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Avant Epstein, le scandale sexuel qui a forcé la Grande-Bretagne à changer sa loi

Avant Epstein, le scandale sexuel qui a forcé la Grande-Bretagne à changer sa loi

Source: The Conversation – in French – By Claire Cunnington, Research associate, University of Sheffield

L’enquête du « Pall Mall Gazette » fut reprise dans de nombreuses publications. Ici l’Illustrated Police News du 2 mai 1885. Royal Historic Society

Loin d’être une spécificité de notre époque, les scandales mettant en cause des hommes puissants pour des abus sexuels existaient déjà au XIXe siècle. Retour sur une affaire qui a transformé le droit britannique tout en laissant la plupart des responsables impunis.


Des médias mettent au jour un scandale : un réseau d’hommes riches et puissants abuse de jeunes adolescentes. L’indignation se propage rapidement et l’opinion publique exige des autorités qu’elles rendent les preuves publiques et traduisent les responsables en justice. Pourtant, le système protège nombre d’entre eux et rares sont ceux qui subissent de véritables conséquences. Il ne s’agit pas de Jeffrey Epstein, mais d’un scandale qui a éclaté dans le Londres victorien.

Nos recherches s’intéressent aux femmes et aux jeunes filles au cœur de cette affaire. En juillet 1885, le Pall Mall Gazette publie une série d’articles sous le titre « The Maiden Tribute of Modern Babylon » (« Le sacrifice des jeunes filles de la Babylone moderne »). Ils révèlent l’existence d’un système d’abus et de traite de jeunes filles. Dès leur publication, le scandale éclate. Le Parlement est submergé de pétitions et une immense manifestation est organisée à Hyde Park.

Les députés sont contraints de réagir en adoptant une loi qui relève de 13 à 16 ans l’âge légal du consentement des jeunes filles aux relations sexuelles. Les archives de ces événements sont conservées à la Women’s Library de la London School of Economics, dont une partie est présentée dans l’exposition actuelle, The Women’s Library at 100.

William Thomas Stead en 1881.
The W.T. Stead Resource Site

Le scandale marquait l’aboutissement de plusieurs années de campagne en faveur d’un relèvement de l’âge du consentement. Jusque-là, les projets de loi allant dans ce sens étaient restés lettre morte au Parlement. Selon les rumeurs qui circulaient parmi les militants et les responsables politiques, certains députés étaient eux-mêmes coupables d’abus sur de jeunes filles. Certains opposants soutenaient même ouvertement qu’une telle réforme risquerait d’exposer leurs propres fils à des poursuites judiciaires.

Face à l’inaction des pouvoirs publics, les militants se tournèrent vers W.T. Stead, rédacteur en chef du Pall Mall Gazette. La militante féministe Josephine Butler, des responsables de l’Armée du Salut et Stead menèrent une enquête sur l’exploitation sexuelle des enfants, se rendant aussi bien dans des maisons closes que dans des foyers d’accueil. Pour démontrer que le recrutement et la traite de très jeunes filles étaient bien une réalité, Stead alla jusqu’à « acheter » une adolescente de 13 ans, Eliza Armstrong, avant de l’envoyer en France, où elle fut prise en charge par l’Armée du Salut.

Josephine Butler le résume ainsi dans une lettre à une amie : « Oh ! Quelles horreurs nous avons vues ! »

Le scandale londonien

Les articles entraînaient les lecteurs au cœur du mécanisme de recrutement et d’exploitation de jeunes filles. Ils décrivaient toute une industrie organisée autour de leur exploitation : des recruteurs et tenanciers de maisons closes, des médecins qui « certifiaient » leur virginité, ainsi que des sages-femmes chargées de soigner leurs blessures après les abus.

La série fut rapidement reprise par des journaux du monde entier sous le nom de « scandale de Londres », suscitant toutes les spéculations sur l’identité des hommes mis en cause. À New York, on racontait que de nombreuses personnalités américaines fréquentaient les établissements de la célèbre tenancière de maisons closes Mrs Jeffries. Le journal militant The Sentinel alla jusqu’à désigner certains de ses clients : des députés, des lords, des ducs, le prince de Galles et le roi Léopold II de Belgique.

Le portrait de Mrs Jeffries publié par le journal.
Sheffield Gender History

Sous la pression de l’indignation populaire, les députés adoptèrent dès le mois d’août le Criminal Law Amendment Act. Outre le relèvement de l’âge du consentement des jeunes filles, cette loi créa dans l’urgence de nouvelles infractions liées au recrutement de jeunes filles à des fins d’exploitation sexuelle et à la tenue de maisons closes.

Certaines de ces dispositions eurent toutefois pour effet d’accroître la répression contre les femmes plutôt que contre ceux qui les exploitaient. Ainsi, lorsque deux travailleuses du sexe ou plus partageaient un même logement pour assurer leur sécurité, elles pouvaient être poursuivies pour tenue de maison close — une disposition toujours en vigueur aujourd’hui. Un amendement de dernière minute présenté par le député Henry Labouchere criminalisa également toute relation sexuelle consentie entre hommes. C’est sur le fondement de cette nouvelle infraction que le écrivain Oscar Wilde fut condamné une dizaine d’années plus tard.

Ironie de l’histoire, seuls Stead et plusieurs de ses collaborateurs furent finalement condamnés à l’issue de cette affaire. Ils furent emprisonnés pour l’enlèvement d’Eliza Armstrong. Pendant ce temps, les hommes accusés par les militants d’avoir exploité sexuellement des mineures ne furent ni poursuivis ni sanctionnés.

Les leçons pour aujourd’hui

Cette histoire offre plusieurs enseignements. Le premier est que certaines personnes très puissantes n’ont aucun intérêt à voir disparaître l’exploitation sexuelle des enfants, ce qui rend les réformes réellement efficaces particulièrement difficiles à mettre en œuvre. Ce n’est que sous la pression de l’opinion publique que de nouvelles lois furent finalement adoptées en 1885. Mais élaborée dans l’urgence, marquée par le conservatisme de l’époque et la volonté de préserver les intérêts des élites masculines, cette législation demeurait profondément imparfaite et empreinte de moralisme.

Le deuxième enseignement est que les victimes et les survivantes de violences sont trop souvent accusées, ignorées ou instrumentalisées à des fins politiques. La couverture médiatique du scandale du « Maiden Tribute » servit ainsi différents objectifs. En France comme aux États-Unis, elle fut présentée comme la preuve de la décadence de l’aristocratie. Quant aux jeunes filles exploitées, la bonne société les considérait comme des « filles perdues ». Comme l’affirmait le député Charles Hopwood à la Chambre des communes, les jeunes filles des classes populaires « qui se retrouvaient dans la rue […] étaient familiarisées avec ces choses dès leur plus jeune âge et étaient tout à fait capables de se débrouiller seules ».

Le député Charles Hopwood affirmait que les jeunes filles des classes populaires « qui allaient dans les rues […] étaient familiarisées avec ces choses dès leur plus jeune âge et étaient parfaitement capables de se débrouiller seules ».
WikiCommons

En rejetant la faute sur les victimes, l’attention se détournait des recruteurs, comme Mrs Jeffries, qui offraient aux jeunes filles une échappatoire à l’extrême pauvreté ou les attiraient avec de fausses promesses d’emplois légitimes. Les méthodes de recrutement et de contrainte décrites dans les années 1880 ressemblent fortement à celles utilisées aujourd’hui dans les réseaux de traite. Même les jeunes filles qui tiraient un bénéfice financier de leur exploitation en subissaient de lourdes conséquences sur leur santé physique et mentale.

Troisième enseignement : les institutions déploient souvent des efforts considérables pour dissimuler ce type d’abus. Dans le Londres victorien, des policiers étaient achetés, et l’un de ceux qui refusa de se laisser corrompre fut poussé vers la sortie. Plus tôt en 1885, des militants avaient engagé des poursuites privées contre Mrs Jeffries après que la police eut refusé d’aller plus loin dans l’enquête. Pendant le procès, le juge rappela à plusieurs reprises aux témoins de ne pas citer le nom des clients, et Mrs Jeffries plaida coupable avant la fin des débats, évitant ainsi que sa clientèle prestigieuse ne soit révélée. Elle s’en tira avec une simple amende au lieu d’une peine de prison. En 1887, elle fut de nouveau poursuivie en vertu de la nouvelle loi ; ses clients, eux, ne le furent jamais.

Il n’est jamais facile d’amener les puissants à rendre des comptes. Parmi les principales figures mises en cause dans le scandale du Maiden Tribute, une seule personne finit en prison : Mary Jeffries. Les hommes, eux, n’eurent jamais à répondre de leurs actes, si ce n’est à travers les rumeurs qui circulaient sur leur implication.

Cette histoire livre ainsi plusieurs enseignements pour aujourd’hui : exercer une pression constante sur les responsables politiques afin qu’ils agissent rapidement et efficacement, se méfier des dirigeants qui instrumentalisent les affaires d’abus pour conquérir le pouvoir, enquêter sans relâche sur les mécanismes de corruption institutionnelle et veiller à ce que l’argent et l’influence ne permettent pas aux auteurs de violences d’échapper aux conséquences de leurs actes. Plus que tout, il faut écouter les victimes et les survivantes, et placer leur parole au cœur de toute réponse.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Avant Epstein, le scandale sexuel qui a forcé la Grande-Bretagne à changer sa loi – https://theconversation.com/avant-epstein-le-scandale-sexuel-qui-a-force-la-grande-bretagne-a-changer-sa-loi-281457

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