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Perdre son emploi à cause de l’IA ? Anticiper ne protège pas la santé mentale

Perdre son emploi à cause de l’IA ? Anticiper ne protège pas la santé mentale

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Herault, Professor, Bordeaux Schoool of Economics, Université de Bordeaux

Un homme, ou une femme, averti en vaut-il, ou elle, vraiment deux quand on évoque l’impact d’un licenciement sur la santé mentale des personnes ? Rien n’est moins sûr, selon une étude menée pendant vingt ans en Australie. Si les résultats sont transposables, estimer ou non que l’IA détruira son emploi a peu d’impact. En revanche, retrouver vite un emploi contribue à la restauration du bien-être psychique des individus.


L’idée que l’intelligence artificielle va détruire des millions d’emplois s’est imposée dans le débat public. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) estime que 27 % des emplois sont exposés à un risque élevé d’automatisation, et trois travailleurs sur cinq déclarent craindre de perdre leur emploi dans les dix prochaines années.

Voilà pour les chiffres, mais qu’en est-il de leur impact sur les personnes et leur santé ? Voir venir la perte de son emploi serait, en soi, une source importante de souffrance psychologique. Les mois passés à appréhender l’échéance pèseraient lourd sur la santé mentale, peut-être autant que la perte elle-même.

Dans une nouvelle étude publiée dans la revue Social Science & Medicine, nous comparons les trajectoires de santé mentale de personnes qui ont anticipé leur licenciement à celles qui ne l’avaient pas anticipé. Le résultat surprend : les deux groupes suivent des trajectoires très proches, avant comme après la perte d’emploi.

Il y a donc deux questions bien distinctes : l’effet de la perte d’emploi sur la santé mentale, et l’effet d’anticiper cette perte d’emploi. La première est bien documentée. Perdre son emploi dégrade la santé mentale, à la fois parce que le revenu chute et parce que le travail est souvent source d’accomplissement alors que le chômage reste socialement stigmatisant. La seconde est plus disputée. De nombreuses études observent un déclin de la santé mentale dans les mois précédant un licenciement et l’attribuent à un effet d’anticipation.




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Dégradation des conditions de travail

Faute d’informations sur le niveau effectif des anticipations, jusque-là, ces études ignoraient si les individus anticipaient réellement leur licenciement. Or, le déclin de la santé mentale avant le licenciement peut aussi refléter des dynamiques antérieures – conditions de travail qui se détériorent, restructurations silencieuses, climat anxiogène – qui pèsent sur la santé mentale indépendamment de toute anticipation des individus vis-à-vis de leur propre emploi.

Nous mobilisons 22 vagues annuelles (2001–2022) de l’enquête HILDA, un panel représentatif qui suit les mêmes individus dans le temps en Australie. La santé mentale est mesurée à l’aide de l’indice SF-36, un outil clinique validé qui s’étend de 0 à 100. Notre échantillon comprend 14 195 personnes et 4 251 licenciements. L’enquête enregistre le trimestre exact du licenciement, ce qui permet d’examiner finement les trajectoires sur les trimestres précédant et suivant l’événement.

Surtout, HILDA demande chaque année aux personnes en emploi quelle probabilité, mesurée de 0 à 100 %, elles attribuent à la perspective d’être licenciées dans les douze mois suivants. Cette mesure subjective nous permet de distinguer ceux qui anticipent leur licenciement – c’est-à-dire qui déclarent une probabilité non nulle – de ceux qui ne l’anticipent pas, c’est-à-dire qui déclarent une probabilité nulle.

Notre démarche est comparative et non causale. Les personnes qui anticipent et celles qui n’anticipent pas peuvent différer sur des dimensions non observées, et les déclins observés avant le licenciement peuvent refléter des facteurs partagés, comme une dégradation de la situation de l’entreprise, plutôt que l’anticipation elle-même.

Avant et après : des trajectoires comparables

Dans les mois précédant le licenciement, les deux groupes affichent un déclin de santé mentale. Chez les personnes qui n’anticipaient pas, l’indice SF-36 baisse d’environ 2,1 points dans le trimestre précédant immédiatement la séparation. Chez celles qui anticipaient, la baisse est de 1,2 point sur la même période. Les ordres de grandeur sont proches, et les tests statistiques ne permettent pas de conclure à une différence significative entre les deux groupes.

Ce résultat invite à reconsidérer une interprétation courante : la dégradation de la santé mentale prélicenciement documentée dans la littérature ne traduit pas seulement une anticipation individuelle. Elle apparaît aussi chez des personnes qui, dans les mois précédant la perte, jugeaient leur risque de licenciement nul. D’autres mécanismes sont vraisemblablement à l’œuvre – dégradation des conditions de travail, tensions internes, restructurations précédant licenciement.

Une fois le licenciement intervenu, les trajectoires divergent fortement, non pas selon l’anticipation, mais selon le retour à l’emploi. Les personnes qui retrouvent rapidement un emploi voient leur santé mentale revenir à son niveau habituel en quelques trimestres, qu’elles aient anticipé leur licenciement ou non. Celles qui restent au chômage continuent en revanche à souffrir : leur indice SF-36 reste inférieur à son niveau habituel un an après la perte d’emploi.

Arte, 2026.

Comment préparer la vague de l’IA ?

Là encore, l’anticipation ne change presque rien. Cumulée sur les quatre trimestres qui précèdent et ceux qui suivent la perte d’emploi, la baisse de l’indice SF-36 atteint 14 points pour celles qui n’avaient pas anticipé et 14,4 points pour celles qui avaient anticipé. Cet écart est trop faible pour qu’on puisse y voir une véritable différence. Les conclusions sont les mêmes pour les hommes et pour les femmes, et se retrouvent aussi quand on remplace l’indice SF-36 par une mesure de satisfaction de vie.

Notre étude porte sur des licenciements survenus dans l’Australie des deux dernières décennies, pas sur des licenciements liés à l’IA. Mais ses enseignements éclairent les inquiétudes actuelles. L’idée selon laquelle voir venir la perte de son emploi constituerait, en soi, le principal facteur de détresse psychologique ou, au contraire, serait propice à une meilleure préparation et donc à un rebond plus rapide, mérite d’être nuancée. Dans nos données, ce qui pèse le plus, c’est la perte elle-même et, surtout, la rapidité avec laquelle on retrouve un travail.

Cela suggère que les politiques visant à atténuer le coût psychologique des transformations technologiques gagneraient à mettre l’accent moins sur la gestion de l’angoisse anticipée et davantage sur les trajectoires de retour à l’emploi : formation, accompagnement, intermédiation. C’est dans la trajectoire d’emploi, plus que dans l’anticipation, que se joue la santé mentale des travailleurs licenciés.

Nicolas Herault a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR), du Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de l’IdEx Université de Bordeaux et du GPR HOPE.

Daniel Nettle a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR, France) ainsi que le National Institute for Health and Care Research (NUHR, UK).

ref. Perdre son emploi à cause de l’IA ? Anticiper ne protège pas la santé mentale – https://theconversation.com/perdre-son-emploi-a-cause-de-lia-anticiper-ne-protege-pas-la-sante-mentale-282760

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