Source: The Conversation – in French – By Sheena Cruickshank, Professor in Immunology, University of Manchester
Les premiers essais cliniques faisant appel à des immunothérapies appelées « activateurs de lymphocytes T masqués » ont fait preuve d’une efficacité encourageante. Si ces résultats préliminaires restent encore à confirmer, ils font naître cependant de véritables espoirs, et pas uniquement dans le domaine de la lutte contre le cancer de la prostate.
Le VIR-5500 (développé par le laboratoire états-unien Vir Biotechnology, NdT) est un activateur de lymphocytes T « masqué » (« masked T-cell engager »).
Il a été administré (dans un essai clinique toujours en cours et non encore soumis à évaluation par les pairs) à des patients atteints d’un cancer de la prostate à un stade avancé, qui n’avait pas répondu aux autres traitements.
Les résultats initiaux (présentés en début d’année, lors du symposium 2026 sur les cancers génito-urinaires organisé par la Société américaine d’oncologie clinique, NdT) interpellent : parmi les patients ayant reçu les doses les plus élevées, 82 % ont présenté une diminution de leur taux de PSA (Prostate Specific Antigen, antigène prostatique spécifique), un marqueur couramment utilisé dans le suivi du cancer de la prostate.
Autre résultat frappant : chez près de la moitié des patients de ce groupe, une régression tumorale a également été constatée, tant au niveau du foyer primitif qu’au niveau des tumeurs métastatiques (tumeurs ayant essaimé depuis la prostate vers d’autres organes).
Les activateurs de lymphocytes T
Les cellules cancéreuses disposent de mécanismes leur permettant d’échapper à l’élimination par le système immunitaire. L’objectif des immunothérapies est de booster les capacités anticancéreuses de ce dernier pour mieux lutter contre la maladie. Elles visent tout particulièrement à contrecarrer ces stratégies d’évasion.
Diverses immunothérapies ont obtenu des succès spectaculaires ces dernières années. Cependant, de nombreux cancers, comme celui de la prostate, restent difficiles à traiter, ce qui plaide en faveur du développement d’immunothérapies plus efficaces.
Les activateurs de lymphocytes T appartiennent à une famille d’immunothérapies dont l’action consiste à rapprocher physiquement certaines cellules immunitaires (les lymphocytes T) des cellules cancéreuses. Ces médicaments agissent en se fixant à des molécules présentes à la surface de ces deux types de cellules.
Cette proximité forcée amène les lymphocytes T à libérer des substances toxiques capables de détruire les cellules cancéreuses et à déclencher une cascade de processus inflammatoires, qui favorisent l’élimination tumorale.
Il existe désormais plus de 200 activateurs de lymphocytes T différents, dont beaucoup font l’objet d’essais cliniques afin d’évaluer leur efficacité dans le traitement de toute une gamme de tumeurs, allant du myélome multiple à la leucémie, en passant par le cancer du poumon.
Les activateurs de lymphocytes T ne sont pas seulement testés contre le cancer. Ils pourraient également s’avérer utiles dans le traitement d’autres affections virales, comme l’hépatite B, qui est susceptible de provoquer une infection chronique à vie. À l’instar du cancer, le virus responsable de cette maladie peut échapper à la réponse immunitaire de l’organisme. Cependant, les activateurs de lymphocytes T favorisent une élimination plus efficace des cellules infectées.
Masquer les activateurs de lymphocyte T pour réduire leur toxicité
Les activateurs de lymphocytes T semblent très prometteurs, mais toute médaille a son revers, et ces thérapies ne font pas exception. En effet, dans certains cas, la puissante réaction inflammatoire qu’elles déclenchent peut provoquer un syndrome inflammatoire grave appelé « syndrome de libération de cytokines ».
Les cytokines sont des messagers protéiques libérés par les cellules, capables de déclencher l’inflammation. Normalement, leur sécrétion est étroitement régulée – mais dans le syndrome de libération de cytokines, elle devient excessive et incontrôlée. Cette situation peut conduire à une défaillance multiviscérale aux conséquences potentiellement mortelles.
Mohammed Elamine Alioui/Shutterstock
Des effets indésirables inflammatoires similaires ont été observés avec d’autres immunothérapies. Cette complication est vraisemblablement liée à l’activation aiguë et intense de la réponse immunitaire.
C’est la raison pour laquelle les activateurs de lymphocytes T – et d’autres immunothérapies – doivent encore être perfectionnés, afin de diminuer leur toxicité.
Pour y parvenir, une approche consiste à concevoir des versions de ces immunothérapies initialement inactives, mais peuvent être activées une fois à l’intérieur des tumeurs.
Pour ce faire, le médicament est recouvert d’un « masque » qui l’empêche d’interagir à la fois avec les lymphocytes T et avec les cellules cancéreuses. Lorsque le médicament pénètre dans la tumeur, ce masque est dégradé par certaines molécules abondamment présentes dans les tissus cancéreux, ce qui permet au médicament d’atteindre ses cellules cibles.
Le VIR-5500, utilisé dans ce récent essai prometteur sur le cancer de la prostate, fait partie des nombreux activateurs de lymphocytes T « masqués » de cette nouvelle génération d’immunothérapies.
Le masquage permet d’obtenir un médicament non seulement efficace, mais qui pourrait aussi s’avérer plus sûr. Le fait que son activation se produise spécifiquement au sein de la tumeur devrait circonscrire la réponse anticancéreuse inflammatoire au microenvironnement tumoral, prévenant ainsi une inflammation généralisée.
Des résultats cliniques préliminaires prometteurs
Cette approche permettrait également aux activateurs de lymphocytes T d’être plus sélectifs vis-à-vis des cellules cancéreuses. En effet, certaines de leurs cibles sont susceptibles d’être exprimées par des cellules saines normales. Cette sélectivité pourrait à la fois réduire la toxicité et améliorer l’efficacité anticancéreuse de ces médicaments.
Par ailleurs, le masquage présente un avantage supplémentaire : dans l’organisme, la conversion du médicament de la forme inactive à la forme active prend du temps, ce qui a des implications concernant la dose de médicament délivrée aux patients.
Généralement, lors de l’administration d’activateurs de lymphocytes T, les patients reçoivent de faibles doses initiales, qui sont ensuite progressivement augmentées, afin de prévenir toute suractivation immunitaire aiguë. En revanche, lors de l’utilisation d’activateurs de lymphocytes T masqués, le masque permet une libération plus lente du médicament, ce qui simplifie et sécurise l’administration.
Enfin, le masque est également susceptible de protéger les molécules thérapeutiques d’une dégradation dans l’organisme, et donc de prolonger leur durée d’action.
Autre résultat notable de cet essai sur le cancer de la prostate : la grande majorité des patients ayant reçu les doses les plus élevées de VIR-5500 n’ont présenté que de légers effets indésirables inflammatoires. Au vu de la toxicité connue des activateurs de lymphocytes T, il s’agit là d’une découverte encourageante, qui laisse supposer que le masquage remplit bien son rôle de protection contre l’inflammation excessive.
Si des recherches complémentaires confirment que le masquage des activateurs de lymphocytes T permet d’obtenir des médicaments à la fois plus sûrs et plus efficaces, il deviendra possible d’élargir leur champ d’application. Ces immunothérapies pourront être combinées à des thérapies anticancéreuses plus classiques, telles que la chimiothérapie ou la radiothérapie, ce qui pourrait s’avérer encore plus efficace pour éliminer le cancer.
Des résultats cliniques préliminaires prometteurs ont aussi été obtenus avec d’autres activateurs de lymphocytes T masqués (toujours dans le contexte de la lutte contre le cancer de la prostate).
Des essais cliniques ont, par ailleurs, débuté pour tester de tels médicaments contre de nombreux autres cancers, notamment le cancer du pancréas, le cancer colorectal et le cancer du poumon. Ces essais étant tous toujours en cours, il est encore trop tôt pour mesurer pleinement l’ampleur des succès cliniques qu’ils pourraient permettre de remporter. Il faut aussi souligner que de tels essais de phase précoce portent sur un nombre limité de patients.
Enfin, il faut garder à l’esprit que ces données n’ont pas encore été soumises à l’évaluation par les pairs ; elles ont pour l’heure seulement fait l’objet de communications au cours de congrès d’oncologie. Néanmoins, si préliminaires soient-ils, ces résultats constituent un véritable espoir en matière de traitement de cancers qui résistaient jusqu’à présent aux autres immunothérapies.
Jonathan Worboys reçoit des financements de Wellcome et du BBSRC (Biotechnology and Biological Sciences Research Council).
Sheena Cruickshank ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Cancer de la prostate : les activateurs de lymphocytes T « masqués », une immunothérapie prometteuse – https://theconversation.com/cancer-de-la-prostate-les-activateurs-de-lymphocytes-t-masques-une-immunotherapie-prometteuse-284810
