internationale des études québécoises : un signal inquiétant – https://theconversation.com/la-fin-de-lassociation-internationale-des-etudes-quebecoises-un-signal-inquietant-281695
