Source: United Nations – in French 2
Headline: Soudan : face au risque de massacre à El Obeid, l’ONU hausse encore le ton
6 juillet 2026 Paix et sécurité
La fenêtre est en train de se refermer. Depuis plusieurs semaines, les Nations Unies répètent que la ville soudanaise d’El Obeid pourrait connaître le même sort qu’El Fasher, théâtre de massacres de civils l’an dernier après un siège du groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide (FSR). Lundi, cette mise en garde a franchi une nouvelle étape.
Réuni à Genève, le Conseil des droits de l’homme a adopté par consensus une résolution dénonçant le risque « imminent » d’atrocités de masse contre les centaines de milliers de civils pris au piège dans et autour de cette ville stratégique du Kordofan du Nord, dans le centre du Soudan.
Le texte condamne fermement le siège et l’offensive des Forces de soutien rapide (FSR) à El Obeid, les frappes de drones du groupe paramilitaire contre des infrastructures civiles, les violences sexuelles utilisées comme armes de guerre, ainsi que l’utilisation de la famine comme méthode de combat. Il demande également à la mission internationale indépendante d’établissement des faits au Soudan, créée par le Conseil des droits de l’homme en octobre 2023, d’ouvrir une enquête urgente sur les crimes qui seraient commis à El Obeid et dans ses environs. Parallèlement, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme devra présenter un nouveau rapport dès la prochaine session du Conseil.
Rarement ce dernier aura adopté un texte aussi directement tourné vers la prévention. Il ne s’agit plus seulement de documenter les atrocités après coup, mais de tenter d’empêcher qu’elles ne se produisent. Vendredi 3 juillet, le chef des droits humains de l’ONU, Volker Türk, avait déjà lancé « alerte rouge » pour éviter un nouveau massacre à El Obeid.
© OCHA / Mohamed Elgoni Des personnes ayant fui les violences à El Fasher, au Darfour du Nord, dans l’ouest du Soudan, reçoivent de l’aide à Tawila, une ville voisine.
La prise de la ville ouvrirait aux SFR l’accès à l’ensemble du Kordofan et renforcerait leur emprise sur les axes reliant le Darfour, dans l’ouest du pays, à la capitale Khartoum. La guerre civile le groupe paramilitaire et l’armée du pays a éclaté en avril 2023, provoquant l’une des plus graves catastrophes humanitaires de la planète.
Près de 30 millions de personnes ont aujourd’hui besoin d’une aide humanitaire. Plus de 10 millions ont été déplacées à l’intérieur du pays ou ont trouvé refuge à l’étranger, dont près de la moitié sont des enfants. Depuis l’été 2024, plusieurs régions sont officiellement frappées par la famine, tandis que les violences contre les civils se sont généralisées.
Les enfants au premier rang des victimes
Quelques heures avant l’adoption de cette résolution, l’UNICEF dressait un autre constat, tout aussi alarmant. Depuis le début de l’année, au moins 330 enfants ont été tués ou blessés au Soudan, les États du Darfour, à l’Ouest, et du Kordofan, au centre, concentrant les pertes les plus lourdes.
Autour d’El Obeid, la situation se dégrade à un rythme particulièrement rapide, selon l’agence onusienne pour la protection de l’enfance. Depuis le mois de mai, les frappes de drones et d’autres attaques auraient fait plus de 35 victimes parmi les enfants dans le seul Kordofan du Nord, dont au moins 18 tués et plus de 17 blessés. Les victimes avaient entre deux mois et 17 ans. Selon l’agence onusienne, les drones seraient responsables de 60 % de ces victimes, signe que cette arme transforme désormais profondément la guerre menée contre les populations civiles.
Les bombardements répétés ont également endommagé des habitations, des écoles, des centres de santé, des réseaux d’approvisionnement en eau et des marchés, tout en désorganisant les voies d’acheminement de l’aide. Environ 500 000 civils restent aujourd’hui exposés dans et autour d’El Obeid.
« Les enfants sont pris au piège d’un cycle incessant de violence, de déplacements et de privations », a résumé Sheldon Yett, représentant de l’UNICEF au Soudan. « Pour beaucoup d’entre eux, il n’existe plus aucun endroit sûr. Ils sont tués et blessés chez eux, sur les routes, sur les marchés ou lorsqu’ils tentent d’accéder à des services essentiels comme l’éducation ou les soins de santé. Les enfants ne doivent jamais être pris pour cible. Leur vie, leurs droits et leur avenir doivent être protégés ».
Au-delà des morts et des blessés, l’agence met aussi en garde contre une multiplication des violations graves commises contre les enfants : recrutements forcés, enlèvements, violences sexuelles, attaques contre les écoles et les hôpitaux, auxquelles s’ajoutent des traumatismes psychologiques provoqués par les bombardements répétés.
Une résolution qui vise aussi les soutiens extérieurs
Le texte adopté à Genève élargit toutefois le regard au-delà d’El Obeid. Sans désigner de pays, il se dit « vivement préoccupé » par le soutien extérieur qui continue d’alimenter le conflit, notamment par les fournitures d’armes, y compris de drones, et condamne « toutes les formes d’ingérence extérieure » qui contribuent à prolonger la guerre. Il rappelle également l’obligation de respecter l’embargo sur les armes imposé au Darfour par le Conseil de sécurité.
La résolution réaffirme qu’il n’existe « pas de solution militaire » au conflit et réclame un cessez-le-feu immédiat, une trêve humanitaire, un mécanisme indépendant chargé d’en surveiller le respect ainsi qu’une transition politique conduite par les civils. Elle insiste aussi sur la nécessité de préserver l’unité territoriale du Soudan et s’oppose explicitement à la création d’un gouvernement parallèle dans les zones contrôlées par les FSR.
Elle rappelle enfin que les crimes commis au Soudan devront faire l’objet d’enquêtes indépendantes et que la Cour pénale internationale (CPI) pourrait jouer « un rôle important » dans la lutte contre l’impunité.
L’adoption de ce texte par consensus lui confère une portée politique particulière. Si les résolutions du Conseil des droits de l’homme ne sont pas juridiquement contraignantes, l’absence d’opposition traduit une convergence face à l’accélération des violences au Soudan.
Reste à savoir si cette parole diplomatique se traduira en actes. Car à El Obeid, où les habitants vivent sous la menace permanente des drones et de l’encerclement, les Nations Unies ne demandent plus seulement que les crimes soient un jour punis. Elles cherchent surtout à éviter qu’ils ne soient commis.
