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Que coûterait, pour les pays du Sud, la réglementation européenne contre la déforestation ?

Que coûterait, pour les pays du Sud, la réglementation européenne contre la déforestation ?

Source: The Conversation – in French – By Matthieu Trichet, Doctorant en économie, Agence Française de Développement (AFD); Université Sorbonne Paris Nord

L’application du Règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts a été repoussée à fin 2026 par l’Union européenne. Certains pays producteurs, principalement des pays en développement, considèrent ces mesures comme discriminatoires au plan économique. Qu’en est-il ? Une étude de l’Agence française de développement (AFD) a quantifié les coûts directs et indirects occasionnés par ce règlement pour ces économies.


La déforestation a bondi au cours des dernières décennies : on estime que 420 millions d’hectares de forêts ont été convertis pour d’autres usages entre 1990 et 2020. L’agriculture et la sylviculture en sont les principales causes. De sorte que l’on impute à la demande de leurs produits une responsabilité majeure dans l’incitation à déforester.

En régulant les conditions d’accès aux produits consommés sur son territoire, l’Union européenne (UE) tente désormais de faire de cette préoccupation environnementale individuelle un enjeu de responsabilité collective. Cela s’est matérialisé par le Règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts (RDUE), adopté en 2023, mais dont l’application a pour l’instant été reportée à fin 2026 sous une forme révisée.

Le RDUE vise à interdire la mise en marché dans l’UE de sept matières premières et de certains de leurs dérivés (café, cacao, caoutchouc, huile de palme, soja, bœuf, mais également cuir, charbon de bois et papier imprimé), lorsque la preuve qu’ils ne contribuent pas à la déforestation n’est pas suffisante.

Lutter contre la déforestation en orientant sa consommation vers des produits « respectueux de l’environnement » peut sembler vertueux. Mais cela ne serait pas sans conséquence pour les économies des pays qui produisent ces marchandises. Il a ainsi été reproché à l’UE de négliger les impacts socioéconomiques auxquels font face les pays qu’elle prive d’un débouché commercial.




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En effet, pour de nombreux États, ce règlement représente un « risque de transition », au sens où il s’agit d’un changement réglementaire visant à réduire les impacts environnementaux d’activités humaines pouvant affecter de larges pans des pays concernés, en exigeant qu’ils s’adaptent à la nouvelle réalité imposée par leurs partenaires commerciaux.

Combien coûterait, pour les pays du Sud, la RDUE ? Notre étude récente, menée pour l’Agence française de développement (AFD) s’est penchée sur cette question.

Comment penser l’impact économique de la déforestation au-delà des exportations ?

Plusieurs travaux se sont déjà attachés à mesurer l’ampleur de la déforestation induite par la production des produits exportés vers l’UE ou d’autres destinations. Pour notre part, nous avons cherché à évaluer l’impact économique potentiel de la mise en place du RDUE sur quelques variables économiques des pays producteurs.

Nous avons, d’abord, estimé la déforestation incorporée dans les importations européennes à partir de plusieurs modèles basés sur les flux physiques entrants et sortants de produits commercialisés. Puis nous avons simulé le choc que serait une perte des exportations pour les pays producteurs de matières premières afin d’en évaluer les effets directs et indirects.

Trois scénarios principaux ont été envisagés :

  • un premier scénario actant la perte d’activité uniquement pour la part des exportations susceptibles de provenir de terres déforestées. C’est le scénario le moins impactant et le plus probable.

  • un deuxième scénario maximaliste (non-compliance), où l’intégralité des flux exportés vers l’UE serait perdue, dans l’hypothèse d’une incapacité totale à prouver que les produits exportés ne proviennent pas de parcelles déforestées. C’est le scénario le plus impactant mais le plus improbable.

  • un troisième scénario où le mécanisme serait étendu aux autres grands pays importateurs, comme la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Chine, le Canada, l’Australie, la Corée et le Japon, a aussi été considéré.




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Un impact économique négatif modeste pour les pays exportateurs

D’un point de vue macro-économique, nous constatons que les effets directs et indirects du RDUE sur la production pourraient être très limités. Dans le scénario le plus probable, l’impact ne dépasse pas 0,04 % du PIB, valeur la plus forte constatée. Même dans le scénario extrême (non-compliance et bannissement de tous les produits), l’impact reste modeste. Il est, au plus, de 3 % du PIB dans le cas de la Côte d’Ivoire. En aucun cas, même avec l’extension du mécanisme aux grands pays importateurs, l’impact n’atteint 0,1 % du PIB.

Exposition des pays producteurs au RDUE. En rouge, l’hypothèse la moins favorable mais la plus improbable.
afd.fr/sites/default/files/2026-04/pr401-vf-web.pdf, Fourni par l’auteur

Concernant l’emploi, le RDUE, dans le scénario le plus probable, et sans adaptation des pratiques agricoles, pourrait affecter quelque 60 000 emplois dans le monde – qu’il convient toutefois de rapporter aux 8 millions d’emplois générés par la production des produits concernés par le règlement et exportés vers l’UE.

Pour les principaux pays concernés par le RDUE (Brésil, Indonésie, Côte d’Ivoire, Vietnam, Pérou, Ghana, Malaisie, notamment), les enjeux portent sur un nombre réduit de produits, comme le montre le graphe ci-dessous. De 75 à 90 % des pertes potentielles concernent seulement un ou deux produits bien identifiés, voire trois comme au Brésil avec 45 % pour le soja, 30 % pour l’élevage et 16 % pour le café.

L’adaptation des pratiques pour éviter la déforestation et la mise en conformité aux exigences de traçabilité pourrait donc se concentrer sur un nombre très restreint de produits. Ainsi, l’application du RDUE aux seuls produits issus de la déforestation n’entraînerait qu’un manque à gagner relativement faible pour le pays concerné.

Manque à gagner en fonction des scénarios considérés.
AFD, Fourni par l’auteur

Les pertes les plus élevées, dans le cadre du premier scénario, s’élèveraient à 80 millions de dollars (68,9 millions d’euros) pour l’Indonésie, puis 30 à 40 millions de dollars (de 25,8 millions à 34,4 millions d’euros) pour le Brésil et la Côte d’Ivoire.

Ensuite, les estimations tombent à des valeurs inférieures à 16 millions de dollars (soit inférieures à 13,7 millions d’euros environ). On peut donc considérer que le coût d’opportunité, pour les pays, de l’arrêt de la déforestation induite par les produits exportés vers l’UE est assez faible.

Comment interpréter ces résultats ?

Ces chiffres sont à comparer, par exemple, au montant de l’aide que l’UE ou ses pays membres accordent au secteur agricole des pays en développement (PED), soit respectivement 1,3 milliard et 2,4 milliards de dollars en 2022 (soit environ 1,1 milliard et plus de 2 milliards d’euros).

Ces résultats suggèrent, sur le plan agrégé, que les pays concernés ne devraient pas subir de pertes massives qui ne sauraient être compensées facilement.

Toutefois, si les exportateurs se trouvaient dans l’incapacité de se conformer aux exigences et de prouver que les produits ne viennent pas de parcelles déforestées (scénario de non-compliance), leur risque de perte s’en verrait augmenté d’un facteur 100. Ceci constitue, en soi, une incitation à poursuivre leurs efforts pour se doter de capacités de contrôle de la déforestation et de traçage des produits.

Reste que la traçabilité de certains produits peut s’avérer particulièrement délicate, notamment pour les produits issus du bois très transformé (comme les bois agglomérés) ou les élevages pastoraux dont l’itinérance rend l’attribution de parcelles précises aux animaux complexe.

À l’heure où la mise en œuvre du règlement a été différée pour la deuxième année, ces travaux apportent un éclairage sur les arguments qui pouvaient présider à ce report. Même si l’enjeu fiscal n’a pas été abordé dans notre étude, on peut considérer que les inquiétudes ne pouvaient pas tant porter sur les pertes macro-économiques pour les PED que sur les possibles dommages ressentis par les acteurs des filières concernées à la fois du côté des exportateurs que des importateurs européens.

Plus que sur les conditions d’adaptation des pratiques agricoles pour ne pas déforester, ce sont les discussions sur les conditions de la fourniture de la preuve qui ont scellé le destin du règlement.

Matthieu Trichet a reçu des financements de l’ANRT dans le cadre de son contrat CIFRE.

Benoit Faivre-Dupaigre a reçu des financements de l’ANR dans un emploi antérieur au cours des années 1994-1996

ref. Que coûterait, pour les pays du Sud, la réglementation européenne contre la déforestation ? – https://theconversation.com/que-couterait-pour-les-pays-du-sud-la-reglementation-europeenne-contre-la-deforestation-284365

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