Source: The Conversation – in French – By Anne Collin-Chenot, Chercheuse à l’Inrae au sein du laboratoire en Biologie des oiseaux et aviculture, Inrae
C’est une des nombreuses conséquences des vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses liées au changement climatique : les poules pondent moins d’œufs, des œufs plus petits et plus fragiles. Mais alors que les épisodes caniculaires se généralisent, de nombreux chercheurs à travers le monde tâchent de trouver comment rendre les poules et les poulets plus résilients à la chaleur, car leur viande et leurs œufs demeurent parmi les sources de protéines animales les plus populaires et les moins gourmandes en ressources.
Les humains ne sont pas les seuls à tâcher bon gré mal gré de s’adapter aux fortes chaleurs. Les poules modifient également leur comportement et leur métabolisme pour faire face à la hausse des températures, dont le ressenti dépend aussi de l’humidité et de la vitesse de l’air.
Comment les poules essaient-elles de s’adapter à la chaleur ?
Contrairement à nous, les poules n’ont pas de glandes sudoripares fonctionnelles facilitant leur thermorégulation par la transpiration, et leur plumage est isolant. Pour se rafraîchir, elles vont donc généralement s’étaler sur le sol et mettre en place une hyperventilation respiratoire qui leur permet d’évacuer de l’eau et, par cette évaporation, de la chaleur.
Elles limitent ainsi l’augmentation de leur température interne. Elles vont également rechercher la fraîcheur (par exemple, l’ombre en plein air et les courants d’air) et augmenter leur consommation d’eau.
En parallèle, elles vont aussi tenter de limiter la production de chaleur en diminuant leur consommation d’aliments. Elles vont de plus allouer moins d’énergie et de nutriments à la formation d’œufs afin de préserver leurs fonctions vitales quand elles sont soumises aux fortes chaleurs et au stress oxydant induit.
Ces modifications comportementales et métaboliques auront cependant lieu à des degrés divers, en fonction de la durée et de l’intensité du coup de chaleur et de la possibilité d’avoir des phases de récupération plus fraîches la nuit.
Moins d’œufs et des œufs plus petits
La capacité des poules à produire des œufs peut également être affectée différemment en fonction des conditions d’ambiance. Avec 32 °C en continu au lieu de 22 °C habituellement, nous notons, en conditions expérimentales, une baisse de production d’œufs de 15 à 30 %. Cependant, en cas de chaleur cyclique mimant des variations jour-nuit et laissant des périodes de récupération assez fraîches, la production globale n’est pas modifiée.
Mais lors de cette exposition non continue, le poids total des œufs et celui de ses différents composants sont quand même affectés. La coquille de l’œuf risque d’être rapidement fragilisée, car la quantité de calcium ingérée par l’animal à travers sa consommation d’aliments est diminuée, et son utilisation altérée.
Nous notons de fait une diminution de la disponibilité du calcium sanguin due à l’augmentation de l’expiration de CO₂ liée à l’hyperventilation respiratoire. C’est pourquoi une supplémentation en calcium au-delà de celui apporté par l’aliment est nécessaire pour préserver le capital calcique de la poule et la qualité de la coquille d’œuf. Cette altération du poids de coquille a lieu dès les premiers jours d’exposition à la chaleur en cas d’exposition continue. On note également une diminution de la quantité de blanc d’œuf (albumen) riche en protéines et en eau.
En ce qui concerne le jaune d’œuf, une diminution de poids s’opère également, mais de manière moins abrupte, en raison de modifications métaboliques de plus long terme : c’est le foie qui synthétise les composants lipidiques du jaune d’œuf avant leur stockage au niveau de l’appareil reproducteur dans l’ovaire de la poule en amont de la ponte.
Au final, le poids moyen de l’œuf sera altéré. On note ainsi des diminutions de poids d’œuf de 0,4 à 1 gramme par degré Celsius, au-dessus de 25 °C de température ambiante.
D’autres impacts de la chaleur
La forte augmentation des températures ambiantes provoque aussi d’autres impacts délétères pour la santé des poules en élevage. Une exposition prolongée à des températures très élevées (42 °C) se révèle létale pour les poules dont la température interne se stabilise normalement autour de 41 °C. C’est également le cas lorsque la température s’élève au-delà de 44 °C.
Dans des situations moins extrêmes, la consommation d’eau par abreuvement plus importante peut conduire à des fientes plus humides. Cette humidité au niveau du sol doit être surveillée pour éviter le développement de pathogènes et le risque de pododermatite qui abîme les pattes de l’animal.
La mise en place de brume (diffusion de très fines gouttelettes d’eau dans l’air du bâtiment d’élevage) peut également accentuer le phénomène d’humidité au sol si la ventilation n’est pas correctement gérée. En effet, les micro-gouttelettes contribuent à abaisser la température ressentie par les volailles en absorbant de la chaleur, mais elles doivent être évacuées du bâtiment par la ventilation en même temps que l’air chargé.
Chez le poulet de chair, destiné à la consommation de viande, il a également été montré que l’intégrité du tube digestif pouvait être altérée par de fortes chaleurs. Cela peut donc avoir une incidence sur les diarrhées, l’état de la litière, la prolifération de pathogènes…
Nous savons également que le changement climatique risque d’augmenter la fréquence d’exposition à certains pathogènes (parasites, virus, bactéries…), avec une possible expansion de leurs zones de présence.
Des protéines animales toujours plus populaires
Malgré ces menaces qui pèsent sur l’élevage de poules pondeuses et de poulets de chair, les œufs comme la viande de poulet restent des protéines éminemment populaires à travers le monde, à commencer par la France. La viande de volaille y est désormais la viande la plus consommée.
Cela s’explique notamment par son prix abordable, ses qualités nutritionnelles, la diversité des formes de produits de grande consommation proposés, l’absence d’interdit religieux pesant sur ces aliments. Nous pouvons également citer leur empreinte carbone faible ainsi que la rapidité de la croissance des poulets, le peu de terre, d’eau et d’énergie nécessaires à son élevage, comparés aux systèmes d’élevage produisant des viandes rouges.
La production de poulet de chair est cependant, elle aussi, largement affectée par les périodes de forte chaleur, avec une baisse de croissance de ces animaux liée à la diminution de leur consommation d’aliments ainsi qu’à des modifications de leur comportement et de leur métabolisme. Cette réalité engendre donc une durée d’élevage potentiellement plus longue et une augmentation des coûts de production.
L’adaptation de ces élevages au changement climatique est donc l’objet de beaucoup d’attention de la part des éleveurs eux-mêmes, mais également des scientifiques, qui proposent des solutions en collaboration avec les filières.
Travailler sur les conditions d’élevage et les systèmes d’alerte des éleveurs
Pour cela, un premier axe de recherches vise à optimiser les conditions de l’élevage afin de minimiser les risques. Cela concerne notamment le transport des animaux pour les poulets de chair. Plus globalement sont à l’étude de nouvelles stratégies de ventilation des bâtiments, afin de favoriser les pertes de chaleur des animaux par convection, tout comme la brumisation, où un savant équilibre est à trouver pour ne pas trop humidifier la litière, ce qui générerait la prolifération de pathogènes.
Nourrir les poules pendant les périodes les plus fraîches de la journée ou de la nuit en inversant le programme lumineux demeurent d’autres leviers d’actions. Ce sont des pratiques anciennes qui ont fait leurs preuves pour limiter l’impact du coup de chaleur sur les animaux.
Pour les élevages en plein air, favoriser les zones d’ombre et un microclimat autour du bâtiment avec la plantation d’arbres est une autre piste.
Du côté des éleveurs, l’amélioration des systèmes d’alerte est une autre voie de progrès, d’une part, avec des systèmes audio et vidéo permettant de déceler très précocement des modifications de comportement des animaux et, d’autre part, grâce à des alertes météo pour anticiper les vagues de chaleur et prendre les mesures appropriées sur l’élevage.
Les recherches sur les différentes races
L’espèce Gallus gallus est élevée pour la production d’œufs et/ou de viande partout dans le monde. Une autre piste pour adapter les élevages aux fortes chaleurs est donc de se pencher sur les races qui, à travers le monde, sont susceptibles de mieux tolérer la chaleur. Il s’agit de réaliser des croisements d’animaux qui sont plus performants dans des conditions d’élevages plus difficiles, notamment en matière de température.
Ces thématiques sont travaillées par certains collaborateurs de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), notamment au Centre d’excellence régionale sur les sciences aviaires (Cersa) (Université de Lomé, Togo). Une piste concerne les animaux qui ont des caractéristiques de plumage favorables aux pertes de chaleur par la peau, comme les races à cou nu ou les races à gène frisé ou, encore, les races dont les caractéristiques en matière de dissipation de la chaleur sont intéressantes.
Des recherches ont également été menées à l’Inrae sur des races qui ont des propriétés d’immunité et de résistance à la chaleur intéressantes, comme la race égyptienne Fayoumi. Mais une limite apparaît souvent dans ces études : si ces races sont plus résilientes face aux fortes chaleurs, elles ont souvent des performances de ponte moindres, et leurs capacités d’adaptation à des variations de température liées aux aléas climatiques (et non uniquement à la chaleur) restent à évaluer.
Les scientifiques travaillent également sur les aliments qui pourraient être intéressants en cas de fortes chaleurs, notamment avec l’utilisation de plantes riches en antioxydants.
Les recherches sur l’embryogenèse
De nombreuses recherches réalisées en conditions expérimentales contrôlées ont en outre été réalisées pendant l’incubation des œufs afin de modifier l’expression des gènes impliqués dans la tolérance à la chaleur à moyen terme. C’est l’enjeu du projet SOLEIL, qui étudie comment la température d’incubation à des périodes précises du développement de l’embryon peut favoriser cette résilience, en collaboration avec l’Institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole (Itavi) et des coopératives agricoles. Ces travaux sont pour l’instant principalement réalisés sur des poulets de chair, car la mortalité y est plus marquée en cas de forte chaleur.
Étudier la manière dont les poulets peuvent mieux s’adapter à la chaleur reste néanmoins quelque chose de complexe, notamment parce qu’il faut tenir compte d’un panel de facteurs. Il faut que les poulets continuent d’être résistants également à des baisses de température, notamment l’hiver si les animaux ont accès au plein air.
Il faut aussi avoir en tête que la tolérance thermique du poulet n’est pas la même en fonction de son âge. Il va être sensible au froid au début de sa croissance, c’est pour cela que l’on chauffe les bâtiments accueillant des poussins. En fin d’élevage, en revanche, le poulet de chair est plus vulnérable à la chaleur. Certaines études évaluent donc la possibilité d’acclimater précocement les poulets de chair à des variations de température et de faire le lien avec la multiperformance des animaux (croissance et efficacité alimentaire, santé, bien-être, impacts environnementaux et pour l’éleveur et pour les filières en général).
La recherche travaille ainsi sur de nombreux leviers qui sont aussi divers que complémentaires. C’est nécessaire, car, pour les poules et les poulets comme pour les humains, aucune solution miracle n’existe face au changement climatique. Une seule certitude demeure : les canicules sont vouées à être de plus en plus nombreuses, et il est donc primordial d’étudier et de mettre en pratique différentes façons d’atténuer leurs effets.
Angélique Travel, cheffe de projet santé et hygiène en production avicole et cunicole à l’Institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole (Itavi, Paris) a participé à la rédaction de cet article.
Anne Collin-Chenot a reçu des financements de l’ANR, de l’Union Européenne, d’Adisseo, de DSM et de l’ANSES.
Sonia Metayer-Coustard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Vague de chaleur : les poules pondent moins d’œufs et des œufs plus petits – https://theconversation.com/vague-de-chaleur-les-poules-pondent-moins-doeufs-et-des-ufs-plus-petits-284846
