Source: The Conversation – in French – By Cynthia Tabet, Docteur et chercheuse en Économie, Enseignante et référente pédagogique, Faculté Jean Monnet (Droit, Économie, Management), Université Paris-Saclay, Université Paris-Saclay
En 2022, la France connaît un pic d’inflation suite à la guerre en Ukraine. Cinquante ans après le choc pétrolier, la crise est similaire, mais les réponses sont radicalement différentes. Pourquoi ? Qu’en est-il de l’héritage de 1973 ?
En 2022, l’inflation française a dépassé 6 %, replongeant le pays dans une situation inédite depuis les années 1980. Pour les économistes, le miroir historique est immédiat : 1973. Car le premier choc pétrolier n’est pas une simple curiosité historique. C’est le moment où s’est enclenchée une dynamique inflationniste qui mettra plus d’une décennie à être maîtrisée.
Précisons d’emblée : le choc pétrolier n’a pas à lui seul créé l’inflation des années 1970. Des tensions préexistaient : la fin du système de Bretton Woods en 1971 et l’abandon de la convertibilité or-dollar avaient fragilisé les économies occidentales. Les hausses salariales des Trente Glorieuses avaient déjà porté l’inflation française à plus de 7 % avant l’embargo.
Le choc pétrolier a agi comme un accélérateur, pas comme un déclencheur isolé.
Un double choc sans précédent
En 2022, la flambée des prix du gaz après l’invasion de l’Ukraine a replongé les Français dans une angoisse oubliée : celle de l’énergie qui coûte trop cher.
Ce scénario avait pourtant déjà un précédent. En octobre 1973, les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) décrètent un embargo pétrolier contre les pays occidentaux. Le prix du brut est multiplié par quatre en quelques mois, passant d’environ 3 à 12 dollars états-uniens le baril.
Pour la France, qui importe alors plus de 76 % de son énergie, le choc est brutal : son modèle de croissance fondé sur une énergie bon marché s’effondre en quelques semaines.
La décision états-unienne de suspendre la convertibilité du dollar en or, deux ans plus tôt, avait déjà mis fin à l’ordre monétaire international d’après-guerre. La France doit faire face aux deux crises simultanément. Avant 1973, la croissance annuelle française dépassait en moyenne 5 % du PIB. Ce rythme ne sera plus jamais durablement retrouvé.
Comment l’inflation a contaminé toute l’économie
La hausse du pétrole se diffuse dans toute l’économie par trois mécanismes.
D’abord, la hausse des coûts de production : tous les secteurs énergivores (sidérurgie, agriculture, transports) répercutent leurs surcoûts sur leurs prix. L’inflation se généralise. Face à ce type de choc, comme l’a montré l’économiste James Hamilton dans ses travaux sur les chocs pétroliers, les gouvernements se trouvent devant un dilemme : soutenir l’activité aggrave l’inflation, freiner l’inflation aggrave le chômage.
Ensuite, la spirale prix-salaires. Les conventions collectives françaises de l’époque comportent des clauses d’indexation automatique : quand les prix montent, les salaires suivent automatiquement. Ce qui était censé protéger les travailleurs devient un moteur de l’inflation.
Enfin, les anticipations : ménages et entreprises s’attendent à ce que l’inflation dure et adaptent leurs comportements en conséquence. Les salariés négocient des hausses de salaire plus élevées, les entreprises fixent leurs prix à la hausse par précaution, les épargnants réduisent leurs dépôts. L’inflation devient alors partiellement autoentretenue ; chacun anticipe ce que l’autre va faire, et ce faisant, le provoque. C’est ce mécanisme des anticipations que les économistes de l’Insee ont documenté dès 1984 dans leurs travaux sur la boucle prix-salaires en France.
La stagflation : limites des politiques de demande face aux chocs d’offre
La France des années 1970 vit une situation inédite : l’inflation et le chômage augmentent en même temps. C’est ce que les économistes appellent la stagflation, une récession accompagnée d’une forte inflation.
Jusqu’alors, ils s’appuyaient sur les travaux de l’économiste William Phillips, qui avait établi dans les années 1950 une relation stable entre inflation et chômage : quand les prix montent, le chômage baisse, et inversement. Face à un choc sur les coûts de production, cette relation inverse ne s’observe plus. Les entreprises voient leurs factures énergétiques exploser ; elles augmentent leurs prix et réduisent leur production en même temps.
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Le gouvernement français se retrouve alors face à un dilemme. Relancer l’économie par la dépense publique ? Cela aggrave l’inflation. Freiner l’inflation en réduisant la dépense publique ? Cela aggrave le chômage. Un choc d’offre et un choc de demande appellent des réponses différentes, et les instruments disponibles ont été conçus pour le second.
1983 : le tournant de la rigueur
Face à une inflation persistante au-dessus de 10 %, le gouvernement français engage en mars 1983 le « tournant de la rigueur » : fin de l’indexation automatique des salaires, ancrage du franc au deutschemark et réduction des déficits. L’objectif est de briser les anticipations inflationnistes en s’engageant à maintenir la stabilité des prix, quelles qu’en soient les conséquences économiques.
Ce coût est effectivement lourd. Entre 1980 et 1985, l’inflation recule de 13,6 % à 5,8 %, mais le chômage passe de 6,3 % à 9,8 %. Les économistes Olivier Blanchard et Lawrence Summers ont analysé ces séquelles sous le terme d’« hystérèse » : les récessions profondes dégradent durablement le marché du travail, bien au-delà de leur durée immédiate. Cette rupture constitue l’acte fondateur de l’architecture monétaire européenne, du Système monétaire européen jusqu’à la Banque centrale européenne (BCE) indépendante.
2022 : un choc analogue, une réponse transformée
Le retour de l’inflation en 2022 présente des similitudes structurelles avec 1973 : choc énergétique d’origine géopolitique, risque de spirale prix-salaires. Le gaz russe a joué le rôle que le pétrole du Moyen-Orient avait occupé un demi-siècle plus tôt. Mais la réponse des autorités monétaires a été radicalement différente.
En 1973-79, les taux d’intérêt restaient inférieurs à l’inflation, ce qui revenait à alléger la charge de la dette et à décourager toute discipline des prix. Résultat : l’inflation s’est ancrée pendant près d’une décennie.
Face au choc de 2022, la BCE, héritière directe des choix de 1983, a relevé ses taux de 0 % à 4 % en dix-huit mois. L’inflation française, après un pic à 7,3 % en février 2023, est revenue sous 2,5 % dès 2024, sans que la dynamique salariale ne s’emballe.
En 1973, il avait fallu dix ans. Les économistes Ben Bernanke et Olivier Blanchard confirment dans leurs travaux de 2023 que cette différence tient avant tout à la qualité des institutions monétaires et à leur capacité à agir de façon rapide et crédible.
1973-2022 : une leçon apprise, des défis à venir
Le premier choc pétrolier a démontré que l’inflation peut s’autoentretenir pendant une décennie, et qu’y mettre fin exige un coût social considérable : neuf ans d’inflation au-dessus de 9 %, un chômage passé de 2,6 % à près de 10 %. C’est cette mémoire économique, inscrite dans les choix de 1983, qui a différencié la réponse à 2022.
Cette réussite ne signifie pas pour autant que les défis futurs seront similaires. Cet héritage a émergé dans un contexte d’énergie abondante et de mondialisation croissante. Ce contexte s’est profondément modifié. Transition énergétique, fragmentation des chaînes d’approvisionnement mondiales, vieillissement démographique, dettes publiques élevées : ces facteurs pourraient rendre les chocs d’offre plus fréquents et plus difficiles à absorber.
Cinquante ans après l’embargo de l’OPEP, la question n’est plus de savoir si les années 1970 reviendront à l’identique. Elle est de savoir si les institutions construites depuis 1983 restent efficaces face à des chocs d’offre plus fréquents et d’une nature différente.
Cynthia Tabet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Retour sur le pic d’inflation de 2022 résolu en seulement deux ans. Un héritage des leçons de 1973 ? – https://theconversation.com/retour-sur-le-pic-dinflation-de-2022-resolu-en-seulement-deux-ans-un-heritage-des-lecons-de-1973-284477
