Source: United Nations – in French 2
Headline: Viols de guerre : les enfants de plus en plus pris pour cibles
Il y a les chiffres. Et puis il y a cette fillette de huit mois, agressée sexuellement au Soudan du Sud. Cette autre enfant congolaise à l’identité inconnue, déposée devant un hôpital de Goma pour y subir une opération chirurgicale d’urgence. Ou encore cette adolescente soudanaise de 13 ans, victime d’un viol collectif devant ses parents à Khartoum, avant d’accoucher neuf mois plus tard par césarienne.
Réunis vendredi au siège des Nations Unies à New York pour marquer la journée internationale pour l’élimination de la violence sexuelle en temps de conflit, des responsables onusiens ont volontairement invoqué ces destins brisés. Une manière de rappeler qu’au-delà des statistiques record publiées cette année, la guerre transforme de plus en plus les enfants eux-mêmes en cibles.
« La violence sexuelle contre les enfants est une stratégie délibérée visant à punir des populations et à déchirer le tissu social », a résumé le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, dans un message publié à cette occasion. Il y dénonce un « nombre choquant » de filles et de garçons victimes de viols, d’esclavage sexuel, de mariages forcés et de traite des êtres humains.
Le dernier rapport du chef de l’ONU recense près de 9 800 cas de violences sexuelles liées aux conflits vérifiés en 2025, soit près du double de l’année précédente. Les femmes et les filles représentent l’immense majorité des victimes, et les enfants occupent désormais une place grandissante dans cette violence.
Selon un autre rapport annuel publié cette semaine sur les enfants et les conflits armés, 1 779 enfants ont été victimes de viols ou d’autres formes de violences sexuelles en 2025. Près de 99 % étaient des filles. De la République démocratique du Congo au Soudan, en passant par Haïti, la Somalie ou le Myanmar, la représentante spéciale chargée de la question des violences sexuelles en période de conflit, Pramila Patten, estime que ces crimes ne relèvent plus d’exactions isolées.
« Les violences sexuelles sont utilisées comme tactique de guerre, de terreur, de torture et de répression politique par des acteurs étatiques comme non étatiques », a-t-elle résumé durant la réunion de vendredi, dans une déclaration lue par sa cheffe de cabinet, Chloé Marnay-Baszanger. « Tragiquement, les enfants sont eux aussi pris pour cible ».
Les exemples cités dressent une cartographie glaçante de cette violence, dont ressortent les viols collectifs lors d’incursions dans des villages, les enlèvements suivis d’esclavage sexuel, les mariages forcés, la traite d’êtres humains le long des frontières ou encore les violences sexuelles infligées à des garçons détenus comme forme de torture.
Une arme pour détruire les communautés
Ces crimes sont souvent commis dans le but de détruire la communauté visée, explique Vanessa Frazier, représentante spéciale du Secrétaire général pour les enfants et les conflits armés, les plus jeunes enfants sont violés pour terroriser des populations, punir des communautés, contrôler des territoires, financer des groupes armés grâce à la traite ou encore récompenser des combattants. « Les survivants sont soumis aux violences sexuelles comme moyen de domination », a-t-elle indiqué.
Les conséquences dépassent selon elle largement les victimes directes. Grossesses forcées, traumatismes psychiques, infections sexuellement transmissibles, exclusion sociale, abandon scolaire sont autant de séquelles qui se prolongent souvent toute une vie. Selon Mme Frazier, les enfants nés de ces viols sont eux-mêmes fréquemment rejetés par leur entourage.
À cette violence s’ajoute une autre réalité : le silence. La peur des représailles, la honte, l’effondrement des systèmes judiciaires et de santé empêchent une grande partie des victimes de parler. Les Nations Unies rappellent que les cas vérifiés ne représentent qu’une fraction de l’ampleur réelle du phénomène.
Les premières à réparer les vies brisées
Lorsque les institutions s’effondrent, ce sont souvent des femmes qui prennent le relais.
Au Soudan, où plus de 500 cas ont été vérifiés en 2025 mais où les agences onusiennes estiment que la réalité est bien plus vaste, des psychologues, des médecins et des bénévoles, souvent déplacées elles-mêmes par la guerre, accompagnent les survivantes dans des camps de fortune.
« Pour une femme, c’est comme si le sol s’était dérobé sous ses pieds », raconte Amana, qui accompagne des victimes ayant fui El-Fasher. Son témoignage, publié jeudi par l’agence ONU Femmes, décrit comment les premières séances de prise en charge se déroulent parfois dans le silence. « Elles commencent par écrire sur une feuille de papier. Puis, avec le temps, elles se mettent à parler ».
En Ukraine, Iryna Dovhan en a elle-même fait l’expérience. Enlevée en 2014 par des combattants pro-russes, torturée et victime de violences sexuelles, elle dirige aujourd’hui SEMA Ukraine, un réseau de survivantes.
Son objectif est aussi simple qu’ambitieux, briser le silence. « L’objectif principal de notre organisation est d’encourager les femmes à parler des violences sexuelles qu’elles ont subies… afin que les responsables rendent des comptes », explique-t-elle dans un entretien avec l’équipe des Nations Unies dans le pays. « Le silence signifie l’impunité pour les criminels ».
Des besoins en hausse, des financements en baisse
À mesure que les conflits se multiplient, les moyens destinés aux survivantes diminuent.
Le rapport du Secrétaire général souligne que les coupes budgétaires frappant les agences humanitaires entraînent la fermeture de centres d’accueil, la réduction des soins médicaux et psychologiques ainsi que l’affaiblissement des capacités d’enquête.
« Chaque dollar détourné est un enfant laissé sans protection. Chaque réduction de financement est une ligne de vie qui se rompt », a averti Pramila Patten.
Pour les responsables onusiens réunis au siège de l’ONU, cette équation nourrit directement l’impunité. Sans structures de soins, sans enquêtes, sans protection des témoins, les auteurs de ces crimes ont peu de raisons de craindre des poursuites.
« Il faut 18 ans pour construire l’avenir d’un enfant », a rappelé Vanessa Frazier. « Mais il suffit de quelques secondes pour changer le cours d’une vie entière. Un viol. Un garçon contraint à la prostitution. Une fille forcée au mariage ».
L’ONU appelle les États à renforcer le financement des programmes destinés aux survivants, à poursuivre les auteurs de ces crimes et à replacer les enfants au cœur des processus de paix. Faute de quoi, prévient Mme Frazier, « le coût de notre inaction est une génération d’enfants menacée de devenir un dommage collatéral des conflits qui s’intensifient à travers le monde ».
