Source: The Conversation – in French – By Anita Khachaturova, Doctorante, Centre d’Étude de la Vie politique (CEVIPOL), Université Libre de Bruxelles (ULB)
Les élections législatives, qui se sont tenues le 7 juin en Arménie (où l’essentiel du pouvoir est aux mains du premier ministre, le président jouant un rôle essentiellement protocolaire), se sont soldées par la victoire du parti du premier ministre sortant Nikol Pachinian, qui reste donc à la tête d’un pays encore traumatisé par la prise récente du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan. Les deux principaux partis d’opposition, réputés pro-russes, seront également représentés au Parlement.
L’orientation pro-européenne enclenchée par Pachinian est confirmée, mais son ampleur sera limitée : l’Arménie, qu’elle le veuille ou non, demeure largement tributaire de la Russie, explique dans cet entretien Anita Khachaturova, spécialiste de l’Arménie à l’Université libre de Bruxelles.
The Conversation : Quels sont les principaux enseignements des élections législatives ?
Anita Khachaturova : Contrat civil, le parti du premier ministre Nikol Pachinian, en poste depuis 2018, est arrivé en tête avec 49,8 % des voix. Deux principales formations d’opposition entrent également au Parlement ; il fallait pour cela obtenir au moins 4 % des suffrages pour un parti seul et 8 % pour une alliance de partis : Arménie forte, dirigée par le milliardaire Samvel Karapetyan, avec environ 23 %, et l’alliance de l’ancien président Robert Kotcharian, autour de 10 %.
La participation a atteint près de 59 %, un niveau exceptionnellement haut pour l’Arménie. Les projections tablaient sur une participation nettement plus faible en raison de l’apathie qui caractérise la société arménienne ces dernières années. Cette mobilisation explique les scores non négligeables obtenus par l’opposition, qui espérait faire voter des électeurs jusque-là démobilisés ou indécis.
Une question reste toutefois en suspens à ce stade : celle de l’entrée éventuelle au Parlement du parti Arménie prospère, qui a manqué le seuil requis de seulement quelques centièmes de point. Ce détail pourrait avoir des conséquences institutionnelles importantes.
Pachinian sort-il renforcé du scrutin ?
A. K. : Pas vraiment. Il conserve le pouvoir et peut former seul un gouvernement, mais il est moins fort qu’auparavant. Dans le Parlement précédent, son parti disposait de 71 sièges sur 107, soit une très large majorité. Aujourd’hui, il devrait obtenir entre 61 et 64 sièges, en fonction de l’entrée ou non du parti Arménie prospère.
La différence est essentielle : le chef du gouvernement sortant risque de perdre la majorité qualifiée qui lui permettait d’adopter certaines lois constitutionnelles ou de procéder à des nominations importantes au sein des institutions judiciaires et administratives.
Dans tous les cas, cela met en péril le projet de nouvelle Constitution, qui était l’un des axes majeurs de sa campagne.
Que veut-il changer à la Constitution ? S’agit-il d’abandonner officiellement toute prétention arménienne sur le Haut-Karabakh ?
A. K. : C’est plus subtil. La Constitution arménienne ne mentionne pas directement le Haut-Karabakh. En revanche, son préambule renvoie à la Déclaration d’indépendance de 1990 qui, elle, contient une référence au Karabakh.
L’Azerbaïdjan considère cette référence comme incompatible avec la signature d’un traité de paix définitif et fait de sa suppression une pré-condition à la normalisation des relations entre les deux États.
Pachinian affirme que son projet de réforme constitutionnelle répond à une logique interne de modernisation institutionnelle. Toutefois, dans les faits, ce processus est étroitement lié aux négociations avec l’Azerbaïdjan. Le premier ministre a d’ailleurs mis en garde les électeurs lors de sa campagne, affirmant que s’il n’était pas réélu avec une majorité constitutionnelle, c’est-à-dire les deux tiers des mandats, il faudrait s’attendre à une guerre en septembre.
Pour changer la Constitution, il faut organiser un référendum. Or, les conditions légales sont particulièrement exigeantes. Sans majorité des deux tiers au Parlement, Nikol Pachinian ne pourra pas mener ce projet à bien.
Peut-on résumer cette élection à un choix entre la Russie et l’Occident ?
A. K. : C’est la manière dont cette élection a été présentée dans la presse internationale, mais c’est plus compliqué que cela. L’Arménie a toujours dû mener une politique multilatérale du fait de sa géographie complexe et des conflits avec ses voisins azerbaïdjanais et turc. Avant Nikol Pachinian, on parlait de « politique de complémentarité » visant à concilier la prise en compte des intérêts de l’allié russe et le maintien de bonnes relations à la fois avec l’Occident et avec l’Iran. Toutefois, depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, la rupture profonde entre la Russie et les pays occidentaux a changé cette dynamique. L’influence de la Russie dans la région a connu un recul définitif.
Depuis l’offensive azerbaïdjanaise en septembre 2022 – ce qui a débouché sur l’occupation de plus de 200 kilomètres carrés de territoire arménien souverain – et le siège puis la capture du Haut-Karabakh l’année suivante, la Russie s’est révélée un allié peu fiable pour l’Arménie. La popularité de la Russie en Arménie a dégringolé.
Pachinian a progressivement engagé une politique de diversification stratégique et de rapprochement avec l’Union européenne et les États-Unis, mais également avec d’autres pays non occidentaux, comme l’Inde. Cette réorientation qui se veut démonstrative en faveur de l’Europe, souvent accompagnée d’un langage virulent, lui vaut d’être accusé par certaines franges de l’opposition et de la diaspora de compromettre la sécurité de l’Arménie. Cette fracture a été encore exacerbée durant la campagne électorale : Pachinian accuse toute opposition d’être aux mains du Kremlin, tandis que les formations réputées pro-russes et leurs soutiens l’accusent d’être à la solde de la Turquie et de l’Azerbaïdjan.
Cependant, il ne faut pas réduire la vie politique arménienne à cette seule opposition. Dix-neuf partis participaient au scrutin. Plusieurs petites formations, critiques aussi bien du gouvernement Pachinian que des figures oligarchiques pro-russes, défendaient un agenda démocratique. Elles n’ont toutefois pas réussi à franchir les seuils électoraux, ce qui produit un Parlement encore plus polarisé qu’auparavant.
Tout cela ne contribue pas à l’émergence d’un débat sain et constructif sur l’avenir de l’Arménie. On remarque, par ailleurs, que les enquêtes d’opinion ne font pas état d’une polarisation autour de l’orientation géopolitique, mais montrent plutôt que les Arméniens donnent la priorité à des sujets socioéconomiques et de sécurité, qui restent très souvent à la marge des agendas politiques des uns et des autres.
Les puissances étrangères ont-elles tenté d’influencer le scrutin ?
A. K. : Oui, et de manière très visible. Du côté occidental, plusieurs signaux ont été interprétés comme un soutien à Pachinian. Des responsables européens ont multiplié les rencontres avec les autorités arméniennes pendant la campagne. Deux sommets européens se sont tenus en mai en Arménie en l’espace d’une semaine, début mai : le huitième sommet de la Communauté politique européenne puis le sommet UE-Arménie, en présence par ailleurs du président ukrainien Volodymyr Zelensky.
Si, en France, on a souvent mis en avant la séquence où, en marge de ce sommet, Emmanuel Macron a chanté la Bohême, de Charles Aznavour, accompagné par Nikol Pachinian à la batterie, l’organisation à ce moment-là d’une telle réunion à Erevan signalait clairement un soutien à la candidature de Pachinian.
Les États-Unis ont également affiché leur soutien politique au gouvernement arménien. Le secrétaire d’État Marco Rubio s’est rendu sur place peu avant le scrutin et Donald Trump a appelé à voter en faveur de Pachinian.
Du côté russe, les méthodes ont été plus coercitives. Moscou a exercé des pressions économiques, notamment sur certaines exportations arméniennes, et a accompagné la campagne d’opérations d’influence et de désinformation en faveur de Samvel Karapetyan, milliardaire disposant de la nationalité russe.
L’Azerbaïdjan a également émis des menaces envers les électeurs arméniens au cas où ceux-ci choisiraient de voter en faveur de l’opposition.
Bref, il s’agit probablement de l’élection la plus géopolitique de l’histoire récente de l’Arménie.
Après ce scrutin, faut-il parler d’un basculement définitif d’Erevan vers l’Occident ?
A. K. : Ce serait exagéré. L’Arménie reste très dépendante de la Russie sur les plans énergétique, économique et commercial. Cette dépendance s’est même renforcée depuis le début de la guerre en Ukraine, notamment du fait des flux financiers et humains venus de Russie, et aussi parce que l’Arménie a été utilisée par la Russie pour s’approvisionner en certains biens placés sous sanctions occidentales. Évidemment, l’Arménie fait formellement toujours partie du traité de sécurité collective, l’OTSC, dominé par la Russie, bien que sa participation y soit gelée, et maintient une base militaire russe sur son territoire.
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Pachinian, je l’ai dit, a adopté pendant la campagne un discours très ambitieux sur le rapprochement avec l’UE mais, malgré l’enthousiasme des uns et des autres, aussi bien à Bruxelles qu’à Erevan, chacun comprend la réalité de la dépendance structurelle de l’Arménie à la Russie et des avantages qu’elle tire de sa participation à l’Union eurasiatique. L’UE ne peut pas, à ce stade, remplacer de manière durable la Russie, pas plus qu’elle ne peut parer aux pressions économiques que cette dernière pourrait exercer sur Erevan. Il est donc probable qu’à la suite de ces élections Pachinian retrouve un ton plus pragmatique face à Moscou.
La Russie, malgré sa réticence à reconnaître l’issue du scrutin – il n’y a toujours pas eu de déclaration officielle à cet effet –, n’envisageait pas sérieusement la perspective d’une victoire de l’opposition. Malgré l’asymétrie de cette relation, la Russie n’a pas non plus d’intérêt à pousser le gouvernement arménien dans ses retranchements en renforçant les sanctions. Elle risquerait de compromettre définitivement ses liens avec l’Arménie, ce qui la fragiliserait davantage dans la région.
On a beaucoup parlé d’Arméniens venus en masse de Russie pour voter, supposément en faveur de Karapetyan…
A. K. : Rappelons d’abord que la diaspora arménienne est considérable : environ 8 millions à 10 millions de personnes vivent à l’étranger, pour environ 3 millions d’habitants en Arménie même. Les principaux pôles diasporiques sont la Russie, les États-Unis et la France. Or le système arménien a une particularité : les citoyens vivant à l’étranger ne peuvent pas voter depuis leur pays de résidence. Ils doivent se déplacer en Arménie.
Des appels à la mobilisation ont effectivement circulé au sein de la diaspora russe, mais rien ne permet d’affirmer que cela a eu un impact déterminant sur le résultat.
Pourquoi les États-Unis s’intéressent-ils autant au dossier arméno-azerbaïdjanais ?
A. K. : L’enjeu principal est la question du corridor reliant l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan par le sud de l’Arménie.
Ce projet trouve son origine dans l’accord de cessez-le-feu de novembre 2020. À l’époque, la sécurité du corridor devait être assurée par la Russie.
Après la disparition du Haut-Karabakh arménien en 2023, cette formule est devenue politiquement inacceptable pour Erevan, alors que l’Azerbaïdjan continuait d’exiger un passage extraterritorial.
Les États-Unis ont alors proposé un nouveau mécanisme de supervision, présenté lors des négociations organisées à Washington en 2025. Ce projet, surnommé « la route Trump pour la paix et la sécurité internationale », vise à débloquer les communications régionales et à faciliter une normalisation entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Turquie, en octroyant des droits aux États-Unis pour le développement et le contrôle de la route, tout en préservant formellement la souveraineté de l’Arménie sur ce territoire.
Toutefois, sa mise en œuvre dépend toujours de la signature d’un traité de paix entre Erevan et Bakou. Et ce corridor longe l’Iran. Or, Téhéran voit d’un mauvais œil toute évolution susceptible de renforcer durablement l’influence américaine dans le Caucase du Sud, surtout au vu du contexte actuel où les États-Unis et Israël, un allié militaire de l’Azerbaïdjan, sont en guerre avec l’Iran.
La campagne électorale et le scrutin ont-ils été parfaitement démocratiques ?
A. K. : L’opposition conteste les résultats, après avoir passé la campagne à contester le placement en résidence surveillée de Karapetyan, mais les observateurs internationaux n’ont pas relevé d’irrégularités majeures dans le déroulement du scrutin. Cependant, plusieurs développements inquiètent.
Depuis plusieurs années, les pratiques du gouvernement arménien face à ses opposants témoignent d’un recul démocratique. Celles-ci sont souvent justifiées au nom de la lutte nécessaire contre l’influence russe. Dans les faits, cela a consolidé la mainmise du gouvernement sur le pouvoir judiciaire, qui a engagé un certain nombre de poursuites controversées contre des membres du clergé, des blogueurs ou des opposants.
Après la perte du Haut-Karabakh, les réfugiés arméniens sont également régulièrement ciblés par le premier ministre et son entourage, qui en font des boucs émissaires de la corruption qui a caractérisé les gouvernements précédents et une cinquième colonne de la Russie. Ces discours versent souvent dans le stigmate voire, comme le pointent certains observateurs, dans le discours de haine.
Lors de la campagne législative, Pachinian en a même fait son fer de lance, en mettant en scène ses accès de colère contre les ressortissants du Karabakh ou toute autre personne lui reprochant sa responsabilité dans la perte de la région. Il a traité les réfugiés de « fuyards », imitant leur accent de manière dénigrante et proférant des menaces : ce style agressif, qui suscite certes l’approbation d’une partie de son électorat, l’a probablement desservi.
Plus récemment, l’arrestation d’un militant originaire du Haut-Karabakh, pourtant connu pour son engagement anticorruption et sans lien avec la Russie, a suscité de nombreuses critiques au sein de la société civile.
Ces développements mettent en péril la promesse démocratique formulée depuis la révolution de velours de 2018, mais la société civile arménienne a encore un potentiel de mobilisation, et il s’agira d’être vigilant quant à sa capacité de faire face aux défis posés à la fois par un gouvernement qui empiète de plus en plus sur les contre-pouvoirs et par une opposition parlementaire qui n’offre pas de voie démocratique. À travers mes propres observations et au vu des différents sondages d’opinion, il apparaît que les Arméniens sont en demande d’une troisième voie.
Propos recueillis par Grégory Rayko.
Anita Khachaturova a reçu des financements de FNRS-FRESH, ULB
– ref. Arménie : un scrutin sous le signe de la géopolitique – https://theconversation.com/armenie-un-scrutin-sous-le-signe-de-la-geopolitique-284921
