Source: The Conversation – France in French (3) – By Elsa Gisquet, Sociologue, Centre de Sociologie des Organisations (CSO), Sciences Po
L’ESSENTIEL
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La gestion des incendies reste organisée autour de l’urgence alors que les difficultés peuvent se prolonger après l’extinction du feu.
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L’accompagnement des habitants de retour chez eux est fragmenté. Un certain nombre de connaissances en matière d’expositions nocives ou de nuisances sont manquantes.
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Associer les habitants permettrait de repérer plus vite les problèmes et d’organiser un véritable suivi du retour à des conditions de vie normales.
Alors que les incendies d’ampleur qui ont frappé la France sont en passe d’être maîtrisés, la catastrophe ne s’achève pas pour autant. Pour les habitants, elle se prolonge lorsqu’il faut rentrer chez soi, reprendre son activité, évaluer les risques persistants et déterminer ce qu’il est encore possible de faire sans danger.
Jusqu’à présent, les feux sont principalement appréhendés sous l’angle de la lutte contre les flammes, à partir de réponses techniques ou politiques. Au-delà de ce combat contre le feu, l’enjeu est aussi de préserver l’habitabilité des territoires et de mieux associer les riverains à la gestion de l’après-incendie.
Deux failles institutionnelles dans la prise en charge
En France, la gestion des crises repose sur un ensemble de normes, de plans et de dispositifs (notamment le dispositif Orsec) organisant l’intervention en différentes phases : préparation, urgence et gestion post-accidentelle (l’organisation du retour des habitants, l’évaluation des pollutions persistantes, la remise en état des infrastructures). Malgré cette formalisation de la gestion de crise, deux failles pourraient entraîner des conséquences importantes pour les dizaines de milliers de personnes qui regagneront prochainement leur domicile.
La première faille tient au séquençage des différentes phases de la gestion de crise : préparation, urgence et période post-accidentelle. Pendant la phase aiguë, les pompiers assurent la direction des opérations et combattent le feu, tandis que les forces de sécurité organisent les évacuations et contrôlent les accès. Une fois la menace immédiate écartée, d’autres acteurs prennent le relais sans nécessairement disposer des capacités de permanence et de mobilisation immédiate propres aux services d’urgence : DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), organismes de surveillance de l’air, entreprise de nettoyages, opérateurs de transport et chauffeurs de bus.
Mais qui accompagne les habitants entre ces deux phases, lorsque la menace immédiate est levée, sans que les dispositifs post-accidentels soient encore pleinement déployés ? Dans cet intervalle se nichent des interstices de prise en charge.
Une habitation peut être restée intacte tout en demeurant difficilement habitable. Lorsque les incendies seront maîtrisés en Gironde et que les ordres d’évacuation seront levés, qui sera chargé de ramasser les suies des maisons et les débris calcinés déposés dans les jardins ? Pourra-t-on laisser les enfants fréquenter les aires de jeux et, dans le cas contraire, qui devra les nettoyer et dans quels délais ? Enfin, qui pourra vérifier qu’un logement n’a pas subi de dommages moins visibles causés par la chaleur, les fumées ou les eaux d’extinction ? Ces questions relèvent de compétences dispersées entre plusieurs acteurs, sans qu’un service soit clairement désigné pour en assurer une prise en charge immédiate, coordonnée et continue.
La seconde faille concerne la production des connaissances sur les conséquences de l’incendie, notamment lorsque des milliers d’hectares brûlent à proximité d’habitations, d’infrastructures ou de sites industriels sensibles. En effet, la capacité à caractériser ces pollutions dépend des dispositifs installés en amont.
À Fontainebleau (Seine-et-Marne) par exemple, les fortes concentrations ont pu être documentées parce qu’une station fixe située à cinq kilomètres de l’incendie s’est trouvée sous le vent du panache. Or, c’est rarement le cas. Sans capteurs, mesures de référence ou échantillons prélevés au moment du passage des fumées, certaines expositions deviennent difficiles à reconstituer. Les connaissances disponibles après le feu sont donc largement déterminées par ce qui a été anticipé et mesuré avant et pendant l’incendie.
Elles dépendent aussi de ce que les dispositifs ont été conçus pour observer. Les autorités sanitaires peuvent suivre les hospitalisations, les consultations ou les appels à SOS Médecins. Ces indicateurs sont indispensables, mais ils saisissent mal les atteintes diffuses ou peu médicalisées : irritations, conjonctivites, nausées, odeurs persistantes, dépôts inhabituels ou atteintes aux animaux et aux végétaux. Ces phénomènes ne prouvent pas à eux seuls une contamination mais, lorsqu’ils ne sont ni recueillis ni examinés, ils constituent des angles morts de la connaissance. Ils ne peuvent alors ni orienter les prélèvements ni ouvrir de nouvelles investigations, tandis que des préjudices affectant concrètement les conditions de vie restent sans qualification.
Quand la crise devient un mécanisme de régulation
Ces deux failles – fragmentation de l’assistance et manque de connaissances – se renforcent mutuellement. Lorsqu’une difficulté se situe dans un interstice de prise en charge, qu’aucun responsable n’est clairement désigné ou qu’un signalement n’est ni recueilli ni documenté, elle peut difficilement faire l’objet d’une enquête, être qualifiée et rattachée au mandat d’une institution.
Certaines difficultés ne sont alors reconnues qu’après l’accumulation de plaintes, de mobilisations ou de controverses publiques.
C’est ce que l’on a observé après l’incendie de l’usine de produits chimiques Lubrizol, à Rouen (Seine-Maritime), en 2019. Une fois le feu éteint, les inquiétudes des riverains se sont amplifiées face aux retombées visibles de suies dans les cours d’école et sur les cheveux des enfants, face à la découverte, dans les jardins, de fragments de toiture contenant de l’amiante, aux odeurs persistantes à plusieurs kilomètres à la ronde.
L’incertitude entourant les effets sanitaires à moyen et long terme ont continué d’affecter la vie quotidienne des riverains bien après la fin de l’incendie. Le manque de réponses jugées claires sur les conséquences sanitaires et environnementales du feu a alimenté un sentiment d’abandon et un rejet croissant de la parole officielle qui s’est notamment traduite par des manifestations devant la préfecture et la constitution d’associations de victimes et de collectifs de riverains.
Les habitants ont progressivement obtenu des interlocuteurs institutionnels, tandis que des instruments d’enquête ont été mis en place pour répondre à leurs préoccupations. Santé publique France a ainsi été chargée d’évaluer les effets sanitaires de l’incendie à court, moyen et long termes, tandis que l’Anses a notamment été saisie des risques alimentaires liés aux retombées du panache. Ces réponses sont incontestablement utiles, mais elles reposent sur des indicateurs sanitaires et environnementaux standardisés, qui saisissent mal des atteintes plus diffuses : malaise, perte de repères, difficulté à réinvestir et à prendre soin de son territoire. Et surtout, toutes ces réponses ont été adoptées à la suite de l’insistance et des protestations des habitants.
La crise devient ainsi un mécanisme de régulation : un problème n’obtient un responsable, une qualification et une réponse qu’une fois devenu suffisamment visible ou conflictuel. Pour éviter cette mise en crise, il faut organiser dès l’amont la continuité entre l’urgence et le retour à des conditions de vie ordinaires.
Comment faire mieux ?
Les habitants ne doivent pas être considérés seulement comme des victimes à protéger ou comme les destinataires d’une information institutionnelle. Ils disposent d’une connaissance fine des territoires, de leurs usages, de leurs vulnérabilités et des difficultés qui apparaissent pendant et après la crise. Leur participation pourrait être organisée dès la préparation des plans et se poursuivre au cours du retour et de la reconstruction, notamment à travers des comités locaux chargés d’identifier les besoins, de signaler les dysfonctionnements et de discuter des priorités.
Les autorités pourraient également publier des bulletins d’habitabilité réunissant les données sur la qualité de l’air et de l’eau, la situation sanitaire, l’état des réseaux et les signalements des habitants : fumées, odeurs, dépôts, symptômes ou difficultés rencontrées lors du retour.
Des dispositifs comparables existent en Amérique du Nord : après les incendies de Los Angeles de janvier 2025, le comté a créé un tableau de bord rassemblant les mesures relatives à l’air, aux sols et surfaces, à l’eau et à la santé humaine ; à Jasper, au Canada, les rapports de rétablissement suivent notamment la remise en service des réseaux, la qualité de l’air, les contaminations et les conditions du retour. Ces outils restent toutefois principalement alimentés par les données des institutions et intègrent peu les observations produites par les habitants.
Chaque signalement par les habitants pourrait ainsi être tracé afin de repérer les récurrences, de localiser les phénomènes et de déclencher, si nécessaire, de nouveaux prélèvements, des enquêtes complémentaires de problèmes émergents non anticipés ou des échanges avec les populations concernées.
L’expérience des « nez normands », formés par l’association Atmo Normandie à décrire les phénomènes olfactifs et dont la mobilisation s’est renforcée depuis l’incendie de Lubrizol, illustre cette complémentarité. Les observations citoyennes peuvent utilement compléter les données issues des capteurs, sans se substituer à l’expertise toxicologique. Une politique de l’habitabilité traiterait ainsi les observations et les inquiétudes comme des signaux à instruire, sans les considérer d’emblée comme des preuves ni les disqualifier comme de simples perceptions.
Alors que les actions trop limitées contre le changement climatique laissent présager des étés de plus en plus rudes, marqués par une multiplication des risques d’incendies, il n’est plus seulement question de savoir comment combattre les flammes. L’après-feu et les enjeux de l’habitabilité qui lui sont associés doivent désormais être pensés comme une composante à part entière de la gestion de crise.
Elsa Gisquet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Incendies : le retour à la maison, angle mort de la gestion de crise – https://theconversation.com/incendies-le-retour-a-la-maison-angle-mort-de-la-gestion-de-crise-288860
