Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean-Michel Lafleur, Associate Director, Centre for Ethnic and Migration Studies / Coordinator of IMISCOE, Université de Liège
Dans un contexte de forte polarisation du débat politique sur les migrations, la question de la régularisation des personnes sans papiers suscite de vifs débats à travers l’Europe. Une nouvelle étude de l’Université de Liège montre à partir du cas belge qu’il existe un soutien dans l’opinion publique pour leur régularisation sous certaines conditions.
En avril 2026, l’Espagne a lancé un nouveau programme de régularisation des sans-papiers dont on estime qu’il bénéficiera à plus de 500 000 personnes. À la fin de l’année 2025, c’est l’Allemagne qui clôturait une campagne de régularisation lancée en 2023 et à laquelle ont candidaté plus de 80 000 personnes. Ces exemples récents – auxquels on pourrait ajouter les campagnes de régularisation italienne et portugaise durant la pandémie de Covid-19 – nous indiquent que ce type de campagne n’est en rien exceptionnel. Comme le soutient la recherche, ces campagnes constituent en réalité un dispositif à part entière des politiques migratoires européennes et permettent de répondre aux situations d’irrégularité causées à la fois par la demande de main d’œuvre des employeurs, par les aspirations des migrants à rejoindre l’Europe et par le nombre limité de voies légales pour le faire.
Bien qu’elles soient fréquentes, ces campagnes n’en suscitent pas moins de vives réactions dans le monde politique où la question des migrations – et, en particulier celle de la migration irrégulière – fait l’objet de débats hautement polarisés. C’est particulièrement le cas en Belgique ; mais aussi en France où Bruno Retailleau – candidat Les Républicains à la prochaine élection présidentielle — proposait récemment de mettre l’Espagne « au ban de l’Europe », du fait que sa récente campagne de régularisation serait contraire à ce que les Européens veulent.
Parmi les opposants à la régularisation, on entend souvent que ce type de politique encouragerait de nouveaux migrants à rejoindre l’Europe et à y séjourner de façon irrégulière, et que la régularisation ne bénéficie pas du soutien de l’opinion publique. Lors d’une précédente recherche conduite auprès de la population algérienne, nous avons déjà pu démontrer que « l’appel d’air » que causerait ce type de campagne de régularisation n’existe pas. En revanche, la question de l’existence ou non d’un soutien de l’opinion publique aux régularisations n’a reçu que peu d’attention des chercheurs jusqu’ici.
Opinion publique et migration
Il existe aujourd’hui de très nombreuses recherches scientifiques sur les facteurs qui façonnent l’opinion sur l’immigration en général. Elles nous informent que les caractéristiques individuelles (âge, genre, éducation, ethnicité…), mais aussi l’exposition aux médias et les contacts interpersonnels avec des personnes immigrées influent sur l’opinion à l’égard de l’immigration.
Par ailleurs, comme en attestent des sondages d’opinion, comme l’Eurobaromètre, l’opinion publique est généralement mal informée sur l’immigration.
S’agit-il dès lors uniquement de mieux informer l’opinion publique pour accroître le soutien aux campagnes de régularisation ? Bien que les études existantes ne permettent pas de conclure définitivement que les informations rectificatives augmentent le soutien à l’immigration, elles indiquent en revanche que la présentation d’informations factuelles sous forme de récits et de témoignages peut s’avérer plus convaincante que la simple présentation de statistiques.
De même, les travaux sur le rôle du cadrage dans l’analyse des discours ont montré que l’appel aux émotions est une stratégie de communication persuasive dans le domaine des migrations. De l’ensemble de ces travaux, nous pouvons donc conclure que le contenu et la forme du message sont susceptibles d’influer sur l’opinion des individus quant à la régularisation des personnes sans papiers.
Une nouvelle enquête à grande échelle auprès de la population belge
Dans une publication scientifique récente, nous présentons les résultats d’une expérimentation intégrée à une enquête conduite en ligne auprès d’un panel de 2 121 personnes représentatif de la population adulte résidant en Belgique.
Depuis la dernière campagne de régularisation organisée en 2009, le débat politique belge sur l’immigration s’est sensiblement polarisé. Le contexte semble donc peu propice à la mise en œuvre d’une nouvelle campagne de régularisation en dépit de la présence d’environ 112 000 personnes sans papiers sur le territoire dans un pays qui compte 11,8 millions d’habitants dont 20,2 % d’immigrés. Au contraire, l’actuel gouvernement fédéral de centre droit dirigé par le nationaliste flamand Bart de Wever entend plutôt mettre en œuvre – selon les termes de la ministre de l’asile et la migration Anneleen Van Bossuyt – « la politique d’asile et de migration la plus stricte jamais adoptée », car il s’agirait de « la politique que les gens demandent ».
Pour vérifier cette affirmation, nous avons voulu mesurer le soutien réel de la population belge à la régularisation des sans-papiers, mais aussi tester l’effet de cinq messages différents sur le niveau de soutien de l’opinion publique aux campagnes de régularisation.
Les participants à l’enquête – mise en œuvre par l’Institut de sondage Bpact en mars 2025 – ont dès lors été répartis aléatoirement entre un groupe de contrôle n’ayant reçu aucun message et cinq groupes expérimentaux ayant reçu un message d’environ 100 mots au sujet de la régularisation.
Ces messages présentaient :
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des données scientifiques sur les personnes sans papiers sous forme narrative ;
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le parcours émouvant d’une immigrée sans papiers menacée d’expulsion et soutenue par ses voisins ;
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les avantages économiques et sociaux de la régularisation des personnes sans papiers ;
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le double standard dans le traitement par les autorités des personnes sans papiers et celui des fraudeurs fiscaux ;
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les inégalités entre migrants fortunés bénéficiant d’accès privilégiés à la résidence en Europe et migrants défavorisés ayant peu d’options pour rejoindre l’Europe légalement.
Dans notre enquête, il a ensuite été demandé à tous les participants de se positionner par rapport à la régularisation des personnes sans papiers en général mais aussi par rapport à la régularisation qui serait limitée aux personnes sans papiers qui travaillent, à celles qui occupent un métier en tension ou à celles qui ont des attaches sociales durables en Belgique. La raison pour laquelle il est important de distinguer le soutien pour différents profils de personnes sans papiers est que même les programmes de régularisation les plus ambitieux, comme celui de l’Espagne en 2026, conditionnent la régularisation à des critères spécifiques.
Les résultats de notre enquête soulignent l’importance de cette approche différenciée. En effet, seuls 21 % des personnes interrogées estiment que les autorités devraient régulariser tous les immigrés en situation irrégulière. En revanche, 53 % sont favorables à la régularisation des personnes sans papiers qui travaillent, 54 % à la régularisation de ceux qui occupent un métier en tension et 45 % de ceux qui ont tissé des liens sociaux étroits dans le pays. Par ailleurs, il est important de noter qu’entre 20 % et 25 % des participants ne sont ni pour ni contre la régularisation de ces différentes catégories de personnes.
En ce qui concerne l’effet des cinq messages que nous avons testés, seuls deux ont produit un effet significatif. La mise en récit de données scientifiques sur les personnes sans papiers (message 1) produit une augmentation d’environ 7 points de pourcentage du soutien à la régularisation des personnes sans papiers en général, mais aussi de celles qui travaillent. L’exposition au récit de vie émouvant d’une personne sans papiers (message 2) suscite, quant à elle, une augmentation de 8 points de pourcentage du soutien à la régularisation des personnes ayant des attaches durables et même de 10 points de pourcentage pour les personnes occupant un métier en tension.
Que faire du soutien conditionnel de l’opinion publique à la régularisation ?
Au terme de l’analyse du cas belge, deux enseignements principaux se dégagent.
D’une part, si différencier le soutien à la régularisation selon certains critères peut soulever un problème moral – en risquant de hiérarchiser les immigrés entre « méritants » et « indésirables » –, cette approche peut aussi, dans un contexte d’opposition politique forte, servir de point d’entrée pour ouvrir le débat et élargir progressivement l’accès à la régularisation à d’autres groupes de personnes sans papiers.
D’autre part, l’étude apporte deux éléments clés aux responsables politiques. Elle montre qu’un soutien réel à la régularisation existe dans l’opinion publique, contrairement à certaines idées reçues. Elle indique aussi que ce soutien dépend fortement de la manière dont la politique est présentée : le choix du message et de son cadrage peut sensiblement accroître l’adhésion du public et réduire le risque électoral perçu.
Jean-Michel Lafleur a reçu des financements du FRS-FNRS, de la Politique Scientifique fédérale belge et de l’Union européenne
Abdeslam Marfouk ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. L’opinion publique est-elle favorable à la régularisation des personnes sans papiers ? – https://theconversation.com/lopinion-publique-est-elle-favorable-a-la-regularisation-des-personnes-sans-papiers-282631
